DISCUSSIONS SUR LA TOLÉRANCE RELIGIEUSE
que celle qui y était en usage fût introduite. Si vous exigez de lui qu'il vous fasse des promesses contraires à sa conscience, si vous le forcez à devenir l'instrument de sa propre damnation et l'exposez à voir ses sujets se révolter contre lui, il sait un moyen court et facile de terminer tout ce différend: il ne se mêlera plus de rien, il prendra congé de vous à l'heure même et quittera Augsbourg. Jamais les Protestants, même à Passau, au moment où^ pour ainsi dire, les arquebuses, les piques et les hallebardes barraient la porte, n'ont élevé de pareilles prétentions ^. »
Quant à la liberté laissée aux Catholiques dans les domaines protestants, chacun savait à quoi s'en tenir; « les faits parlaient d'euxmêmes. »unméprisaitjOnévitaitceuxdel'anciennereligion ; ilsétaient exclus des emplois et des honneurs. On n'oubliait rien pour les attirer à la nouvelle doctrine. On retranchait aux prêtres , aux curés une partie de leurs revenus, et lorsqu'ils faisaient mine de se plaindre, « on leur mettait la chaise devant la porte. » Partout on installait des ministres luthériens et l'ancienne religion chrétienne était proscrite, de sorte qu'il eût vraiment été prudent de se taire sur la tolérance dont les Catholiques étaient l'objet au moment où l'on en réclamait une toute semblable pour soi-même; dans les pays protestants, la chose n'était (jue trop claire: qui refusait d'apostasier n'avait rien de mieux à faire que de s'expatrier. Par conséquent les Catholiques pouvaient se croire autorisés à agir envers leurs adversaires comme eux-mêmes agissaient envers eux, et si les Luthériens vivaient en paix depuis des années, sous le gouvernement des princes catholiques, ils devaient en bénir la patience toute gratuite de ces derniers, et non point leur faire une loi de ce qui n'était de leur part que générosité -. Pour eux, ils entendaient qu'on laissât leurs sujets en possession de leur antique foi.
Ce que voulaient les Protestants c'était de voir leurs coreligionnaires à l'abri de toute persécution dans les principautés ecclésiastiques. L'Électeur Auguste de Saxe, dans l'Instruction écrite pour ses délégués où il s'était montré favorable à la « réserve ecclésiastique, » avait déclaré qu'il ne pourrait consentir à ne rien exiger des évêques quant à la manière dont ils auraient à se comporter vis-à-vis de leurs sujets luthériens et que si, en vertu de la paix d'Augsbourg, les villes épiscopales de Magdebourg, d'Halberstadt, de Halle, d'Interbock, deMersebourg, de Naumbourg, de Zeitz, de Wurtzen et autres devaient être ramenées au Catholicisme, il lui serait impossible d'accepter un tel arrêt, « que Sa Majesté royale ou
' Schmidt, Neuere Geschielt te der Deutschen, t. II, p. 50-54. - Lehmann, p. 50.
n'importe qui l'exigeât ou non *. « Les autres princes protestants dirent comme lui, jurant que, plutôt que de céder, ils quitteraient Augsbourg à l'heure même -.
Afin donc d'obtenir pour lui et les membres d'Empire laïques et catholiques lapleine libertéde décider de la foi de leur sujets, liberté constamment oxcercée chez eux par les princes nouveaux croyants, Ferdinand ne pouvant mieux faire, « pauvre souverain contraint par la nécessité, » céda quant aux principautés ecclésiastiques. Il crut bien agir en se dirigeant d'après le proverbe qui dit : Plutôt perdre que perdre encore plus '^, et remit en secret aux Protestants une (( contre-déclaration » qui ne fut point insérée dans le recez de la Diète et qui portait en substance: « Les membres d'Empire et les délégués appartenant à la Confession d'Augsbourg nous ont représenté que quelques domaines, villes et communes, ont depuis longtemps embrassé le Luthéranisme tout en restant placés sous la juridiction d'archevêques, d'évêques ou d'Abbés ; c'était à leur avis aller au-devant de complications funestes, de rebellions dangereuses que vouloir les contraindre à abandonner leur religion; dans l'intérêt de la paix, ils nous ont supplié d'obtenir des princes ecclésiastiques la liberté pour les chrétiens desdits domaines de professer leur religion, afin qu'ils puissent bénéficier, à cause de la difficulté des temps^ de la paix religieuse d'Augsbourg. A cette proposition, les Catholiques se sont récriés, de sorte que, sur ce sujet, les membres de l'assemblée n'ont pu se mettre d'accord. En vertu des pleins pouvoirs qui nous ont été remis par Sa Majesté romaine et impériale, nous ordonnons donc et décidons, par la présente déclaration, que les villes et les communes ayant depuis longtemps adhéré à la Confession d'Augsbourg, exerçant et pratiquant publiquement leurs usages et cérémonies depuis des années, ne seront inquiétées par personne dans les états ecclésiastiques où elles sont renfermées et pourront se croire en pleine sécurité, jusqu'à la conciliation qui réunira prochainement tous les chrétiens '^. »
Par cette « déclaration, >; la paix, avant même d'être signée, <( était trouée à un endroit; x> elle le fut bientôt à un autre, par suite d'une décision sur la réserve ecclésiastique « qui n'était pas précisément une loi mais laissait la porte ouverte à l'arbitraire ^. »
1 Spiekkr, p. :294-295.
«* Dépèche d'E matin.
