PRANTZ DE WALDECK, EVEQUE DE MUNSTER
« Plus les Catholiques se courbaient, plus les Alliés se redressaieut avec arrogance. Les gens sensés disaient avec raison que l'Empire, depuis bien des années, était presque entièrement sous leur joug, et qu'en Allemagne personne n'osait plus broncher sans leur permission, ils tenaient tête à l'Empereur, au roi, aux membres d'Empire demeurés fidèles, et cela d'autant plus impunément et joyeusement que la fortune les avait jusque-là toujours servis, qu'ils s'étaient emparés des évêchés de Naumbourg et de Meissen, et tout récemment du Brunswick, sans que jamais le châtiment eût suivi l'attentat. La Ligue allait se fortifiant de plus en plus par de nouvelles conventions et de nouvelles alliances ^ »
Aux États de Nuremberg, Frantz de Waldeck, évêque de Munster, de Minden et d'Osnabruck, demanda, par l'entremise d'un ambassadeur^ à faire partie de la Ligue. En 1540 et 1541, Frantz avait reçu les ordres majeurs, mais au fond du cœur il était depuis longtemps luthérien, et laissait toute liberté aux prédicants de Hesse de prêcher la nouvelle doctrine dans ses évêchés. Pour aider à la conquête du Brunswick, il avait envoyé des troupes auxiliaires -. Maintenant il était décidé à se déclarer franchement pour « lÉvangile, » car il espérait bien que l'un ou l'autre de ses évêchés, en cas d'heureux événements militaires, lui serait abandonné et deviendrait principauté héréditaire. La vie qu'il menait avec sa « concubine » causait un grand scandale parmi les Westphaliens catholiques. De plus il était « fort adonné à la boisson. » Un des conseillers de Jean Frédéric, Melchior d'Ussa, alla le visiter à Waldeck au sujet des intérêts de la Ligue, et nous a laissé, dans son Journal, des détails curieux sur son genre de vie. « Jour et nuit, » rapporte-t-il, c< le prince est ivre, et généralement Hermann de la Malsbourg lui tient compagnie à table, si bien que le matin, quand il veut se mettre au lit, quatre ou six hommes sont obligés de l'y porter, ce qui n'a pas empêché qu'un jour il ne soit tombé par terre tout de son long. Quand il a bien bu, il aime à ce que les trompettes et les cymbales résonnent autour de lui ^. »
* Conclusion des Aufzeichnungen. Voy. page 19, note d de ce volume.
* Voy. Lenz, t. 11, p. 102, Y arrentrap^, Hermann von Wied, p. 123.
* Von Langenn, Melchior von Ossa, p. 74. Sur la vie dissolue et prodigue de l'évêque, voy. les Mémoires de Gaspard Schele von Schelenburg (1325-1578) dans les Mittheilungen des histor. Vei'eins zu Osnabrück, 1848, l"''^ année, p. 85- 134. Anna Poelmans, la maîtresse de l'évêque, tomba plus tard dans le besoin et supplia en 1533 l'évêque Guillaume de Ketteler, a en considération de sa misère et de ses pauvres enfants, » de s'employer auprès du bourgmestre et du conseil de
jo8 l'K COMTE HEiMU DE PA LATIN AT- NEU BOURG.
Fiantz otïVait aux Alliés, en cas de nécessité pressante, quatre cents cavaliers bien équipés, promettant de fournir des secours encore plus importants s'il parvenait à s'entendre sur la question religieuse avec les États de ses évêchés.La Saxe et la Hesse appuyèrent sa demande. « Ceux qui connaissent bien les terres de l'évêque, » lit-on dans le protocole des délibérations, « disent qu'en aucune contrée de Saxe les cavaliers et les fantassins ne sont mieux conditionnés ; non seulement il est facile de les enrôler, mais leur entretien coûte peu, de sorte que l'évêque pourrait rendre beaucoup de services à notre union chrétienne. » A la vérité, au sujet de la religion, Frantz ne s'était pas encore entendu avec les États de ses évêchés, mais le bruit courait que nobles, bourgeois et villes désiraient également recevoir « la doctrine chrétienne. » « A Minden et à Osnabrück, l'Évangile était publiquement prêché. Si l'évêque trouvait pour l'appuyer contre ses adversaires une protection chrétienne, sans aucun doute il lui serait facile d'abolir partout les abus pervers du papisme et do donner ainsi à beaucoup d'autres évêques un exemple salutaire et chrétien. » Cependant la commission chargée d'examiner l'affaire hésitait à se prononcer. Si quelques membres de la noblesse, quelques villes de Saxe se fussent décidés à se joindre à lui, son admission n'eût rencontré aucun obstable, quand bien même son chapitre et la plupart des membres des États eussent fait quelques difficultés; l'opposition des chapitres des trois cathédrales, n'avait pas non plus d importance; mais il était peut-être imprudent de recevoir 1 évêque tout seul. On résolut de prier le Landgrave de négocier lui-même cette affaire avec Frantz de Waldeck i.
