CHAPITRE PREMIER
ORIGIiVE ET CARACTERE DE L\ GUERRE DE SMALKALDE.
« A l'époque de la Dit-te de Worms, la violence croissante des haines religienses, les attentats continuels des princes et des cités attachés à la nouvelle doctrine ne laissaient plus aucun doute sur l'inévitable nécessité de la guerre. Reculer devant ce parti, c'eût été consentir au complet renversement de l'ancien ordre de choses ; il y allait de l'honneur et de l'autorité de l'Empereur, il n'y avait plus à hésiter. » Tel est le jugement porté sur lasituation par le docteur Charles von der Plassen, le 29 mai 1545.
« Si l'on veut rechercher les causes de la guerre qui se prépare, dit-il encore », « il faut se reportera l'époque où fut domptée la révolte des paysans. Que d'attentats commis alors contre toutejusticc humaine ou divine, contre la Paix Pub!i(iue, la propriété, les droits des citoyens, la conscience et l'honneur ! Que l'on compte, si l'on peut, les églises, les abbayes détruites ou saccagées en l'espace de vingt ans et les forfaits qui signalèrent partout ces agressions sacrilèges ! Et à quoi ont été employées toutes les richesses des monastères? Que sont devenus les biens d'Église, les trésors des sacristies? A peine pourrait-on citer un seul pays de l'Empire où les impôts et les taxes n'aient été triplés ou même quintuplés en l'espace de quelques années. Non seulement le peuple est accablé de lourdes charges, mais par la violence ou la ruse, on l'a forcé à embrasser une religion nouvelle, on a interdit l'ancien cultesousdes peines sévères; les cérémonies et les usages chrétiens ont été abolis. Est-ce là cette liberté de l'Évangile qu'on nous avait si fort vantée ? Peut-on se flatter de la mettre en pratique, tandis qu'on persécute^et qu'on opprime autrui, que les Catholiques iidèles sont jetés en prison ou qu'on les force à s'expatrier ? Comme tout ce qui était autrefois l'objet du respect public est tombé dans le dernier mépris et qu'on n'a plus
(''gard ni au droit ni à la proprirtô, comme il règne une indicible conl'usion dans les choses de laroi,tOLit é({ailibre est rompu, ladisciplinc clla loyauté ont cessé d'être eu honneur, d'horribles vices s étalent au grand jour, à l'effroi dos gouvernants et de tous les gens de bien. Que de haines, que de discordes ! Quel abaissement dans nos mœurs depuis que les prêtres et les écoles nous font défaut I Et le mal est tout aussi grand dans les territoires restés catholiques, car eux aussi subissent les funestes conséquences de la dépravation générale et do l'impuissance des lois. Les princes et les conseils de villes qui se fontgloire d'appartenir à TEvangile ne se sont pas contentés d'implanter de force chez eux la nouvelle religion : pénétrant jus(iue dans les évéchés et les élats catholicjues, sans nul égard pour la foi, le droit et la propriété, ils y ont tout détruit pour édifier ensuite selon leur caprice. D'année en année, les Alliés de Smalkalde deviennent plus audacieux et croissent en orgueil et en insolence. En ce moment, ils font prêcher une guerre d'extermination contre le Pape et ses adhérents. Nulle trêve à espérer d'eux jusqu'à ce que l'Empereur se décide enfin à tirer le glaive du fourreau, comme il auraitdù le faire depuis bien longemps^. »
«Les Protestants, » écrit un autre contemporain catholique, « ont commencé par s'en prendre aux pauvres moines, aux religieuses, aux malheureux prêtres do pai'oisse ; puis ils ont attendu, pour voir si l'on resterait tranquilles spectateurs do leurs attentats. Personne n'ayant pris la défense des persécutés, et voyant que les courroies du soulier se laissaient si aisément dénouer, ils s'en sont pris au soulier lui-même et sont allés tout droit aux grandes abbayes. Là non plus il n'y avait pasgrand'chose à ris([ner, car ceux à qui l'on interdisait la messe n'étaient pas, au fond, bien désolés de l'abandonner et se souciaient fort peu de religion, aimant bien mieux s'entendre appeler « gracieux seigneur » que « votre révérence. >) Aboyant cela, les Protestants songèrent aux évêchés, et sitôt ([uo le bruit se répandit que, n'ayant plus de bœuf, on allait manger du gibier, c'est àdiro dès (\\ion vit ([ue le bien des pauvres ne suffisant plus on allait dépouiller les riches, ce fut une clameur, une lamentation générale. Justice ! justice ! répétait-on. Alors on invotpia la Paix Publi(iue, on parla de restitution, de diètes, de Chambre Impériale I Les prédicatils vinrentensuite qui enseignèrent que tout prince en sa terre, tout bourgmestre en sa ville est à lui-même son empereur, son roi, son pape et son évè(iue; et pour(ju'on n'aperçût pas où ils en voulaient venir, ils soutinrent «pie l'Empereur et le roi ne sont pas obligés de tenir le serment prêté à Sa Sainteté le Pape. Si l'on
'♦ Trierisc/ie Sachen und Brie fsc lin fie n, fol. 234,239.