■> « È meylio perdere che mas pcrdere, » dit Ferdinand au nonce Delfino, « il povero re è conslitulo in grandissime angustie, ne sa in che modo ruiscirne. » ÂlAURENUitECiiEii, appendices 17U' 177*.
■' Voy. notre quatrième volume.
'■> Sur l'origine de la contre-déclaration et l'attitude des membres catholiques, voy. Dépêche d'Kmaun, voy. plus haut. Voy. aussi Ranke, Zur deutschen Gesc/Uchle, p. 7-lü.
PRETENDUE PAIX DE RELIGION D'aUGSROURG. 1555. 780
« Les membres d'Empire des deux, religions, » porte le texte officiel du traité de paix, « n'ayant pu s'entendre sur la manière dont il convenait de se conduire à l'avenir envers les ecclésiastiques ayant abjuré l'ancienne religion, le roi déclare, en vertu des pleins pouvoirs que l'Empereur lui a remis, que tout archevêque^, évéque, prélat ou autre membre du clergé catholique résolu à un changement de rehgion perdra, par ce fait même, ses charges, dignités et revenus, sans préjudice de ses honneurs. Aux chapitres, aux personnes en demeure, par droits ou tradition, de nommer aux charges ecclésiastiques, sera laissée toute liberté d'élire une personne de l'ancienne religion à la place du démissionnaire. »
Mais les conseillers des Électeurs et princes protestants avouèrent franchement aux délégués des villes, avant même que la paix ne lut signée, que ce dernier article n'avait aucune valeur à leurs yeux, que le roi ne l'avait fait insérer dans le traité que pour complaire en apparence aux princes ecclésiastiques, mais que les Électeurs temporels et les princes de la Confession d'Augsbourg no perdraient rien de leurs droits par une clause adoptée sans le consentement des leurs et qui, n'ayant pas été ratifiée par la majorité, n'obligeait personne et resterait comme non avenue *.
Plus tard, les Protestants prétendirent ne s'être engagés à rien en accordant la « réserve ecclésiastique ; » jamais, à les entendre, ils n'y avaient donné leur plein assentiment, comme la chose ressortait clairement du texte même du traité de paix, constatant que les États « n'avaient pu s'entendre sur ce point. » Mais si l'on eût été logique, n'cùt-on pas dû convenir que la déclaration royale relative au libre exercice de la religion luthérienne dans les territoires ecclésiastiques ne liait pas davantage les Catholiques, puisque le traité de paix déclarait également que le roi prenait sur lui d'édicter cette loi en vertu de la toute-puissance dont l'Empereur l'avait revêtu , et
* Lehmann, p. 51-52. Voy. Ritter, p. 253 et suiv. Délibérant entre eux sur la « contre-déclaration », les Protestants s'emportèrent à un tel point les uns contre les autres qu'ils faillirent s'entretuer. Les délégués du Palatinat, de la Poménarie, de l'Electoral de Brandebourg et de Custrin se refusèrent h toute concession, disant n'apercevoir aucun avantage dans les propositions nouvelles qui leur étaient faites. Les membres de l'Empire n'en seraient pas moins forcés de signer le recez d'Empire et d'y apposer leur sceau, s'engageant par ce fait même à lui obéir toutes les fois que l'occasion s'en présenterait. Mais les conseillers de Saxe, de Weimar, de Hesse, et quelques autres avec eux, combattirent leur opinion, prétendant que puisque le recez faisait mention expresse du refus des confessionuistes d'accepter « la réserve ecclésiastique, » ils ne seraient point tenus de le nnettre à exécution. D'ailleurs, tout ecclésiastique n était-il pas laissé libre d'embrasser la nouvelle doctrine, pourvu qu'il renonçât à sa charge ? Celui qui, à cause des évéchés et domaines ecclésiastiques, voulait faire échouer la paix religieuse n'était qu'un faux chrétien et qu'un hypocrite. Wolf, Aurjsburger Religionsfriede, p. 161-162.
790 PRÉTENDUE PAIX DE RELIC/lOX d'aUGSROURG. 155S.
parce que, sur ce point, les membres de l'Empire n'avaient pn s'entendre ?
ff L'œuvre de pacification d'Augsbourg » portait dans son sein le germe des plus graves malentendus.
