‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 387 sur 572 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SITUATION GÉNÉRALE DE L'eMPIRE. —LA « RÉSERVE ECCLÉSIASTIQUE ». DIÈTE d'aUGSBOURG .

Le fait n'était que trop certain : l'Empire « affaibli, humilié, était devenu la risée des nations étrangères ».

A dater du jour où l'on avait officiellement renoncé à l'cspcrance de voir refleurir la paix religieuse, la Papauté avait perdu l'influence universelle qu'elle avait jusque-là exercée, et l'Empire chrétien, dans le sens où l'avaient entendu nos pères, cessa d'exister. Sous l'égide de la « prétendue liberté allemande », toute insubordination, toute résistance envers le chef suprême de l'Empire fut excusée, et peu à peu se forma ce funeste système politique qui devait aboutir à la dissolution de l'Empire, transformer les princes souverains en maîtres indépendants et trop souvent en tyrans de leurs sujets, médiatiser la nation allemande, et lui ravir sa puissance et sa gloire. Les intérêts généraux de la patrie furent abandonnés de la plus honteuse manière ; les tristes querelles des partis religieux dévorèrent les forces vives de la nation. « Le peuple allemand, » écrivait en 1570 Lazare de Schvvendi, « voit son antique renom décliner, la puissance impériale n'existe pres(jue plus, ce n'est plus qu'un fantôme. » Neuf ans auparavant (1501), l'ambassadeur d'Espagne, le conte Luna, écrivait à Philippe II : « En vérité, l'Allemagne est dans un pitoyable état ; non seulement les affaires religieuses y vont de mal en pis, mais le souverain n'est i)lus obéi ; personne ne lui reste fidèle, et le prestige du roi romain est plus que médiocre, il est nul '. »

Depuis que Charles-Quint, sous lequel l'Empire semblait avoir atteint l'apogée de sa gloire, s'était retiré de la scène politi(jue, l'Allemagne avait perdu sa prépondérance sur les grandes puissances européennes; elle avait mémo cessé d'y tenir son rang, et n'était

' Schmidt, Allijcmcinc Zcilsrlirift fur Gescli., t. VIII, pj). il-i*2.

SITUATION INTÉRIEURE DE l'eMPIRE. 1536. 6b

plus mêlée à la politique extérieure. Sous Maximilien P^ la Suisse s'était détacliée de l'Empire; sous Charles-Ouiiit, les états de l'Ordre Teutonique étaient devenus fief polonais ; la trahison de Maurice de Saxe avait entraîné le premier partage do l'Allemagne; du côté de la France, les trois plus importantes villes frontières étaient perdues pour l'Empire; un instant on avait même pu craindre que Strasbourg, la clef de l'Alsace et du Haut-Rliin, ne devînt cité française. Les rois de France briguaient la couronne impériale; ils étaient à la tête de tous les ennemis de l'Allemagne; en 1557, on tremblait encore, du côté du Rliin, de voir réussir « les grands complots français > ». L'ambassadeur de Venise, Frédéric Badoero, mandait à la République, cette année-làmême^ que l'Electeur palatin, Frédéric II, faisait tous ses efforts pour former une ligue entre les Electeurs du Rhin et Henri II-.

La situation intérieure était tout aussi lamentable. Le vénitien Michel Soriano, accrédité à la cour de Ferdinand, tenait l'Allemagne « pour l'état le plus corrompu et le plus mal policé de l'Europe ^ ». « Le désordre augnieute en dépit de la paix d'Augsbourg; une inimitié amère et sans remède divise tous les esprits, » écrivait Guillaume Mélander à l'un de ses amis de Paris vers la fin de 1550; « plus de sécurité publique, ce (|ui nuit extrêmement au commerce et à l'industrie; des bandes de malfaiteurs parcourent les provinces et rançonnent impunément les habitants des plaines ''. »

Les délégués envoyés par les cités à la Diète do Ralisbonne (1557) se plaignent, dans leur adresse à Ferdinand, « qu'eu dépit de tous les édits, jamais les vols, les attentats n'ont été plus fréquents sur les roules impériales, et que les choses en sont venues à un tel point que, dans quelques contrées, les honnêtes gens osent à peine ([uitter le seuil de leur maison, encore bien moins exposer leur personne et leurs biens aux hasards d'un long voyage ». « En l'espace de quelques jours, un grand nombre de fourgons de marchandises exportées des Pays-Bas, de la Suisse ou d'autres pays alliés de l'Empire ont été attaqués en route et pillés; et, ce qui est encore plus grave^ beaucoup de personnes inotîénsives et honorables ont été traînées en prison, puis lâchement assassinées. Quelquefois des

' Voy. Sciiu.MAcnER, t. I, p. 305.

- <■... è slato autore di far una lee;a che è fenuta segreta, tra loro elcttori del Reno e S. M. Chrisliaaissima.L'Imperadorefa queste cosedissimulando. )> Albéri, Sei-.I, vol. III, p. 216.

•' « Guaslissiino et corrultissimo. » Voy. Schmidt, Neuere Gesch.., t. II, pp. 146,

* Miscellaneen (jcnieinnützi(jen înhaltes, pp. 72, 73.

66 LA RÉSKUVE K GCLÉSI A S Tl n U E. 1557.

hameaux, des villages entiers sont devenus la proie des flammes, w Ces exécrables Forfaits étaient généralement commis par des lansquenets licenciés, errants çà et là dans les campagnes. Les souverains chrétiens s'indignaient de voir l'Allemagne tolérer un pareil état de choses : « C'est là, » répétaient-ils, « une tache ineffaçable sur son honneur. » Des bandes de pillards ruinaient le commerce; aussi les denrées les plus nécessaires à la vie se vendaient-elles à des prix exhorbitants, et voyait-on dépérir les métiers et rindustrie, surtout dans certaines contrées i.

« Les nouvelles douanes établies sur mer et sur terre ont grande part à cette triste décadence, » disent les délégués des villes en un second mémoire. «Beaucoup de marchands, surtout dans les cités, découragés par des charges et des vexations intolérables, renoncent aux affaires, faute de pouvoir payer les taxes. Le jour où l'industrie et le commerce seront tout à fait ruinés dans le saint Empire ou seront en telle décadence que quelques riches négociants auront toute liberté de les monopoliser, ce ne sera pas seulement un grand niilheur pour les bonnes villes, mais aussi pour tous les citoyens ^. » Les députés de la noblesse de la Basse- Au triche fournirent à la Diète les plus lamentables renseignements sur les ravages exercés par les Turcs en pays allemand, et racontèrent comment des milliers de chrétiens avaient été cruellement massacrés ou traînés en captivité '■^.

Tant de maux n'empêchaient point les princes protestants do déclarer à la Diète, en présence du roi, que ce qu'il y avait de plus pressé à faire pour le moment c'était de supprimer la Réserve ecclésiastique, parce que cette question, plus que toute autre, intéressait la patrie.

Le traité de paix d'Augsbourg avait expressément stipulé que tout archevêque, évêque ou prélat, (( sans nul préjudice de ses honneurs, » serait libre de passer à la Confession d'Augsbourg aussitôt (juesa conscience lui en ferait un devoir; mais qu'en ce cas il perdrait les bénéhces et revenus dont il avait joui depuis son élection on sa qualité de prélatcalholi(]ue, et cesserait d'en bcnéticierà dater du jour de son abjuration ■'. Dans cet article, les Protestants prétendaient voir une intolérable tyrannie. 11 était à craindre, disaient-ils, que

» Frankfarler Tteichstar/sacten, LXIV ü, fol. 2ü6>2ÜS.

* iheichstai/sdclen, I^XIV^^, fol. 204-206. l^e délcj^ué de Fnuu'forl, .Viitoinc zum J untreu, envoya au Conseil, le 7 mars 1507, coj)ic de ces deux adresses (fol. 2'.l'i).