Un autre prince d'Empire fit de nouvelles instances pour être admis, c'était le comte Otto Henri de Palatinat-Neubourg. « Nouvehement éclairé par la lumière de l'Évangile », Henri voulait en devenir le protecteur zélé. « La construction d'édifices somptueux, une cour brillante, le jeu, une vie tout épicurienne» l'avaient jeté dans de tels embarras d'argent qu'il pouvait à juste tilre passer pour le prince le plus complètement ruiné du Saint-Empire. Pour apaiser
Munster pour obtenir de l'ancien médecin de l^'rantz de Waldeck la remise d'une aucieiiue dette. * MunaLensckes HladLarckiv, t. XV, p. lU. Je dois ce detail à une bienveillante communication de M. le vicaire llühing, de iMunster. tjur riatioduclion de la « rélorme » en 1543, voy. Wesldeulschc Zeilschri/Ï /ùr Gesc/nc/de und Kunst, t. 111, p. 3ut). Sur le désir de Waldeck d'iioleuir i'evéche à titre de domaine lieieJitaire dans le cas où il viendrait à se marier, voy. les lettres de ibilippe de liesse, y septembre io'k'l, et janv. 1543, dans Lanz, t. 11, p. y4,llö.
' ' Voyez ces négociations aux Archives de Francfort : Heiclmlay zu Muinberçi, Einifjunys-Aiif/cti'ycnheiten loi3. Journal de Jerouic zum Laui du 11 au a lévrier et du ü avril. Voy. IlcifliüKjsacU'ii, t. LIV, foi. 28-:ä9.
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ses créanciers, il s'élait vu forcé, ainsi que son frère, le comte palatin Philippe, de vendre a Nuremberg la seigneurie d'Heideck et les deux bailliagesde Stein et d' Allersberg. «Bien des gens, »écrivait un Protestant,« se seraient volontiers opposés à cette cession, surtout les princes de Bavière, car les papistes en murmuraient hautement, répétant que les princes ne se faisaient luthériens que pour piller les églises, saisir les revenus du clergé et se débarrasser de leurs dettes aux Diètes d'Empire en vendant ou hypothéquant leurs terres. A Nuremberg, le bruit court que les bailliages d'Amberg ctdeSulzbach ne larderont pas à s'envoler comme les autres. Le monde marche à présent tout de travers ; les villes tirent tout à elles et deviennent riches, tandis que les princes se ruinent et tombent dans la misère. » « Les dettes des deux princes palatins chez les Ebner et autres gros marchands de Nuremberg s'élevaient à un million de florins *. »
Dans les bailliages hypothéqués, la nouvelle doctrine avait été immédiatement imposée aux habitants. Malgré I argent que lui rapporta ce marché, Otto Henri ne cessait d'être harcelé par ses créanciers; il vendit à Augsbourg sa belle artillerie sans parvenir à les satisfaire. Aussi se décida-t-il à mettre la main sur les biens monastiques, et, sur le conseil de son trésorier, Gabriel Arnold, homme mal famé, plus tard convaincu de parjure et de vol, il fît dresser par Oslander et deux autres prédicants un nouveau règlement ecclésiastique -. (1543)
Les États de la Ligue décidèrent qu'à leur prochaine réunion ils discuteraient ses titres d'admission et ceux du roi de Suède. Hildesheim fut admise, sous garantie de secours contre la Chambre Impériale et contre l'évêque, que l'Empereur venait d'assurer de sa protection ; la ville ne devait se laisser intimider par aucune menace et persévérer courageusement dans la doctrine divine et chrétienne, sûre d'être soutenue par la Ligue en toute circonstance^^.
L'archevêque Hermann de Cologne demanda aussi à être admis. Depuis de longues années, ce prince montrait de vives sym-
1 Voigt. Fürstenleben auf den deutschen lieichstaqen, p. 406-407. Vov Vul- Piüs, t. II. p. 238-239. J ' v / Yuj. vuu
* Winter, t. 11, p. 107. Suttner, Eichstatter Pastoralblatt 1870, p 199-203 «Otto Henr, » écrit Widmann (p. 203), « se fit, je crois, protestant par pur besoin a argem; il devait une somme à peu près équivalente à U valeur totale de sa principauté. >) 11 prit une part personnelle au règlement ecclésiastique. C'est ainsi qu'il lut amené a poser à Oslander cette question : Fouvait-on consacrer le vin dans la burette et ne le verser qu'ensuite dans lecalice? 11 le consulta également surla question ue savoir ce qu'on devait faire du vin qui restait après la communion des fidèles dans les calices.