A tout ce traité, à vrai dire, aurait pu s'appliquer la parole d'Isaïe : f « Ils disent sans cesse : la paix, la paix ! mais, en réalité, il n'y a point de paix. y>
« La scission religieuse, » avec toutes les funestes conséquences que Ferdinand avait énumérées à l'ouverture de la Diète, subsistait toujours. Cette scission, en dépit de toutes les belles paroles que l'on avait aux lèvres « sur la paix à jamais affermie pour les vivants comme pour la postérité, » était plus profonde, plus irrémédiable que jamais. » « Le Saint Empire, » écrivait quelques jours seulement après la clôture des débats un prêtre sincèrement patriote, (( est désormais un empire divisé, et il restera tel, si Dieu ne fait un miracle en notre faveur *. y>
« L'œuvre de paix d'Augsbourg » n'apportait même aucun avantage au peuple divisé de croyance, catholique ou protestant. Elle ne servait que les intérêts des membres d'Empire, catholiques et luthériens, qui s'étaient promis réciproquement une mutuelle tolérance. Si l'un d'eux voulait embrasserune secte quelconque, devenir, par exemple, Zwinglien. Calviniste, Anabaptiste, il était par ce fait même exclu de la paix d'Augsbourg, et le texte du traité le déclarait expressément. L'avenir devait révéler le véritable sens de cette paix tant vantée.
En réalité, le contrat n'était avantageux qu'aux princes et aux conseils attachés à la Confession d'Augsbourg.
Ils obtenaient enfin ce qu'ils avaient tant désiré : une paix illimitée, et la possession incontestée des biens du clergé, avec le droit d'en user comme il leur plairait ; de plus, par la suspension légalement reconnue de la juridiction épiscopale, pleine liberté leur était accordée d'exercer le pouvoir qu'ils avaient usurpé et de décider en dernier ressort à l'intérieur de leurs territoires sur la doctrine, le culte, les lois ecclésiastiques, la discipline, la nomination ou la destitution des pasteurs. La liberté religieuse n'était pas seulement captive, elle était anéantie; il n'en restait plus vestige.
Le principe de l'obéissance passive des sujets, posé dès le début, de la révolution religieuse par ses théologiens les plus infiuents, remporta donc, à Augsbourg une entière victoire relativement aux droits les plus sacrés des individus : les droits de la conscience.
* Dépêche d'Emann, 3 oct. löiü. Voy. plus haut.
PRETENDUE PAIX DE RELlCxION d'aUGSBOUBG. 155o. 791
L'axiome favori des nouvelles Églises d'État: <c A celui auquel appartient la terre, à celui-là appartient le culte, » y reçut une éclatante sanction. Toute liberté de conscience était supprimée.
Le plus chétif membre du Saint Empire était autorisé désormais à (c diriger ses sujets dans la foi. » Une seule liberté était laissée à ces derniers : s'expatrier après avoir vendu leurs biens en payant une indemnité assez modique à l'état. Quant à celui qui ne pouvait ou ne voulait pas s'expatrier, il lui fallait accepter les lois imposées à sa conscience et à sa foi par le bon plaisir des autorités. Depuis que les pouvoirs civils avaient pris en main la direction de la révolution politique et religieuse, le peuple n'avait plus autre chose à faire qu'à se soumettre, se taire et souffrir.
La prétendue paix religieuse d'Augsbourg allait devenir pour l'Allemagne une source nouvelle d'indicibles souffrances.
TABLE DES PERSONNAGES CITÉS
Absrerg (Thora. d'). 26.
AcciAJüOLi (Rob.), ambassadeur, 9, 139.
Achmed, grand vizir, 721.
Adam (Hans), anabaptisle, 112.
Aderpül (Thom.j, prédicant, 77.
Adolphe 111, comte de Schaumbourg, archevêque de Cologne, ü4t}, 6ö4, 675, 725.
Adrien VI, Pape, 80 et suiv., 384.
Agnès de Hesse, Electrice de Saxe, 694,
AGRicoLA(Jean), prédicant, 190,361,395, 438, 442, 443, 651, 673 et suiv.
Albe (Ferd.), duc d', 633, 651, 744.
Alber (Erasme), chapelain, 674, 763.
Alber (Mathieu), 195.
Albert de Brandebourg, archichancelier d'Empire, archevêque de iMayence) 18, 35, 36. 42, 89, 125,149, 152,181, 187, 190, 222, 225, 233, 256, 287. 306, 410, 413, 414, 417, 420, 423, 424, 444,445^ 448, 465, 496, öü5, o08, 510, 517, 060', 573. 585, 574. 605, 757, 776.