■^* lieichtaijsaclen, LXVl a, loi. 47-107. Yoy. LXYl u, fol. 76-101, la motion des ambassadeurs de Hongrie et de JJolièmc.

' Sur la Réserve ccclcsiasli(iue el bon importance, Aoy. nuire Iroisicme Nolunie, I>li. 779-781.

LA RÉSERVE ECCL É SI ASTloU E. lo57. HT

les prélats, menacés de perdrcleurs biens et revenus, hésitassent à obéir à leur conscience; la Réserve était un grand obstacle à la conciliation religieuse : « Beaucoup de dignes et pieux chrétiens, de peur de perdre leurs dignités et biens, craindront de confesser •la vérité et d'élever la voix dans les questions intéressant la réforme chrétienne et la concorde générale. De plus, quel affront pour les Luthériens, quelle humiliation pour tous les convertis, s'ils se voient privés de leurs juridiction, dignités et charges pour avoir confessé la parole de Dieu, et si on les traite comme s'ils n'étaient plus dignes d'appartenir à l'état ecclésiastique auquel cependant ils ne peuvent renoncer! Si la Réserve est maintenue, il sera impossible aux Protestants de rien faire d'utile pour les intérêts de l'Empire, de rien conclure de définitif quant à la conciliation religieuse ^. » Christophe de Wurtemberg avait enjoint à ses ambassadeurs non seulement de faire tous leurs efforts pour que la Réserve fût supprimée, « puisqu'elle était incompatible avec la saine raison et avec la parole de Dieu, » mais encore d'insister pour que les évêques fussent déliés de leur serment envers le Pape. (( Si la liberté chrétienne n'est d'abord conquise, » leur avait-il dit, (( la paix religieuse est impossible -. » Les ambassadeurs protestants ainsi dirigés ne cessaient de répéter que les princes n'insistaient tant pour l'indépendance complète des évêques que dans l'intérêt général de la liberté de conscience et pour qu'entre tous les membres d'Empire une entente cordiale pût enfin s'établir.

Mais par ces grands mots de « conciliation, de concorde religieuse, d'entente cordiale », les princes n'entendaient autre chose que la persécution et l'extinction totale du Catholicisme. Dans une instruction sur la Réserve, Mélanclithon avait déclaré dès 1555 que le seul moyen d'arriver à l'unité, c'était de déterminer un nombre toujours plus grand d'évêques, de princes et de cités catholiques à embrasser la vraie doctrine 3. L'Electeur palatin, écrivant au duc de Wurtemberg, lui avait assuré que, si tous deux persistaient à réclamer avec courage la complète liberté religieuse, « les moissons seraient bientôt mûres * ».

Mais les princes protestants rencontrèrent chez l'Empereur une invincible résistance. Aussi répétaient-ils que Ferdinand « était encore imbu des abominables sophismes papistes, qu'il était pris et lout embarrassé dans les filets de la prêtraille ),». L'Empereur avait

* Voy. Erstenueruer, 18 -^, — 22.

* Sattler, t. IV, pp. 24 et suiv. Kluler, l. II, pp. 26 et siiiv. 3 Corp. Reform., t. VIII, p. 478.

* KuGLER, t. II, p. 29, note.

68 LA lllisEUVE IXGLÉSIASTIQUE. lo57.

demandé à la Diète des secours contre les Turcs ; le sultan convoitait la HonjT^rie, royaume si nécessaire à l'Empire; de plus, il menavail la Transylvanie, seul boulevard qui protégeât l'Allemagne contre l'invasion ^ L'aide des membres d'Empire, en ce pressant péril, était donc indispensable, et cependant Ferdinand déclara qu'il aimerait mieux renoncer à tout secours et assister au démembrement de l'Empire que de jamais consentir à la suppression de la Réserve .

Les Protestants comprenaient comme les Catholiques « les excellentes raisons « qu'avait l'Empereur pour parler ainsi. « Il est à craindre, »avait dit le Conseil de Francl'ort dans l'instruction remise à son ambassadeur,« que les Electeurs et princes de la Confession d'Augsbourg n'aient en vue, en combattant la Réserve, que la liberté de se livrer à toutes sortes de complots; non seulement ils convoitent les états des princes ecclésiastiques, mais encore et avec le temps ceux de leurs Grâces Electorales; car ils sont plus touchés des intérêts temporels que des éternels. »Le Conseil recommandait donc à son 'délégué de ne point se mettre de leur parti 2. Celui-ci écrivait de Francfort : « La Réserve ne sera pas supprimée, car non seulement le roi, mais les membres ecclésiastiques la soutiennent 3. » Au début, Auguste de Saxe ne voulait même pas qu'il fût parlé de la Réserve à la Diète, disant que cette question ne regardait en rien les princes protestants '^ Peut-être se méliait-il de l'Electeur palatin et du duc de Wurtemberg. Ce dernier, en effet, écrivant à Philippe de Hesse, cherche à se disculper de l'intention qu'on lui prête, ainsi qu'à l'Electeur palatin, de vouloir s'emparer des évêchés pour les placer sous le gouvernement des princes laïques •"'.

L'attitude de Ferdinand fut digue et ferme. Il rappela aux Protestants que, lors de la conclusion du traité de puix, une longue querelle s'était élevéeau sujet de la Réserve, A cette époque, il avait énuméré toutes les graves et plausibles raisous qu'on avait, en bonne justice, de l'accorder au clergé. Les lois, les constitutions du Saint Empire, et surtout le recez de Passau, devaient être respectés; il avait conseillé aux princes de céder de bon cœur, et d'insérer la loi nouvelle parmi les articles du traité. Rien que les Protestants eussent fait quelques objections, la loi avait passé, et cela du plein

' Déclaratiun du roi aux mriiil)ri's d' l'empire. Voy. lliEss, pp. 181-183.

* ScnMiuT, Neuere Cescli., l. III, p. IG.

» * neic/iatui/sacten, LXIV a, loi. 281.

' * neidistuf/sucten, LXIV, fol. 292.

' Lettre du 2-J lévrier lol'iS, dans Nücueckeh, .Waj licitrajc, t. 1, p. 101,

l.\ RKSP.avF. ECCLI'ÎSIAS TIOUH. IM'JT. f;9

consentement des deux partis. Non seulement les membres de la Confession d'Augsbourg n'avaient pas proteste, mais ils avaient adressé au roi, à la fin de la session, de plus chauds remerciements que les membres de l'ancienne religion. Comme ces derniers, ils avaient donné leur pleine approbation à tous les articles du recez ; comme eux, ils s'étaient engagés à les respecter inviolablement. Leurs réclamations actuelles, après tant et de si difficiles débats, allaient compromettre la paix à grand'peine établie et donner lieu aux membres de l'ancienne religion de penser que leurs adversaires voulaient troubler la concorde et tout remettre dans l'ancienne confusion. Quant à lui, il n'hésitait pas à déclarer que, môme si l'on pouvait rétablir les choses au point où elles étaient avant la signature de la paix, jamais il ne céderait sur ce point i.

A cela les ambassadeurs des princes protestants répondirent «que jamais, à Augsbourg, ils n'avaient accepté la Réserve; qu'elle n'avait été insérée dans le recez que sur l'ordre formel du roi. Lesremerciments qu'ils luiavaient olierts n'impliquaient pas qu'ils l'eussent approuvée; la Réserve n'était pas un article du traité, elle ne touchait en rien à ses points essentiels, elle compromettait au contraire les fruits qu'on eu attendait, en ôtant aux pasteurs le moyen d'entreprendre la réforme chrétienne, et même en leur interdisant, sous des peines sévères, d'en prendre l'initiative. Si à Augsbourg les Confessionistes n'avaient pas protesté, dans le texte officiel du traité, c'est qu'ils avaient été rassurés par les paroles que le roi y avait ajoutées, paroles qui attestaient que, sur cette question, les membres d'Empiredes deux religions n'avaient pu tomber d'accord. L'opposition qu'ils avaient si souvent exprimée leur avait paru ainsi suffisamment attestée - ».

