SECULARISATIONS DANS LE WURTEMBERG
toction accordées avant ou depuis la paix d'Augsbourg aux corporations ou communautés : toutes leurs réclamations furent considérées comme sans fondement. Les commissaires envoyés pour « réformer » les couvents répétaient aux supérieurs et abbesscs qu'eussentils mille édits à invoquer Gliristopheétait décidé à n'en a voir cure: Leurs couvents étaient situés dans le Wurtemberg, et par conséquent relevaient de lui seul, on ne créerait pas exprès pour eux un état particulier; ce que faisait le prince, il avait tout droit de le faire; il en avait reçu l'ordre de Dieu même qui, dans la sainte Ecriture, condamnait expressément « l'idolâtrie des vœux ». Les commissaires refusaient même de lire les lettres de privilège et de protection qui leur étaient présentées. « Toute cette paperasse est inutile! » disaientils; « tout le monde sait assez que la chancellerie impériale prend largent qu'on lui donne et écrit à chacun tout ce qu'il veut. » On s'empara des chartes, privilèges, lettres, quittances, terriers des abbayes et couvents , afin que les corporations n'eussent plus entre les mains de quoi fonder leurs protestations Christophe ordonna à ses commissaires de ne rendre aux religieux que les documents « dont il ne pourrait résulter aucun préjudice pour ses intérêts * ».
Sur l'avis de ses conseils, il leur enjoignit aussi de ne pas user do violence envers les couvents, depeur d'être accusé de violer le traité de Passau. Il valait mieux, disait-il, laisser mourir en paix les Abbés et les moines; les communautés s'éteindraient ainsi peu à peu, et l'on aurait soin de toujours mettre dans les places vacantes des hommes attachés de cœur à la religion évangéliquc et aux intérêtsdu prince-. Pour l'abbaye de Murrhard, le duc trouva exactement l'homme qu'il cherchait dans la personne d'Otto Léonard d'Hofses. Cet Abbé d'un nouveau genre s'engagea à abohr dans le monastère tous les usages papistes et à ne jamais recevoir les saints ordres; il se maria en 1558 avec l'assentiment de Christophe; à partir de ce jour l'abbaye devint le théâtre d'une telle licence de mœurs qu'Hofses finit par être conduit à la forteresse de Neuffcn, et dut s'estimer heureux de ne point payer de sa vie les fortaits odieux dont ils'était rendu coupable. A Hirschau, lAbbé, malgré ses protestations, fut contraint d'accepter un coadjuteur protestant. A Saint- Georges, la messe fut abolie et le nouveau règlement ecclésiastique imposé , malgré tout ce que put dire l'Abbé. Comme il répétait « qu'il aimerait mieux mendier la crosse en main que de changer de roligion », il lui fut répondu qu'il pouvait bénir la clémence du
' Voy. ces relations dans Rothenii'ausler, t. XI, pp. 22, 75, 193. - ScHiNURKER, pp. 238-239.
54 RKSISTANCI': DRS COMMUIVAUTÉS DE FEMMES DANS LE Wl'UTEMlJEIU;.
prince, lequel voulait bien lui permettre, à lui et à ses relii^neux, de pratiquer le culte callioliquc en dehors du monastère K Blaubeurcn et Adelberg résistèrent longtemps. Ce ne fut qu'en 1503 et '15(îo que des Abbés protestants purent y être installés -.
Comme les Electeurs du Palatinat et les autres princes ses coreligionnaires, Christophe, si souvent célébré comme un prince (( équitable et clément », procéda avec la dernière dureté et sans aucun ménagement envers les couvents de femmes-, et pourtant d'humbles religieuses, entièrement séparées du monde, ne pouvaient guère être soupçonnées de conspirer avec les papistes. Les détails suivants, dont la plupart sont extraits des rapports envoyés auducpar les commissaires, ont, pour plus d'un motif, droit à notre sérieuse attention. En premier lieu, il n'y est jamais question de ce relâchement de discipline dont il est d'usage d'accuser les couvents de cette époque. Ils servent plutôt d'apologie aux mœurs vraiment monastiques de ces vaillantes filles de rAUomagiie. Do plus, ils sont caractéristiques au point do vue de l'esprit qui dominait alors, et prouvent de la manière la plus frappante qu'au siècle de Luther « toute tolérance chrétienne pour la foi des autres » était chose absolument inconnue. L'esprit de ce temps était vraiment rude et impitoyable.