Albert, margrave de Brandebourg, grand-maître de l'Ordre Teutonique, plus tard duc de Prusse, 25, 52, 79- 86, 124, 126, 206. 224, 272, 353, 421, 423, 444 et suiv., 521, 527, 545, 552, 562, 575, 602, 606, 678 et suiv., 691, 701 et suiv., 707, 715, 738 et suiv., 769, 777 et suiv.
Albert Alcibiade, margrave de Brandebourg-Gulmbach, 606, 614 et suiv., 633, 650, 669, 678 et suiv., 693 et 756,767, 776, 78l.
Albert V, prince, puis duc de Bavière, 316, 613, 695, 707, 725, 730, 741, 748 et suiv., 771,781.
Albert de Mecklembourg, voir Jean Albert,
Albert (Frédéric). ^margrave de Brandebourg, duc de Prusse, 85) 86?
Aléandre (Jérôme), légat, 224, 278, 282»
Algersheimer, prédicant, 89 et suiv.
Alvensleben (Buffo 11), évêque de Havelberg, 429.
Ambach (Melchior), prédicant, 765 et suiv.'
Amerbach (Boniface), humaniste. 377.
Amsdorf (Nicolas), évêque luthérien de Naumburg, 197, 361, 395, 529, 531, 534. 625, 688.
Andrea (Jacques), prévôt et chancelier, 312 et suiv,, 759 et suiv.
André (saint), apôtre, 141.
Anne de Hongrie, épouse de Ferdinand 1", 12, 17.
Anne, archiduchesse et plus tard duchesse de Bavière, 614.
Anne de Danemarck, Électrice de Saxe, 454, 689.
Anne de Clèves, épouse d'Henri VIII, 446, 568.
Annk de Mecklembourg, mère de Philippe de Hesse, 59.
Anne-Marie de Brunswick, duchesse de Prusse, 86.
Antoine le Bon, duc de Lorraine, 161,
Aquii-a (Gaspard), théologien, 698.
Aramon. 721 .
Ardinghello (Nicolas), nonce, 492.
Arnim (Hans), gouverneur, 442.
Arnold (Gabriel), trésorier, 559, 706.
Arnold (Georges), chancelier, 436, 735.
Arnoldi (Barthélémy), 190.
Asham (Roger), ambassadeur, 718, 737.
AspHE (Paul), théologien, 766.
AuBESpiNE (Sébastien de 1'), Abbé de Basse-Fontaine, ambassadeur, 625 et suiv., 648, 690.
AuFSESs (Frédéric d'), 682.
Auguste, duc, et plus tard Électeur de Saxe, 430, 445, 583 et suiv., 569, 602 et suiv.. 638, 693, 755 et suiv., 759, 767, 773 et suiv., 778, 781 et suiv.
TAB LR DES PERSONNAGES CITES
Augustin (saint), 188.
Autriche (Maison d"). Voy IlABsnounr,.
AviLA (Aloysius d'), camérier et historien, 635.
Badeu (Augustin^ pelleliei". anabaptiste.
Badia (Thomas), légat, 476.
Barui (Donato nE), 503.
Barnim XI, duc de Poméranie. 338, 376,
Basse-Fontaine (voir Aubespine).
Baumgaktner( Jérôme). ambassadeur. 197>
Bavière (Maison de). Voir Vittelshach.
Beck (Georges), 712.
Bedrot, prédicant. 105.
Bemelberg (Ciirt\ 743.
Bengle le bandit. 253.
Benno (saint). 432.
Berbissdorf (Wolfgang), 441.
Berner (Nicolas), général, 702.
Berthold V, duc de Zähringen, 99.
Besecke (Bernt), tapissier, 358.
Besold (H.). 769.
Besserer conseiller de guerre. 631.
Besserer (Bernard), bourgmestre, 150,
Beuckelszoon (voyez. .Jean de Leyde).
Biel (Werner), secrétaire. 264.
BisENRODT, gouverneur, 85. Bismarck (famille de), 442.
Blarer (Ambroise). prédicant; 107. 168,
245 et suiv., 307, 311, 388, 391, 404,
Blumenthal (Georges de), évêque de
Lebus, 134, 403, 439.
BÖCKLIN, conseiller, 770.
BoLEYN(Anne), 251.
BoNAConsi. i70.
BoNNUS (Hermann), superintendant. 851.
BoNVALON (François), Abbé de Saint -
Vincent, ambas.sadenr. 492.
Bora (Catherine de), 205, 223. 474. 483,
BooRBON (Charles de), connétable, 8,
BoYNEBURG (Gcorges de), ambassadeur,
Brand (Ahasvor). 637.
Brandebourg (Maison de). 443 et suiv.,
Braun (Conrad), assesseur, 111, 207,
407, Urenz (Jean), théologien. M9, 168, 179,