En unissant leurs efforts pour la suppression de la Réserve, les princes protestants avaient surtout en vue la propagation do leur doctrine et l'intérêt de leurs fils puînés, qu'ils voulaient voir pourvus d'évêcliés et de bénéfices. Mais Ferdinand ne pouvait, sans nuire à son autorité déjà si compromise, livrer les abbayes etévéchésaux princes laïques héréditaires. Depuis des siècles, les princes électifs avaient été les plus fermes appuis du trône impérial, au lieu que les princes héréditaires, toujours uniquement préoccupés de conquérir une complète indépendance, n'avaient jamais songé qu'à leurs intérêts. De plus, le roi regardait avec raison la Réserve comme un des derniers remparts de l'Église Catholique; il

' Erstenberger, pp. 23-24, 20-30.

- Erstknberger, pp. 25-28.

"0 LA RKSERVK F,C C LK S 1 A STIOUE. '1 rio/.

savait que la prise de possession des abbayes et évêcbés par les laïffues aurait eu pour conséquence immédiate l'introduction du Protestantisme dans tous les domaines ecclésiastiques, en vertu du principe alors on vigueur : tel maître, telle religion. La foi catliolique eût été partout opprimée, puisque la plupart des princes temporels étaient déjà lutliériens. Ferdinand avait, on le voit, ff d'excellentes raisons » pour maintenir la Réserve.

Le 12 mars, les ambassadeurs des princes protestants firent savoir au roi qu'ils avaient reçu de leurs maîtres l'ordre de déclarer hautement qu'en aucun temps ils n'avaient approuvé la Réserve, et que jamais leur conscience ne leur permettrait d'y souscrire; ils étaient forcés de prévenir l'Empereur que lorsqu'un ecclésiastique se verrait dépouillé de sa charge, de ses dignités, revenus, biens et bénéfices pour avoir embrassé la nouvelle religion, jamais ils ne pourraient souscrire à l'arrêt qui le frapperait. Cependant, leur intention n'était pas de remettre en question les articles du traité de paix ni de réveiller d'anciennes querelles. La Réserve ne touchait pas à la substance du traité et ne créait pour eux nulle obligation envers les autres membres d'Empire, puisqu'elle ne se rapportait qu'à des lois et ordonnances établies par le clergé catholique sous sa propre responsabilité i. Christophe de Wurtemberg fut plus hardi dans sa résistance. Dans une réunion privée, son ambassadeur dit en son nom que, dans le cas où la Réserve ne serait ni supprimée ni modifiée, le devoir des princes serait de protester et de signifier au roi que « lorsqu'il se trouverait dans le clergé catholique des prélats désireux, de se joindre à la nouvelle religion, et menacés, pour ce fait, de perdre leurs bénéfices, dignités et biens, il serait impossible aux Protestants de ne pas prendre leur défense ». Un pareil langage eût été logique s'ils eussent été vraiment décidés à combattre pour la Réserve; mais ils n'allaient pas aussi loin ; aussi la proposition de Christophe fut-elle repoussée -.

Malgré la protestation du 12 mars, le traité de paix d'Augsbourg fut confirmé intégralement le 10. Le roi de Bohême Maximilien, fils de Ferdinand, écrivait au duc de Wurtemberg pour le consoler de cet échec : « J'avais espéré que mon père se montrerait plus traitable; mais je n'ai pas de peine à deviner les personnages qui l'ont influencé; ils recevront en temps voulu leur récompense''. Mais que sait-on? tout peut encore prendre une meilleure tournure ''. »

1 EnSTENBERGEB, 30li-32.

' Ritter, Aiiffsburger Jlelijiomtfriede, pp. 2öi-2.j3.

3 Le I3aET, t. JX, p. 85.

* l'FiSTEit, J/ercuif Christoph., 1. I, p. .330.

nUKRRLLE EXTRE LK PAPE ET L'EMPEHEUR. 1558. 71

Effectivement, un événement inattendu put faire espérer un instant que Ferdinand changerait d'avis.

Après l'abdication de Gtiarics-Quint, les Electeurs s'étaient réunis à Francfort-sur-le-Mein pour procéder à l'élection d'un nouveau roi des Romains, et Ferdinand avait été proclamé. Il avait juré de maintenir la paix publique et religieuse^ ainsi que toutes les décisions et lois du traité d'Augsbourg, et de n'opprimer ni laisser opprimer la conscience de personne à ce sujet. Les Electeurs protestants avaient été d'avis qu'il ne devait plus prêter le serment par lequel le nouvel élu s'engageait « à protéger la Chrétienté, le Saint- Siège, la Papauté et l'Eglise chrétienne n. Ferdinand avait déclaré qu'il entendait ne rien changer à l'ancienne formule, et il avait obtenu, bien qu'à grand'peine, le consentement des Electeurs. Mais comme Charlcs-Quint avait abdiqué sans le consentement du Pape, et que Ferdinand avait été couronné sans demander l'assentiment de Paul IV, une violente querelle avait éclaté entre le nouvel Empereur et le Saint-Siège *.

Comprenant l'Empire chrétien dans le sens où le moyen-âge l'avait toujours envisagé, Paul IV soutenait qu'un Empereur ne peut abdiquer sans le consentement du Pape, que les Electeurs avaient outrepassé leurs droits en acceptant l'abdication de Charles- Quint et que, par conséquent, l'élection de Ferdinand était nulle. Il fallait premièrement la casser, après quoi, il ne refuserait pas de donner sa sanction, car il se plaisait à reconnaître à Ferdinand de grandes qualités et de réels mérites. Ce qui, aux yeux du Pape, rendait aussi l'élection illégale, c'était la part qu'y avaient prise des apostats, des hérétiques. On dit qu'un jour, dans un consistoire, il s'était écrié avec emportement que Charles-Quint, à coup sûr, avait perdu la raison le jour où il avait renoncé à la puissance suprême. Le vice-chancelier impérial Seid, racontant cette scène à Ferdinand, dit que le Pape ce jour-là était entré dans une telle fureur que plusieurs avaient mis sur le compte de l'âge ou des infirmités une colère si passionnée et que sans doute le Saint-Père n'avait plus bien son bon sens -. La querelle était dans toute sa vivacité au

' Une lettre de Pierre Martyr à Calvin (12 avril 1508) montre comment les Protestants jugeaient l'élévation de Ferdinand à l'Empire : « Inauguratio novi Imperatoris Ibrma et ratione insolita et hactenus inaudila omnibus admirationem incredibilem peperit. Hac enim (ut loquuntur^ coronatione Antischristi Romani aiicloritas videtiir di.y'ecfa, plus quam hactenus unquam fuerit ; et quo pacte electores archiepiscopi adduci potuerint, ut ejusmodi consenserint inaugurationi, nullus propemodum intelligit. » Caloini 0pp., XVII, p. 144-.

- Pour plus de détails sur cette querelle, voy. l'article de E. Reimann dans les Forschungen zur deutschen Gesch., t. V, pp. 291-335.

72 DIETE D'AlfiSBOrn G. 1^)59. QUESTION FRANMjAlSE.

moment où s'ouvrait la Dirte d'Augsbourgfle"" janvier ITiöO). Ferdinand et Paul IV étaient encore extrêmement irrités l'un contre l'autre, et les Protestants espéraient qu'il leur serait plus aisé, en de telles circonstances, d'obtenir de l'Empereur« rallVanchisscmcnt du clergé ».