parlait de soumettre leurs actes au contrôle de la justice, ils s'écriaient aussitôt qu'ils ne reconnaissaient au dessus d'eux que des juges appartenant à leur secte. Mais aujourd'hui ils ne se contentent plus de dépouiller les évêques et les prélats, ils s'en prennent aux princes laïques de TP^mpire, ils les chassent de chez eux, ils s'emparent de leurs terres et de leurs gens, sous prétexte que celui-là fait partie de la ligue catholique, que celui-ci est un meurtrier, un incendiaire. Item, si quelque évè((ue vient à mourir, fùt-il prince de l'Empire, ils en fabriquent aussitôt un nouveau, laissent le chapitre crier, l'Empereur élire, le Pape confirmer i, et s'emparent pendant ce temps de la terre et des vassaux de l'ancien titulaire. Quelque Nicolas^ prend la place du défunt, et la bride est serrée à l'Empereur. « « C'est ainsi que tout est bouleversé dans la religion, toute obéissance déniée à l'Empereur, la justice méprisée, l'insubordination soufferte. » « Après avoir employé divers moyens de répression et voyant tous les remèdes inutiles, l'Empereur comprend enfin qu'il ne lui reste qu'un parti à prendre : se servir du glaive que Dieu a mis entre ses mains, et venir au secours de sa patrie et de la nôtre, pour le triomphe de la paix, de la justice et de la concorde 3. »
« 11 règne en Allemagne un si détestable esprit, » disait Granvelle au cardinal Alexandre Farnèso, « que le nom du Pape et celui de l'Empereur ont perdu tout prestige ; il est fort à craindre que les Protestants ne voient dans la convocation du Concile qu'un légitime prétexte de guerre et ne courent aux armes, non seulement pour être prêts à tout événement, mais encore pour opprimer à leur aise les Gatholi([ues et marcher sur l'Italie, l'objet de leur implacable haine^ »
Mais, à ce moment, l'Empereur commençait à se demander s'il ne lui serait pas possible de dompter par la force « l'orgueil et l'obstination des Protestants »
Depuis la défaite du duc de Clèves, il avait plus de confiance dans ce suprême remède, ainsi qu'il le dit lui-même en ses Mémoires. Vaincre les Protestants lui paraissait maintenant chose aisée, pourvu qu'il lût servi par des circoustances favorables et pût
' Allusion à Jules Pflug à .\aumbourg-Zeitz.
* Amsdorf.
ä HoRTLEDER, Rechtmànsiçi Iceit , livre 111, p. 463-172. Georges Schultess écrivait de iNuremberg, le 10 juin 13i3, au duc Georges-.\lbert;de Prusse, qu'un moine mendiant avait interpellé l'Empereir en pleine chaire, criant: « Tombe sur eux, brave Empereur, tombe sur eux ! N'épargne point le sang luthérien ! » Springer, p. 3't. Voy. von D^UFPaL, Karl V und die rimlschs Curie, partie H, p. 18.
* Schmidt, Heuere Geschischte der Deutschen, 1. 1, p. 23-2i, von Drufpel, p. 21 .
se procurer les ressources nécessaires. Ayant fait partager ses vues à Ferdinand, il s'en ouvrit au cardinal Farnèsc pendant la Diète de Worms. « Si le Pape, » lui dit-il, <- consentait à nous prêter l'appui de son pouvoir temporel et spirituel, nous pourrions tous deux recourir aux mesures de rigueur, puisqu'il no nous^a pas été possible, par l'indulgence et la bonté, de vaincre l'entêtement des sectaires et qu'on ne peut tolérer davantage leurs attentats. » «A ces paroles, » dit l'Empereur, « le cardinal fut Icllement^épouvanté que bien qu'il m'eût dit auparavant être muni de pleins pouvoirs pour conclure toutes les affaires, il refusa de se prononcer sur une question aussi grave, craignant de prendre sur lui une trop lourde responsabilité K ))
Au fond, le cardinal avait peur que l'Empereur, très'à court d'argent, n'usai; do ruse pour obtenir de l'or du Saint-Père et, après comme avant, ne fît toutes sortes de concessions aux Protestants pour les décider à voter des secours contre les Turcs 2. Plus tard, il apprit à mieux juger des intentions de Gliarles-Quint.