Pourtriompherde la longue résistance desDominicaines de Sainte- Marie, près de Wildberg oîi, depuis longtemps, « messe, moine, prêtre, idoles, cloches, cierges et autres superstitions » avaient été abolis ; pour assurer « la victoire nécessaire de l'Eglise Évangéliquo », lialthasar de Guttlingen avait proposé au duc en 1556 de faire atteler sans retard un chariot, et de transporter loin du couvent deux des religieuses les plus récalcitrantes ; en vain il avait fait appel à tout son art do persuasion pour convaincre ces femmes entêtées de leurs erreurs abominables et de l'idolâtrie de leur culte-, en vain, il leur avait démontré combien il était plus facile de vivre sous la « Réforme » que sous le papisme, il n'avait {)U rien en obtenir. En 1559, d'après lo rapport du commissaire, des '< conférences privées » avaient été essayées auprès de chaque religieuse-, avec les plus jeunes surtout,« toutes sortes d'arguments persuasifs avaient été employés ». Mais, « assemblées ou prises sépan'-mcnt, o toutes avaient obstinément refusé d'apostasier et dt' renoncer à leurs vœux ■'. Si l'on tolérait plus longtemps l'ciilèlement de ces nonnes, écrivait à StuLtgard le prédicanl ([ui leur
' Scii.NUiiuiiK, PI". 2^'.) 2W.
- Haktman.n, m. Alber, \>i). 167-108.
■' HoïiiE.Nii.vusLiiK, pj) . 37 ct suiv. Ùcilai/cn. \>\i. lo.S-16li.
RKSISTANCE DES COMMUNAUTES DE FEMMES DANS LE WUUTEMnERC. . 55
avait été imposé, elles iraient répéter partout que la nouvelle religion n'était pas capable de convaincre les esprits; il serait honteux au duc « de se laisser jouer par des femmes ^ ».
Dans une éloquente supplique, les pauvres religieuses firent appel à leurs familles qui toutes appartenaient à la noblesse, les conjurant d'intervenir auprès du souverain. Depuis bien des annéeS;, écrivent-elles, de bon cœur et du plein consentement de leurs parents et de leurs amis, elles avaient embrassé l'état religieux ; par la grâce de Dieu, elles s'étaient toujours acquittées de leurs obligations avec tout le zèle possible et s'étaient comportées dans leurs actes, vie et mœurs, comme elles en avaient la confiance, de manière à n'otfenser personne et à ne donner aucun scandale. Maintenant que le Luthéranisme et des sectes de tout genre s'étaient introduits en Allemagne, que la sainte messe et les sacrements étaient abolis, on était venu les sommer à diverses reprises de se soumettre aux ordres du duc et d'accepter le nouveau règlement. Elles avaient répondu qu'elles n'avaient pas le droit d'apostasier la sainte et universelle croyance de l'Eglise qui, depuis mille ans, s'imposait au respect de tous, remontait aux Apôtres et avait procuré tant de gloire à Dieu ; qu'elles se refusaient à en adopter une nouvelle; qu'au reste elles promettaient de se soumettre à tout ce que déciderait le Concile do Trente. Alors on avait enlevé le Saint-Sacrement de leur église, interdit la communion sous une seule espèce et aboli la messe; on avait installé chez elles un prédicant dont on les avait forcées d'écouter les instructions. « Et maintenant, » ajoutaient-elles, « malgré nous, malgré notre saint état et nos règles, on prétend nous chasser du cloître, nous exiler, ou nous contraindre, au grand péril de nos âmes, malgré notre volonté, notre cœur, notre conscience, à renier notre foi et à sortir de l'unité de la sainte Eglise Catholique - ».