Tandis que les princes regardaient la suppression de la Réserve ecclésiastique comme une question de la plus liauto importance, à laquelle plus qu'à toute autre était attaché le salut de la patrie, les Français et les Russes pillaient et saccageaient l'Allemagne. L'évêque de Liège, Robert, lit parvenir à l'Empereur et à la Diète un mémoire où il décrivait les attentats commis par les Français. Son évêché, saccagé par des bandes de pillards, était réduit à la plus extrême détresse. Le tiers do ses possessions était déjà aux mains de l'ennemi; si l'on ne se décidait à agir avec énergie, le pays de Liège aurait le même sort que les évêch(''s de Lorraine, car la France le regardait comme la clef précieuse qui pourrait lui ouvrir un chemin facile vers, d'autres territoires allemands '. Les anciens « régents et bourgeois » de Metz, destitués par Henri II, se plaignaient également des procédés tyranniques et cruels des Français. « Notre cité jadis si florissante, si policée, si célèbre, » écrivaient-ils, « est tombée dans l'état le plus misérable et gémit sous un joug écrasant. Près de quinze cents maisons ont été abattues, et leurs matériaux employés à la construction de fortifications nouvelles; six couvents oit été rasés, un grand nombre de bourgeois sont victimes de violences odieuses. Les Français ont cruellement torturé, puis fait pendre en place puhliquc des moines franciscains soupçonnés d'être d'intelligence avec l'Empereur. Jusque-là, toutes nos plaintes sont restées inutiles ; en vain nous en avons appelé à l'Empereur, à l'Empire; il est grand temps, cependant, de venir au secours de notre ville opprimée et ruinée ^. »

Ces plaintes furent lues en séance publique le 30 mars looî), et Ferdinand insista pour qu'elles fussent prises en sérieuse considération, (( afin que l'étranger comprît enfin que le Saint-Empire n'était pas disposé à souffrir toujours patiemment la spoliation et les outrages » .

' * Franlcfnrler l{i;ic/i.tt(i;/snctcn, t. LXIX, fol. fj'i-oC), vov. II.viiiiiu.i.N, l. IV, pp. H8-il9.

« * Frunh-fiirtPT- ReichstîKjsactcn, l. LXIX. l'ol., ?)7-tt7.

DIÈTE D'aUGSBOURG. 1 Oo9. QUESTION FRAN'ÇAISE. 73

Dans les préliminaires de la paix de Gàteau-Cambrésis, conclue entre la France, l'Espagne et l'Angleterre. Ferdinand, peu de temps auparavant, s'était etForcé d'obtenir des Français la renonciation aux évêchés de Metz, de Toul et de Verdun, dont ils s'étaient emparés contre toute justice en 15o2 ^ . Mais comme ses réclamations n'avaient eu aucun résultat, il pria les membres d'Empire de se charger de cette importante négociation, et d'insister auprès du roi de France pour la restitution des évêchés. Henri II avait envoyé deux ambassadeurs à la Diète; il les avait chargés d'exprimer de sa part à l'assemblée les sentiments d'affection dont il était animé pour la nation allemande et tout son désir de la servir. « En vous rendant à Augsbourg, » leur avait dit le roi, « vous ne manquerez pas d'aller remercier le duc deWurtemberg, le Landgrave de Hesse et le duc Jean- Frédéric de Saxe pour les services rendus et l'amitié témoignée l'année précédente. Vous leur promettrez les bons offices du roi en tout ce qui pourra contribuer à la grandeur de leurs maisons. » « Si, poussés par l'Empereur, la Diète réclame les évêchés, vous répondrez que vous n'avez pas reçu de pleins pouvoirs pour celte atïtiire, mais que vous ne doutez pas que l'Empereur, s'il se tourne directement vers votre maître, n'ait prompteraent à se louer de ses bonnes intentions pour la liberté et la grandeur de la patrie allemande -. »

On connaissait 'de longue date, en Allemagne, la valeur de « ce beau parler français » ; cependant, cette fois encore, il ne manqua pasde produire sur plusieurs princes une agréable impression, et de faire prévaloir l'opinion qu'il serait imprudent « de porter un coup trop rude au roi de France ». L'Electeur palatin, surtout, insistait pour qu'on ne repoussât pas les courtoises assurances d'Henri II. Il fallait, à son avis, les accueillir avec gratitude et, quanta la restitution des évêchés, tout s'arrangerait certainement pour le mieux par la suite, « pourvu qu'on y mit de la douceur, de lamodérationet que les ambassadeurs français fussent congédiés avec une réponse obligeante ^ »,

' Voyez cette relation dans Kluckiiohn, Briefe, t. I, p. ü7. Sur ia traiiison des princes en i552, voy. notre troisième volume, pp. 690-091.

- RiBiER, t. II, p. 785. Voy. Bartiiold. Deutschland und die Hugenotten, t. I, pp. 264-263. Henri recommandait à ses embassadeurs d'avoir recours en toute occasion à l'assistance et au conseil a des nombreux princes, seig'neurs, généraux, capitaines, qui étaient ses pensionnaires, et auxquels il envoyait d'importantes sommes. Il leur dit aussi d'otTrir aux conseillers et serviteurs de cesprinces, de vingt à vingt-cinq pensions , de 200 thalers chacune. Raumer, Briefe aus Paris, t. I, p. 33.

^ Instructions de Frédéric à ses ambassadeurs, vov. Klcckiiohn, Briefe, t. I, pp. 50, 58, 60.

74 DIKTR D'ArOSBOURG. 1.^)59, QUESTION FRANÇAISE.

(( Nous n'avons rien à rcdonter de rAllemagno, » manrlaipnt au roi ses ambassadeurs; « ello est dans une situation pitovable ; elle a bien trop à faire chez elle, pour songer à de lointaines entreprises. La lenteur des Allemands, la confusion de leurs débats, la longueur de leurs Diètes nous permettront de fortifier si bien Metz et les autres villes conquises, que l'Empire sera forcé de renoncer à tout espoir de jamais les recouvrer *. »

Après de longues délibérations, l'assemblée décida à l'unanimité qu'une ambassade solennelle serait envoyée à Paris pour réclamer la restitution des trois évêchés et d'une partie du pays de Liège, le Saint-Empire devant être maintenu dans son antique renommée et puissance; deux ambassadeurs, autant que possible deux princes, l'un appartenant à l'ancienne religion, l'autre à la nouvelle, partiraient pour Paris. Christophe de Wurtemberg et le cardinal-archevêque Otto d'Augsbourg obtinrent la majorité dos suffrages; mais Christophe refusa de faire route avec le prélat et demanda qu'Albert de Bavière lui fût adjoint. Celui-ci déclara à. son tour que, dans les temps difficiles que l'on traversait, il n'entreprendrait un si long voyage qu'à la condition que l'Empereur et la Diète le prissent sous leur protection spéciale, lui et tous les intérêts qu'il laissait derrière lui, et s'engageassent, en cas de révolution, « à défendre les terres, les sujets, l'épouse et les enfants de Sa Grâce- ». Albert demandait de plus 12.000 florins par mois pour frais et indemnités de voyage; la Diète ne voulut pas même lui en accorder 4.000 '\ de sorte que la dispute à ce sujet fut « chose pitoyable )>. « Je crains bien, » écrivait le délégué de Francfort, Daniel zum Jungen, le 19 mai, « que cette lésinerie allemande n'excite une certaine gaîté en France et ailleurs. » Le 4 juillet, il ajoutait : « L'ambassade est une question difficile et dispendieuse qui présente de grandes difllicultés, à cause de l'indemnité demandée ^. » Lorsqu'enfin, après la mort d'Henri 11, Louis Madruzzi, évêque de Trente, et Louis, comte de Stolberg et de Königstein, furent députés au nouveau souverain François If, Christophe et le comte palatin des Deux-Ponts exprimèrent des doutes sur les intentions de ces deux princes, qu'ils soupçonnaient d'éprouver trop de sympathie pour la France •'•. Ils furent magnifiquement reçus à Paris. François II les assura de toute la joie qu'il avait de leur arrivée; ils étaient envoyés par .son bon

' Raumf.r, Briefe, i. I, p. 34.