^'Ayniqungs-Vevxmndten Abschied zu Nürnberg von S8 ApriU543, Archives de l*ranciort. .i r > c
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pathies pour les nouveaux croyants. Dès 1539, il avait été question d'un voyage de Mélanchthon à sa cour^. Pendant la conférence religieuse dllaguenau, Hermann s'était intimement lié avec Bucer. « L'archevêque de Cologne, » écrivait d'IIaguenau le duc Louis de Bavière, le 30 juin 1540, « n'a certainement pas entendu la messe une seule fois depuis dix ans; il ne se soucie ni d'Église;,ni de culte. Il porte une longue barbe, un vêtement à larges manches qui ne va que jusqu'aux genoux, et sous lequel on aperçoit son armure ^. » Il est très probable que, comme l'affirmait l'Empereur, il n'eût dit la messe que six fois en sa vie, car il ignorait absolument le latin et n'avait pas la moindre notion de théologie. En revanche, il avait la réputation d'être excellent chasseur. Bien qu'ayant déjà dépassé la soixantaine, les Protestants assuraient qu'il songeait encore au mariage ^.
Se fondant sur le recez de Ratisbonne, qui faisait une obligation aux évêques d'établir « l'ordre et la réforme chrétienne » dans leurs diocèses, Hermann résolut d'introduire dans son archevêché la foi nouvelle et la nouvelle Église, et d'inaugurer la réforme par la prédication du pur Évangile, la communion sous les deux espèces et le mariage des prêtres ^. Bucer, qu'il fit venir de Strasbourg pour s'entendre avec lui sur l'exécution de ce dessein, prêcha pour la première fois à Bonn dans l'automne de 1542. Le doyen du chapitre de Cologne, le comte Christophe de Gleichen, également doyen du chapitre de Strasbourg, a laissé dans son Journal, en manière d'avertissement, un triste exposé de la situation religieuse de Cologne à cette date. « Le plus grave reproche que nos adversaires me fassent, » écrivait Bucer à Blarer, le 18 février 1543, « c'est que nous laissons s'approcher les chrétiens de la table du Seigneur sans les avoir suffisamment éprouvés. Ils disent aussi que la plupart des nôtres abandonnent la communion, et ajoutent, non sans vraisemblance, qu'il faut s'attendre à voir ma prédication rester aussi stérile ici qu'à Strasbourg. Ici, où les pasteurs des âmes sont en grand honneur et où le peuple se distingue par une grande obéissance aux commandements de l'Église, beaucoup s'effrayent (je parle de ceux qui conservent quelque sentiment chrétien) de voir, dans une république et communauté bieu ordonnée, les personnages les plus en vue et les meilleurs s'éloigner de la communion, tandis que beaucoup d'autres s'en approchent sans
* Voy. Vahrentrapp, Hennann von Wied, p. 83, 8ö,93, 99. » Stumi'K, p. 229-230.
3 Varuexthapp, p. 36-37, et appendice, p. 124.
* Voir.r, Uriefwecfisel mit Herzog Albrecht von Preussen, p. 18Ö« ■' Vauhknihapp, p. 125.
l'aRGHEVÊCIIK de r.OLOGNE EN 1543. 561
aucune préparation. C'est Jà, du moins, ce que ce comte borgne, ce Gleichen, va partout répétant ; aussi je suis coi-tinuellement tiumilié, et je prends le parti de me taire devant les meilleurs *. » Le chapitre de Cologne se plaignit à l'archevêque que Bucer eût commencé à prêcher sans son autorisation : ec Dans toute la ville un cri d'indignation s'élève au sujet du ministère exercé parmi nous par des prédicants étrangers. L'archevêque a-t-il donc oublié qu'il s'est engagé, lors de son sacre, à ne rien entrepiendre en matière religieuse sans rassentiment du chapitre? C'est grâce à cette sage mesure qu'il a pu maintenir jusqu'à ce jour la paix entre les citoyens. Les nouveaux prêches comproinelient cette paix, ruinent l'an cienne religion, menacent nos antiques traditions, et il esta craindre, comme déjà bien des symptômes nous le font présumer, que la ruine et l'abolition de l'autorité ecclésiastique, la perte de nos privilèges, droits et juridictions, l'émeute, les troubles ne viennent promptement désoler le pays de Cologne. » Le conseil, lui aussi, demanda que Bucer ftit éloigné, et il institua un tribunal chargé spécialement de veiller avec le chapitre au maintien de l'antique foi 2. Pour lortilier rarchevé(iue dans sa résolution, l'Electeur et le Landgrave lui garantirent aide et secours dans lecasoîi,pour l'Évangile, il se verrait persécuté. Vers la lin de février 1Ö43, Hermann les remercie de ces encouragements, ajoutant « qu'en cas de nécessité, il ne manquera pas de recourir à l'assistance des princes et des membres évangéliques du Samt-Empire 3. »
Les États laïques de l'archevêché, s'étant réunis en mars, prièrent l'archevêque de faire choix d'hommes éclairés et expérimentés et de les charger de préparer « la réforme chrétienne, » s'offrant à examiner et reviser ensuite leur travail. Plusieurs prédicants furent appelés. Mélanchthon vint à Bonn pour travailler avec Bucer, à préparer le formulaire religieux qui devait être soumis aux États par Hermann au mois de juillet.