Sous le duc Ulrich, pendant plus de onze ans, on avait tout fait pourdécider les Clarisses dePfullingen à confesser l'Évangile, à honorer dans le duc leur chef suprême et légitime, ayant seul droit sur les consciences; pendant tout ce temps, elles avaient été privées de la messe, des sacrements, de tout livre spirituel; onze sœurs étaient mortes sans obtenir la permission de recevoir les consolations suprêmesde la religion; mais endépitde tant d'afflictions eldeprivations cruelles, pas mic d'elles ne s'était laissé persuader'\ Eutin toutes
' RoTHEMiAusLER, Beiluf/en, \i\i. 173-177.
- ROTHENH.VUSLER, pp. 173-173.
' Voy notre (rüi&iemc vul p. 310.
56 RliSlSTANCK DES COMMUNAUTÉS DI-: FEMMKS D \NS LE WUriTF.MlM: RG.
ensemble avaient été chassées du couvent. Mais à Trpoquede l'Intérim, Christophe les avait rappel(''es, sans toutefois leur rendre leurs biens et propri('t(''s. Au reste il ne tarda pas à les persécuter do nouveau. « Il nous revient de bonne source de tristes nouvelles de Pfullingen, » écrivait lEmpereur Ferdinand à Christophe le 9 mars 1539. « L'abbesse et quatorze ou quinze pieuses religieuses sont indignement persécutées. Cependant, non seulement elles se sont montrées jusqu'à ce jour zélées dans leur dévotion et dans l'observance de leur très vénérable culte, au vu et su de tout le monde, et dans ces temps difficiles d'apostasie et d'erreur, mais encore elles ont été tellement irréprochables dans leur conduite, leurs mœurs, leur genre de vie, que personne au monde ne peut leur adresser le moindre reproche. On assure que, malgré tout ce qui leur avait été promis, elles sont sans cesse troublées dans l'exercice de leur religion et que, même dans les angoisses de la mort, ou leur défend de faire appeler un prêtre. Do plus, on veut les contraindre à quitter leur saint habit et à recevoir la communion des mains des prédicants. On les menace, si elles s'y refusent, de les expulser du pays sans leur permettre de prendre un pfenning sur les revenus du monastère. On force l'abbesse et ses religieuses à assister au prêche deux fois la semaine dans l'église du couvent. Contre la volonté des sœurs, un prédicant de la nouvelle religion leur a été imposé, et l'abbesse est obligée do lui donner toutes les semaines un demi-florin de salaire. Votre Grâce no fera-t-elle point cesser ces persécutions *? » Christophe fut extrêmement froissé de cette lettre. Son chancelier proposa d'y répondre en ces termes : « Les religieuses de Pfullingen, étant les sujettes du prince, ne sont nullement autorisées à s'écarter en rien de la religion et des cérémonies qu'il a instituées, et n'ont pas le droit de professer un culte différent du sien. Jusqu'à présent le prince a usé d'indulgence et de bonté envers ces têtes égarées; il les a traitées et supportées avec une mansuétude toute paternelle et pleine de compassion; il a pris soin de les faire instruire par dos prédicants zélés et pieux, éclairés dans la science de la parole de Dieu, pour le salut de leurs âmes; il a veillé lui-môme à leur instruction. Elles n'ont été ni menacées, ni contraintes quant à la cène. » La lettre impériale était d'autant plus blessante pour le duc qu'ainsi qu'il en avait été iiilonné elle n'avait pas été écrite avec rassentimont ni à la prière dos religieuses. Sos conseillers, toutefois, ne trouvèrent pas 0|)portun d'y répondre. Mi(;ux valait, dirent-ils, garderie silence jiis-
' Bksui.u, Virn. Sacraru/n Mon., [)[k Itio-loî).