« * Friinkfurtrr linic/i.ifnrjsacfen, t. LXVll, fol. 139.

3 SciiMinr, Neuere (lescli., t. 111, p. 97. HucnoLz, t. VII, p. \'.\"^.

» * Frankfurter /{eic/ista;/sacien, t. LXVli, fol. 44-63.

' Ki.ci.im, l. II, [I. 130, note.

DIKTE d'aUGSBOURT.. 1559. QUESTION RUSSE. 7o

ami l'EmporcLir au meilleur ami de Sa Majesté impériale, c'en était assez pour qu'ils lui fussent très chers; déplus, il voulut bien avouer que lesévêcbés et villes de Lorraine appartenaient à l'Empire, et que l'Allemagne n'avait pas un seul territoire allemand en sa possession *; il ajouta qu'il lui était impossible pour le moment de restituer les évêchés et les cités conquises; mais que, pour ne pas donner une mauvaise opinion de lui au peuple allemand, ami de la France, à la prochaine Diète il comptait s'expliquer nettement sur les droits qu'il croyait avoir sur ces pays '-.

« En réalité, tout ce discours n'était qu'un insultant badinage, et le Saint-Empire, hors d'état de s'en venger, fut contraint de dévorer son humiliation en silence ^. »

Lorsque la guerre de religion éclata en France, l'Empire fut pour quelque temps à l'abri des entreprises françaises; mais il devint le sol fécond d'où les meneurs de la révolution politique et religieuse, non moins que leurs soldats dépravés, tiraient principalement leur subsistance. Les mercenaires allemands combattaient dans l'un et l'autre camp.

Ce n'était pas seulement en France que l'Empire était réduit à tout subir : en Russie, en Scandinavie, il était sur le point de perdre ses colonies.

Le czar Ivan leTerrible, guidé^par les conseils de capitaines expérimentés, polonais et italiens, avait mis sur pied une armée de soixante mille hommes organisée sur le modèle des armées de l'Occident. Ses belles pièces d'artillerie, fondues dans le métal le plus pur, excitaient, à Moscou, l'admiration de l'ambassadeur d'Elisabeth d'Angleterre*. Au prix d'épouvantables massacres, Ivan, en löri^, avait renversé l'Empire du grand Mogol, à Kasan. Deux ans plus tard. Astrakan et toute la Gabardie, jusqu'au Caucase, étaient devenus sa conquête. Dès lors, il n'avait plus eu qu'une ambition :

' ... « libcnfer etiam ae;noscit, sacrum Germanicae nationis imperium nihil unquam antea nostra memoria quicquam quod esset Gallicorum ünium occupasse. »

- Voy. ces dépêches dans la Zeitschrift für preassiche Gesch. und Landeskunde. 10° année (Berlin, 1873), pp. 337-354. Voy. Bucholz, t. VII, pp. 463 et suiv. Barthold, t. I, pp. 310-312.

^ « Comme malheureusement, » dit Barthold (t. I, p. 312), « la décadence de l'Empire allemand rendait absolument impossible l'unité et le sentiment national indisp'jnsables pour une véritable guerre d'Empire, l'ambassade solennelle fut pitoyablement moquée. »

< Hermann, Gesch. dp.-' r-^ssichen Staates, t. III, p. 334.

76 DIKTE u'aIGSBOURG. lîJoO. OLTSTIOiX RUSSE.

soumettre la Livonie et se rendre maître de la Baltique. Le clergé moscovite persuadait au peuple que les conquêtes d'ivan avaient été prédites dans l'Apocalypse, et que le czar allait acquérir plus de gloire à lui seul que tous les princes de la terre réunis. Dans un message au sultan, Ivan avait pris le titre « d'Empereur des Allemands ». La Russie, selon lui, était un califat chrétien; le czar était maître absolu de la foi comme de la vie et des biens de ses sujets.

Déjà, sous Charles-Ouint, le grand maître de l'Ordre Teutonique avait averti TEmpereur et les membres d'Empire de ce qui se préparait au nord. « Si le Moscovite s'empare un jour de la Livonie, » avait-il dit, (( s'il est maître de la Baltique, les pays avoisinants, la Lithuanie, la Pologne, la Prusse et la Suéde, seront pour lui de faciles conquêtes ^ » Mais en Allemagne, nul moyen de s'opposer à ses progrès; le Saint-Empire, profondément ébranlé, était impuissant; l'Ordre Teutooique, jadis si redoutable aux ennemis de l'Allemagne, ne se souvenait même plus de ses anciennes prouesses. Ses chevaliers, plongés dans le luxe et les plaisirs, se souciaient fort peu d'acquérir de la gloire. « Leur principale occupation, » constate avec douleur le chroniqueur Russow, « c'est de courir le cerf, de jouer aux dés, ou de faire de brillantes chevauchées '^. » Une querelle s'était élevée entre l'archevêquedeRign, secrètement protestant, le margrave Guillaume de Brandebourg -^ et les chevaliers teutons, depuis le jour où l'archevêque, sans égard pour la loi qui excluait les princes de l'épiscopat, avait pris pour coadjufcur le duc Christophe de Mecklembourg, dans le but, comme on le croyait, de consommer la ruine de la Livonie. La guerre ayant éclaté, l'archevêque avait été fait prisonnier ainsi que son coadjuteur, et s'était tourné vers le roi Auguste de Pologne pour en obtenir du secours. Patron temporel de l'archevêque comme l'aNaient été ses ancêtres, Auguste avait dirigé vers la frontière livonicnne une armée si considérable que les chevaliers tout alarmés avaient trouvé prudent de rétablir l'archevêque et son coadjuteur et de conclure une ligue offensive et défensive avec la couronne de Pologne. Ivan qui, dès lo;>4, avait pris le titre de seigneurde Livonie '', saisit avec empressement ce prétexte pour envahir les états des chevaliers teutons. En juin IÖ08, il s'empara de Narva, de Wesenberg, de Neuhauscn et de Dorpat; ensuite il ordonna à l'archevêque de Novgorod d'avoir à ft piuilier » au {)lus têt la cité des religions luthérienne et catho-

' Kaiwmsin, Ge.tchicliti' des russischen Iteic/irs (tratl. alli'ni.Tndo. Riga. 182^), t. VJI. p. 478. note -!(][).

« Chronica der Provinr Liiffland (Uartli. 1584). p. 32". ' Voy. notre troisième volume, pp. 443-l4i. *• Sr.iii,(")ZEn, Ver/a//, p. l.'iii.

DlÈTt: DA LGSDÜIIIG. looD. QUKSTIÜ.N RUSSE. 77

lique. (< La sainte foi ortiiodoxe » fut imposée à la population. Les églises luthériennes furent incendiées, les catholiques et les juifs noyés. Gotthard de Ketteler, élu coadjuteur du grand-maître en 1558, conjura les rois de Suède et de Danemark de venir au secours de la Livonie; membre du Saint Empire, il suppliait également la Diète, alors réunie à Augsbourg, de songer à ce qu'elle devait aux opprimés. Il écrivait : « Les Russes se sont livrés ici à des actes de férocité inouïs; ils n'ont pas même épargné les cadavres qui reposent dans la paix de Dieu ; ils ont traîné en captivité éternelle un grand nombre d'hommes de tout âge, femmes et enfants; ils les traitent comme un vil bétail ; ils ont déshonoré avec la dernière barbarie un grand nombre de vierges et de femmes vertueuses, incendié les villages, dévasté les terres et les habitations, dépouillé les pauvres de leur avoir et de leurs biens, massacré après mille tortures les petits enfants innocents que, pour dire l'atroce vérité, ils ont eu la férocité de hacher en morceaux K »