Le Pape offrit à l'Empereur de lui avancer des sommes importantes et de lui envoyer de gros renf rts de troupes •*. Mais Charles, voulant garder quelque temps encore sa liberté d'action, ajourna les négociations, et le 4 août, à Worms, édicta un recez (( qui ne différait presque en rien de celui de Spire. » Gardant un profond silence sur la question du Concile, il y prescrivait une nouvelle Diète à Ratisbonne, de par la suprême autorité qui lui appartenait, déclarait qu'avant cette Diète aurait lieu une conférence religieuse, et que l'Empereur et les membres d'Empire protestants inviteraient un nombre égal de théologiens à y prendre part; les docteurs des deux partis chercheraient ensemble le moyen d'arriver à une véritable et chrétienne union et réforme; sans se laisser entraver ou interrompre, ils mèneraient à bien leur pacilicjue travail, que les É'.ats n'auraient plus ensuite qu'à sanctionner. La conférence devait s'ouvrir à la fin de novembre, la Diète le G janvier do4f) '*.
' Aufzn'tchmmrjen Carl's dcHFitnflpn. p. 87-90. Yoy. aussi v.^Druffel, p. 22- 24. L'Ktnpereur au priiilein|is de l.")45 n'avait pas encore commencé ses préparatifs (le guerre conire les membres d'I'^mpire prolestanls, voy. p. 27--'8.
* Lettre de Farncse, 22 mai 1545; voy. Diuu'I'-hl. Karl V und die rumische Curie, partie II, p. 57, Voy. l'alLuvirino, IIb. fi, cap. 12.
* üranvelle à la reine Marie, 3 juiliei liiio, voy. Gaciiaho. Trohannéex, p. 442- 4'i3, voy. les lettres dans MAi;iir.;.\i)iti;c.ni;ii. Karl V und die deulschcn ProUxlanl- Ini. Appendice %i* — 24* Voy. v. Duufikl, p. 24-25.
* Voy. dans Si-hingeh le peu de confiance qu'avaient les membres d'Empire protestants daiislaconfcrencereligieuse (p. 38-39). Voy. aussi v. Drupfki., p. 34-3Ö.
PROGRÈS DU PROTESTANTISME. loiS. 605
Pendant et après les longues négociations de Worms, les Catholiques essuyèrent de nouvelles mortificatioas.
Maurice de Saxe avait promis à son frère Auguste, qui réclamait sa part de l'héritage paternel, de faire tous ses efforts pour lui obtenir l'administration desévêchés deMagdebourg, d'Halberst;»dt et de.Mersebourg. Le 16 mai 1544, Auguste avait été élu administrateur de Mersebourg, et l'Empereur avait confirmé son élection, à la condition que Maurice n'introduirait aucune « nouveauté» dans le pays^. Mais le duc, dans le contrat secret passé avec son frère, avait posé pour condition que l'évcché recevrai tTÉvangile 2, et son beau-père Phi lippe de Hesse l'avait encouragé dans cette voie peu loyale 3. Le 21 mai 1545, pendant la Diète de Worms, l'Empereur avait ratifié le traité, mais d'après un exemplaire où Maurice avait eu soin de retrancher non seulement tout ce qui concernait Magdcbourg et Halberstadt, mais encore toute allusion aux arrangements pris avec son frère au sujet de Mersebourg '\ Auguste, entré en possession de révèché, s'était hâté de choisir pour coadjuteur le prince lutliérien Georges d'Anhalt, (' consacré évoque évangélique » le 2 août, deux jours avant la publication du recez de Worms ^.
Dans révèclié de Meissen, Maurice fit preuve du même zèle pour « l'extension de la parole de Dieu. » Le cercle d'activité de l'évéque était déjà restreint à sa ville résidence de Stolpen et au pays encore entièrement catholique de la Lusacc. Mais là aussi, il lui fallut céder, car Maurice ne tarda pas à lui déclarer qu'il ue pouvait admettre que ceux de ses sujets qui viendraient à séjourner en ces pays fussent obligés de recevoir l'Eucharistie sous une seule espèce, il défendit sévèrement à l'évoque de « mettre obstacle à l'Évangile, » et lui fit entendre que « son altesse princière ne le souffrirait point ^. »
(( On se serait cru revenu aux pires jours des guerres privées : nulle part on ne pouvait obtenirjustico, nulle part on n'avait égard aux volontés de l'Empereur et aux lois de lEnipire. »
Relativement au Brunswick, Charles convint avec les princes
* Seckendorf, t. m, p. 497.