A la requête de Bucer et de Mélanchthon, les Alliés résolurent d'envoyer des ambassadeurs au chapitre, aux États et à la ville de Cologne; au chapitre, pour se plaindre d'un pamphlet publié contre la Ligue, visiter les conseillers bien intentionnés que leur désigneraient Bucer et Mélanchthon et s'efforcer « de les attirer à la lumière de l'Évangile. » Ces délégués devaient encore exhorter les États laïques « à marcher sans crainte dans la voie de la réformation
* Voy. DÖLLiNGER, Re formation, t. 11, p. 28-29. Voy la lettre de Bucer à Philippe de Hesse, 20 sept. 1543, dans Lanz, t. 11, p. 15'J-lti2.
* Varrentrapp, p. 126-131, 142-143; voir daus l'appeiulice, p. 61.
ä JSeudecker, Acienslùcke, p. 289, 291. Voy. Varrentrapp, p. 139-140.
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bénie, sans se laisser intimider par aucun obstacle, la Ligue étant là pour leur venir en aide en cas de besoin \ y>
Philippe, dans l'espoir de triompher des dernières hésitations d'Hermann, pressait les Alliés de recevoir dans la Ligue l'évêque de Munster : « En cas de guerre, « affirmait-il, » ce prélat pourrait fournir d'importauts secours, et, s'il recevait l'Évangile, son exemple serait très utile à ceux qui hésitent encore, notamment à l'évêque de Cologne 2. »
Aux États de Bonn, les délégués de la Ligue n'eurent qu'à se féliciter de l'heureuse tournure que semblaient prendre leurs affaires. Le chapitre avait demandé que « le règlement de réforme » dressé par Bucer et Mélanchthon « ne fût soumis à l'examen des États qu'après avoir reçu leur approbation et celle de l'archevêque, » se déclarant prêts « à sanctionner toute amélioration légitime et raisonnable ». Mais Hermann n'ayant pas été du même avis, les États laïques s'en remirent, pour la réforme, à sa seule appréciation.
Toutefois le « Livre de Cologne » ne rencontra point chez les Protestants une approbation sans réserve. Luther, de nouveau très aigri contre les sacramentaires, se montra surtout mécontent de l'article sur la Cène. « Nulle part il n'y est dit en termes clairs et précis, » écrivait-il au chancelier Brück, « qu'en s'approchant du sacrement chacun reçoit vraiment en sa bouche le vrai Corps et le vrai Sang du Christ. » « En somme, non seulement ce livre peut être accepté par les sacramentaires insensés, mais encore il semble l'ait pour les consoler, car il penche plutôt de leur côté que du nôtre. De plus tout cela a mijoté dans une sauce trop longue et trop fade, et je n'ai pas de peine à y reconnaître le radotage prolixe de Bucer ^. » Mélanchthon mandait à ses amis que Luther se préparait à publier contre Bucer et lui un furieux libelle et que, si la chose arrivait, il quitterait Wittemberg. L'Électeur et Briik étant intervenus, Luther finit par recevoir les excuses de Mélanchthon qui lui assura n'être point l'auteur de l'article qui l'avait choqué, et avoir repris Bucer à son sujet. Aussi, dans l'écrit intitulé Courte profession de foi touchant te Saint-Sacrement , Luther dirige-t-il ses attaques non contre Mélanchthon et le Livre de Cologne, mais contre Zwingle, OEcolampade et Schwenkleld, qu'il appelle « gens endia-
**r.i;Ueiiistruclion, datée du 16 juillet 1543, se trouve aux archives de Francfort. Voy. Vahkicntrapp, p. 2t(4etsuiv.
2 Instruction de l'hilippe à ses délégués, 8 juillet 1343, dans Neudecker, VrkuTiclen, p. 008-670.
' Voy. iiE Wette, t. V, p. 7u8-7uy.