Lorsque ces nouvelles parvinrent à Augsbourg, il ne fut question pendant quelque temps que de la puissance formidable du Moscovite et de la cruauté do cette armée barbare, qui semblait trouver une joie particulière dans les supplices. féroces inlligés aux vaincus. Mais quant à venir an secours des Allemands, leurs frères, qui imploraient à grands cris aide et assistance, les membres d'Empire ne s'en préoccupaient point, et rien de vraiment sérieux ne fut décidé. La Diète pria l'Empereur d'intervenir auprès du czar, de le supplier de faire trêve à ses envahissements, de restituer ce dont il s'était injustement emparé, de ne plus opprimer à l'avenir un peuple sans défense; et « pour que les nobles de Livonie puissent sentir les efiets de « la tendre compassion de l'Empire,» 100. OÜ0 florins furent votés « à titre de secours bénévole » pour leur venir en aide en un péril si imminent». Les cités de Hambourg et de Lübeck furent priées d'avancer celte somme sans faire payer d'intérâts. Les membres d'Empire promettaient de les rembourser, non seulement bientôt, mais avant la Saint- Jean de l'année suivante; mais les deux villes refusèrent tout emprunt; aucun secours ne parvint aux Livoniens, qui ne reçurent jamais un liard de la somme votée « à titre de secours bénévole -». Abandonné de l'Empire, leur malheureux pays n'eut plus qu'à se résigner à devenir le prix du plus fort dans la lutte qui allait s'engager entre la Russie, la Pologne, la Suède et le Danemark.

* Monumenta Livoniae, t. V, pp. ö6"2-o')3.

ä * Auf-::eichniinçf von i56o : Kriejsnölhcn in Lioland, fol. 2-3. — Haberli.n, t. IV, pp. 136-138.

78 LA LIVOMK DÉTACHÉE DE L'kMPIIU;.

Le sentiment de l'honneur et des intérêts de la patrie commune, l'amour de la gloire et do sa prospérité étaient tellement éteints dans tous los C(rurs qu'un membre du Saint Empire, l'Électeur palatin, traitait l'affaire de Livonie de question indifférente, répétant qu'elle ne concernait qu'indirectement l'Empire, et recommandant à ses ambassadeurs de s'opposer de toutes leurs forces à l'envoi de secours. « L'Empire, » disait-il, « ne peut être continuellement engagé dans des guerres périlleuses et lointaines, qui ne le concernent en rien K )>

L'été suivant, le czar poursuivit donc eu toute liberté son expédition de conquête et de pillage. Les membres d'Empire du nord de l'Allemagne, surtout du Brandebourg, vivaient dans des transes continuelles, sachant trop bien que si les Moscovites s'emparaient de la Livonie ils seraient pour leurs populations ce qu'avaient été les Infidèles pour les peuples du midi. On parla bien de temps en temps, en Allemagne, d'envoyer des troupes en Livonie ou du moins quelques secours d'argent ; mais ce ne furent que mots en l'air; en réalité, on ne fit rien. L'ambassadeur envoyé à Moscou par Ferdinand revint sans avoir rien obtenu. Tandis que l'Esthonio tombait sous la domination do la Suôde, les Livoniens, le 28 novembre 1361, se soumettaient à Auguste de Pologne; «caria pauvre noblesse et tous les habitants étaient abandonnés par l'Empereur, et restaient non seulement sans secours et sans consolation, malgré leurs plaintes et leurs supplications, non seulement livrésà la férocité sauvage, aux incendies, aux pillages, aux dévastations des Russes, mais encore ils se voyaient trahis par ceux-là mômes qui auraient dû accourir pour les délivrer. » Le grand-maître de l'Ordre ïeutonique, Gotthard Kettelcr, devint, à l'exemplo d'Albert de Prusse, vassal polonais et duc héréditaire de Gourlande et de Sémigalle ; il remit à Auguste sou manteau et sa croix, insignes de ses anciennes dignités, ainsi que les chartes et les lettres impériales et royales qui étaient en sa possession, et le roi lui promit en échange de protéger dans toute la contrée la Confession d'Augsbourg, de laisser au pays sa constitution et de veiller à ce que sa soumission à la Pologne « ne lui attirât aucune fâcheuse affaire du côté du Saint Empire romain de nation germanique - ».

C'est ainsi (|ue la Livonie fut perdue pour l'Ordre Teutonique, pour l'Eglise Calholiciueet pour l'Allemagne. «El sans doute, »écrit à cette date un juriste animé d'un véritable esprit de patriotisme,

' Ki.icKiiDiiN, /iric/'c, t. I, ]). ü."j.

-Sur (lollliard Kctlelcr, voy. l'article de J. S. Skiiikutz dans la Zeilsclirifl fiii' üatoriandisikes Gesck. and Alterslhumskunde, p. 29 (.Muustcr, 1871), cahier 2.

DIÈTE d'aUGSBOURG. 1Öö9. QUESTION TURoUE. 7'J

« nos historiens futurs auront bientôt autre chose à raconter sur les larcins faits au Saint-Empire, pour peu que dure notre apathie et que les querelles religieuses continuent à affaiblir notre malheureuse patrie ^. »

Quand il fut question, à la Diète, de voter des secours pour le refoulement des Turcs, quelques membres semblèrent disposés à se montrer généreux, sentant bien que l'Empereur;, par ses pays héréditaires, protégeait seul la frontière occidentale contre l'ennemi, et que, par conséquent, l'Empire ne pouvait l'abandonner. Mais personne ne voulut s'engager à fournir des contributions pendant tout le temps que durerait la campagne, bien que Ferdinand réclamât cette promesse avec instance, promettant que, si on lui donnait satisfaction, il enverrait ses deux fils vaincre ou mourir sur le champ de bataille et que, s'il le fallait, lui-même « exposerait sa vieille peau - ». Christophe de Wurtemberg proposait de confisquer les biens des chevaliers teutons et de Saint- Jean, ou bien les revenus des couvents de moines et de religieuses; il trouvait aussi que les juifs devaient être fortement imposés'^. Quant à l'Electeur palatin, comme il l'écrivait à son gendre Frédéric de Saxe, il était de ceux « qui n'ont absolument rien à donner ^ ». D'ailleurs, à son avis, la question était d'un intérêt secondaire. Si la Maison d'Autriche ne s'était pas emparée de la Hongrie pour satisfaire son ambition, elle n'eût pas eu besoin de tant d'argent.

C'était là comprendre bien mal les intérêts allemands, puisque ce n'était que grâce à la Hongrie que l'Allemagne pouvait espérer échapper aux invasions et au joug des Musulmans. Pendant ces tergiversations, le bruit courut qu'un armistice avec les Turcs allait peut-être se conclure ; on se contenta donc de statuer dans le recez d'Empire que les sommes consenties àRatisbonne, mais non encore recueillies, seraient remises à l'Empereur, et que^ pour la construction et l'entretien des forteresses de la frontière hongroise, 50.000 llorins lui seraient alloués pendant trois ans. « Quant au recouvrement des pays conquis, il était impossible d'y songer au milieu des querelles, des méfiances, des discussions qui occupaient exclusivement l'assemblée et croissaient tous les jours. »

^ Miscellaneen gemeinnützigen Inluilts, p. 93.

°* Dépêche du délégué de Fraucfort Daaicl zum Jungen^ô mars iöb9, Reichs ta jsacten, t. LXVII, fol. 1-3.

3 Haberlin, t. IV. 51.

■* Kllckhohn, Briefe, t. I, p. 88.

«Ü MEFIAiN'GES R liC 1 l'UÜ (J L K S DES MEMBRES DEMl'lRE.