* Protocole du 26 jauv. loio. Voy. GERSDoaF, p. 382-383. 3 Voy. plus haut, p. 535.
* n Ne occasionem rei ad religionis commodum gereadse amitteret. » Seckendorf, t. III, p. 497.
* Wenck, Moritz und August, p 386-391.
^ Voy. Fraostadt, p. 153, 181. » Par Luther, » écrivait Georges le 7 août 1545, « sacro ordinalionis mysterio per impositionem manuum initiati sumu?. » Corp. Reform., t. V, p. 830. Voy. HoRAwnz,C. Brufchius,[). 103-104, note 8. Luther présenta au prince un « certificat d'ordination.» Voy. de Wette Seidemann, t. VI, p. 381-382.
606 rUOGRKS DU 1' UOTKST ANTISM K. 1545.
Alliés que le pays conquis serait mis sous séquestre impérial et ([ue, sous peine d'encourir L'S châtiments portés co'itre les perturbateurs de la Paix Publiqu3, le duc ne serait pas inquiété jusqu'à ce que sa cause eût été examinée et jugée à la satisfaction de tous; jusiju'a ce moment, la nouvelle religion devait être respectée dans le duché. Ce traité était peu fait pour satisfaire Henri; la dernière clause, surtout, sembla dure aux Catholiques; aussi , à l'exemple des chefs de la Lijrue^ le duc se décidat-il « à se faire justice à lui-même ^ » II mit sur pied une armée considérable, r3ntra au mois de septembre 1545 dans ses étals et parvint à s y maintenir. Ses adversaires levèrentpour l'en chasser une armée si .imposante qu'on crut un moment, du côté protestant, que la « guerre aux prêtres, » depuis vingt ans si redoutée, allaitenlin éclater -. Mais Henri se vit bientôt en présence d'ennemis dont les forces dépassaientde beaucouples siennes; » aprêsune campagne ce quatorze jours, ceri:édclous côtés, il fut contraintde se rendre. Les nobles du Brunswick, qui s'étaient joints à lui furent proscrits et dépouillés de leurs biens^ ; le peuple dut subir de nouvelles et lourdes charges, les abbayes furent une seconde fois pillées -'; le duc, devenu le prisonnier du Landgrave, fut envoyé àZicgenhain et placé sous une surveillancesévère -'. Sans paraître se rappeler leurs propresattcntats, les chefs de la Ligue demandèrent à l'Empereur de publier le ban d'Empire contre lui et tous ceux qui avaient soutenu son entreprise'"', lisse proposaient de partager entre eux le Brunswick'.
Ce succès éveilla, parmi les Catlioli(jues les plus vives et les plus justes alarmes et augmenta encore la présomption des Protestants.
ils se flattaient de voir « le saint Évangile » s'établir prochainement dans les arclievêcliés de Mayence et de Cologne.
L'archevêque de Mayence étant mort ^, (24 septembre 1545)
' l^rotocole du 26 janvier ioï'j. clans GicnsnoiiF, p. IJS2-383.
* Déclaration contre revecjue ti'llilileslieiin, l'J août liiio, dans les llildcaheiinischen Besc/iwcrden, loi. 13.
» Lettre de Lulhir, 21 octobre lîJiu ; de Wettic, t. V, p 7GI.
* Lichtenstein, p. 33.
» KoLUEWEv, liefonnalion, p. 323-321.
* « Vous vous féliciterez avec nous de cette iieureuse campagne, » rcrivait le I^andgrave à TKinpereur après la victoire, « et vous en ferez subir les ( onséq jences à celui qui a iniuqui à l'obéissance qu'il vous devait ; peut-être que. lorsque vo:is parviendra notre seconde déjiéclie, vous aurez déjh lancé l'édit de proscription contre lui et ceux qui l'ont soutenu. » Schmidt, Zuv Geschichte des Schinalkulder liundet, p. 7l-'J8.
' Voy. ScHUint, Zur (ifscltischle des Scjimalknlder Bundes, p. .S7-D1. " Il mourut « réduit presque à la misère et abandonné de tous. >■ Le 18 septembre 1.^4o,pendant sa maladie, il lit écrire au ciiapilre de la cathcdralcde Mayence «que Sa