« L'iiilenninable dispiUe qui se prolonge en Allennagnc, » écrivait dès Idoü le vénitien Michel Soriano, « a surtout la religion pour objet; chacun des deux partis est convaincu que l'autre a juré sa ruine. » Albert de Bavière se plaignait, en cette même année, des armements considérables de Bade et du Palatinat ; luimême était accusé d'organiser une ligue pour l'extermination des membres d'Empire de la Confession d'Augsbourg*. On allait jusqu'<à soupçonner Ferdinand de n'avoir sollicité des secours contre les Turcs que pour marcher contre les princes luthériens. « Je me demande, » écrivait à ce sujet Zasius à Christophe de Wurtemberg, « comment une telle pensée a pu germer dans un esprit oii subsiste encore une étincelle déraison ! Je suis chaque jour plus persuadé, et j'en ressens une sorte de désespoir, qu'il existe des gens assez pervertis pour chercher à anéantir de propos délibéré tout ce qu'on s'efforce de faire pour assurer la paix et la sécurité publique. Ce qui m'est le plus douloureux, c'est que ces insinuations détestables;, quelque grossièreset dénuéesde fondement qu'elles soient, trouvent toujours du crédit parmi nous. Que peut-on imaginer de plus odieux ou de moins vraisemblable que le dessein qu'on prête à Ferdinand? Comment jetterait-il lui-même le trouble dans l'Empire, alors que personne n'aurait à en soulfrir plus que lui et ses enfants? Comment serait-il en mesure de soutenir une telle entreprise et, en admettant qu'il Y fût préparé, comment ne craindrait- il pas les représailles de ses redoutables voisins de Hongrie? Il semble qu'un enfant de sept ans pourrait se rendre compte de ces choses! Ferdinand, dans tout le cours de son régne, a-t-il jamais donné à un membre d'Empire le droit de s'imaginer qu'il nourrissait de pareils desseins? Comment violerait-il la Paix Publique après l'avoir lui-même établie et consolidée au prix de tant d'elïbrts ? » « En résumé, )> conclut Zasius, « si Dieu ne change la disposition des esprits, je crains bien que tout ne s'elfondre autour de nous; il n'y a presque plus de gens de bien : tout le monde semble travailler nuit et jour à la destruction de l'ordre social -. »

En loöO, grâce aux etrorls de Ferdinand, la ligue de Landsbcrg (union défensive confessionnelle pour le main (ion de l'ordre et pour la protection réciproque de ses membres) s'était formée entre l'Em-

' KUGI.KH, l. 11, p. 3.

- ScuMiur, Neuere Gesch., l. 111. [ip. 3U-34.

MKFIANCES RÉCIPROQUES DES MEMRRES d'eMPIRE. 81

pereur, le duc de Bavière, la cité d'Augsbourg et l'archevêque de ISalzbourg. Plus tard, laTIigue vit encore son imporlance s'accroître par l'adhésion des évêques de Bamberg et de Wurzbourg; du côlé protestant, Nuremberg vint se joindre à elle; mais tous les efforts de l'Empereur pour y attirer les membres les plus influents de la Confession d'Augsbourg, Christophe de Wurtemberg, les Electeurs Auguste de Saxe et Joachim de Brandebourg, furent inutiles. Christophe et Philippe de Hesse détournèrent de toutes leurs forces Auguste de s'allier à l'Empereur et aux membres d'Empire catholiques, lui répétant que s'unir aux papistes était chose non seulement suspecte et dangereuse, mais criminelle devant Dieu et inacceptable pour la conscience. Le duc citait l'Ecriture pour prouver « qu'il est défendu de venir en aide aux impies et de s'allier avec ceux qui haïssent le Seigneur »; il soutenait à l'Electeur que faire partie de la ligue serait accréditer les bruits fâcheux (pii commençaient à se répandre « sur le commerce criminel qu'il entretenait avec l'Antéchrist ^ ».

« Pendant la Diète d'Augsbourg, l'air retentissaitde rumeurs alarmantes sur les prétendus attentats prémédités par les Catholiques contre les Conl'essionistes. » Lors du couronnement de l'Empereur (1558), les Electeurs des deux religions s'étaient engagés par serment à maintenir la paix religieuse; tousavaientjuréde nepointse garder rancune les uns aux autres sous prétexte de religion, mais au contraire de se traiter avec toutes sortes d'égards, et de se venir mutuellement en aide, si l'un d'eux, contrairement à la paix jurée, devenait l'objet d'injustes attaques^, et cependant on entendait partout répéter : Le clergé fait des emprunts considérables, il se prépare à la guerre ; depuis que la paix de Cambrésis a réconcilié la France a l'Espagne, les Catholiques ne songent qu'à l'extermination de la doctrine évangélique. « La gent ointe et sa cabale, » écrivait Christophe de Wurtemberg en mai 1559, « couve quelque pcrlide dessein. Ayons l'œil ouvert -. »

Ebrard de la Thann, ambassadeur de Jean-Frédéric de Saxe, dit un jour en pleine Diète « que le Pape et les papistes étaient les plus dangereux, les plus amers, les plus irréconciliables ennemis de la Confession d'Augsbourg, et que tous les cardinaux, évêques et prêtres, s'étaient liés au Pape par les serments les plus exécrables

' Voj'. cette déj.éche dans Neudecker, Neue Deiiräje, t. I, pp. 22:2-233. Sattler, t. IV, DocuincQts, pp. Iljl-lti2. — Kluckiiohn, Briefe, t. I, pp. lil-lii. Sur la ligue de Landsberg et son extension, voy. Maukenbreguer, pp. 3i-30, Oi-ü7, 78-83.

- Voy. Kugler, t. II, pp. 104-1U3.

82 DÉLIBÉRATIONS POLITIQUES ET RELIGIEUSES A LA DIÈTE d'aUGSROURG

pour consommer sa ruine >). Ayant subi en public un pareil outrage, les membres d'Empire catholiques cessèrent de prendre part aux délibérations. Le déh'gué de Francfort, Daniel zum Jungen, redoutait « une nouvelle révolution », car l'ambassadeur du duc de Saxe avait dit à l'Empereur, qui lui reprochait la violence de son langage, <( qu'il n'avait fait que se conformer à ses instructions, et qu'il fallait s'attendre à bien autre chose i ». Dans un message adressé aux Protestants, les Catholiques les supplièrent de songer à l'extrême gravité que pouvaient avoir leurs actes en des temps si périlleux; à l'importance qu'avait pour le Saint-Empire le maintien de l'union ; ils dirent en quel abîme des paroles calomniatrices, injurieuses et blessantes comme celles d'Ebrard de la Thann pouvaient jeter la patrie, et qu'il fallait à tout prix éviter de pareils éclats si l'on ne voulait irrémédiablement compromettre la bonne entente mutuelle-. Les Protestants parurent touchés de ces avertissements ; ils exprimèrent leur déplaisir des propos injurieux qui avaient été tenus; Ebrard reçut de l'Empereur, en séance publique, un blâme sévère 3.

Néanmoins, « presque toutes les séances où les affaires de religion étaient discutées étaient orageuses, et les esprits demeuraient pleins d'aigreur et de méfiance ». Chacun des partis reprochait à l'autre l'insuccès du Colloque de Worms; on s'accusait réciproquement d'avoir violé la paix d'Augsbourg; on délibérait à pertede vue pour savoir si la querelle religieuse pourrait être conciliée par un nouveau colloque, par une assemblée nationale, ou par un concile. L'Electeur palatin recommandait à son ambassadeur, le 7 mars, «de bien faire comprendre à l'Empereur et aux papistes qu'on était résolu à ne plus accepter de concile national, ni de colloque, et que l'avis général était que ces remèdes usés n'aboutiraient à rien : « Quand bien môme le Pape, malgré son sentiment intime, autoriserait un concile général ou national, du moment qu'il en voudrait être le juge, on n'aurait à attendre de sa colère infernale et antichrélienne que condamnation de la vraie religion chrétienne et que blasphèmes exécrables, semblables à ceux que, depuis sept ans, lui et sa bande de démons, cardinaux, évêques, moines et prêtres ont déjà vomis contre nous. » Aussi les Confessionistes étaient-ils décidés à ne se laisser entraîner par l'adverse partie en aucune conférence, à ne retrancher aucun article de leur Confession, à rejeter, à anathéma-

1 * Frankfurter Reichstagsacten, t. LXVII, fol. r)8, 62. ** Frankfurier lieichslaijsacleii, t. LXVII, fol. lîiu. ^ SciiMiuT, Neuere Gesch., t. 111, |). 'J2.

DÉLIBÉRATIONS POLITIQUES ET RELIGIEUSES A LA DIÈTE d'aUGSBOURG. 83

tiser toutes les doctrines qui y seraient contraires i. » Gomme l'Empereur, convaincu, depuis Worms, de l'inefficacité de tout essai de conciliation et d'accord en cela avec tous les membres d'Empire catholiques, regardait le Concile comme le meilleur et le plus sûr moyen de rétablir l'unité de la foi, les Protestants déclarèrent qu'ils ne l'accepteraient qu'à la condition qu'il ne serait pas convoqué par le Pape ni soumis à son autorité ; que les évêques seraient déliés de leur serment envers lui ; que rien n'y serait décidé que « d'après la parole de Dieu »; que les Confession istes y auraient la priorité, et qu'avant qu'il ne s'ouvrît tous les décrets déjà promulgués seraient déclarés « nuls et non avenus "^ ».

C'est ainsi que tous purent se convaincre de ce que les clairvoyants savaient depuis longtemps, c'est-à-dire « qu'une entente avec les membres d'Empire séparés de l'Eglise était chose impossible à obtenir, d'autant plus qu'ils étaient en guerre et dispute perpétuelle les uns avec les autres ». Tant de paroles mordantes furent échangées, on en vint à de telles injures jusque dans les liôtellcries, que l'Empereur crut faire sagement de renoncer à faire accepter le Concile aux Confessionistes^. Dans le recez d Empire, on adopta la formule suivante : « La discussion des questions religieuses est remise à une prochaine et meilleure occasion. »

Le but que les princes protestants poursuivaient avec le plus d'ardeur, alors comme à l'époque de la Diète de Uatisbonne, c'était la suppression de la Réserve ecclésiastique ; mais ils s'étaient trompés en se flattant que la querelle de Paul IV et de Ferdinand rendrait ce dernier plus accessible à leurs désirs.

Christophe de Wurtemberg, pour combattre la Réserve, insista sur les graves erreurs de la doctrine catholique, sur les scandales si fréquents dans le clergé, sur l'injustice criante qu'il y aurait à contraindre un prélat de sortir de charge dans le cas où il se serait chrétiennement acquitté de tous ses devoirs et qu'il aurait hdèlement nourri ses ouailles du pain delà parole de Dieu. « Non seulement, » dit-il, « les hdèles se verraient ainsi privés des instructions de leur pasteur, mais on les contraindrait d'en écouter un autre, dont la doctrine et les mœurs seraient en complète opposition avec la parole divine*. » A l'entendre, on eût pu croire que tout prélat ayant abjuré la foi catholique était irréprochable, et que ses ouailles n'avaient rien de mieux à faire que d'adopter la religion de leur

' Kluckhohn, Briefe, t. I, pp. i5-19.

- Planck, Anecdola ad hist. concilii Trident., fasc. 2o,

'•> * Von ReichsIuindLunfjen eu Awjsbürg i559 und lûOG, fol. 7.

* KuGLEK, t. II, pp. 12ö-12li, note.

84 DÉLIBÉRATIONS POLITIQUES ET RELIGIEUSES A LA DIÎ.TF. n'AUnSBOURC.

cvêquedu moment où la fantaisie lui prendrait d'abolir la doctrine, le culte et les cérémonies catholiques; libre à elles, si elles s'y refusaient, de chercher asile en mi autre pays, comme la paix de relif'ion leur en reconnaissait le droit.

L'Electeur palatin Frédéric ilf, outre la suppression de la Réserve, réclamait une « explication nette au sujet de la manière dont les articles de la paix d'Ausbourg devaient être entendus pour les simples sujets ». « Il est louable, » dit-il le l"mai au conseil privé des Protestants, c. de combattre pour la liberté du clergé, mais il ne faut pas oublier les pauvres gens qui, dans la paix d'Augsbourg, semblent très mal partagés. On doit avoir autant égard à eux qu'aux grands et puissants personnagesS car aussi bien que les princes ils doivent bénélicier de la liberté religieuse. » D'autre part, Frédéric jugeait indispensable de bien stipuler que le droit de changer de religion ne devait être accordé qu'aux sujets catholiques qui désireraient adhérer à la Confession d'Augsbourg, et (ju'il fallait le refuser aux Protestants demandant à rentrer dans le giron de l'Eglise Catholique. C'est dans ce sens qu'il entendait (( l'explication nette » qu'il fallait obtenir de l'Empereur. Reprenant les termes d'une instruction que son prédécesseur Otto Henri avait jadis donnée à ses ambassadeurs, il répétait « que la paix de religion ne devait pas être entendue en ce sens que les Luthériens fussent jamais libres d'embrasser la religion papiste dès que la fantaisie leur en prendrait, puisque évidemment une telle liberté ne pouvait être concédée à personne : « Aussi voulons-nous que vous soyez bien avertis de nos intentions et de nos ordres sur ce point, alin ({ue vous ne laissiez tellement la porte ouverte qu'il soit jamais loisible âmes sujets ou à ceux d'autrui d'apostasicr si bon leur semble. » L'Electeur motivait ainsi sa ligne de conduite : « Puisque nous sommes persuadés que notre religion est la seule vraie, il est clair qu'il nous est impossible de tolérer que nos sujets l'abandonnent et la désertent. » « Nous ne pourrions devant Dieu prendre une telle responsabilité, d'autant plus (lue cette (}uestion de conscience pourrait amener des troubles et du désordre dans nos états-. »

Frédéric avait coutume de dire : « Les consciences de mes sujets sont à moi, » exprimant ainsi le principe du plus pur « eésaropapisme^ ». Il trouvait dans cet axiome la justilication de tous les attentats commis contre la liberté de conscience.

Il ne pouvait être (jucslion « de persécution » que lorsque les

> Ki.ucKii()ii.N, Briefe, I. 1, ]>. 93. Voy. t. I, pp. 21-22. " Kr.ucKiioiiN, liri'cfc, l. I, pp. 2i-2!2, noie.

' WlilMA.NN, p. 49.

ATTAQUES DIRIGÉES CONTRE LES MEMBRES d'eMPIRE CATHOLIQUES. 85

membres d'Empire catholiques, d'après le droit que leur reconnaissait le traité d'Augsbourg, prétendaient maintenir l'unité de foi dans leurs territoires et refusaient de concéder à leurs sujets l'exercice de la nouvelle religion ; qu'à eux aussi appartînt le droit de donner « la règle et la loi » dans les choses spirituelles, les pouvoirs protestants ne voulaient à aucun prix l'admettre, et criaient aussitôt à la captation des consciences.

Pressés par Frédéric, les princes, les comtes protestants et leurs ambassadeurs résolurent d'insister encore une fois auprès de l'Empereur pour obtenir de lui le retrait de la Réserve. Seuls les chargés de pouvoir de l'Electeur de Saxe reçurent ordre de s'abstenir. La grande majorité des délégués des cités protestantes s'abstint également; aussi, comme l'écrivait à Francfort le délégué de cette ville, leur en fit-on d'amers reproches. Au nom des princes, le conseiller do l'Electeur palatin, Valentin d'Erbach, tenta de leur faire changer d'avis en leur représentant que la suppression de la Réserve était le meilleur moyen de propager l'Evangile. Ou bien les cités n'avaient pas compris de quoi il s'agissait, ou bien leur intention n'était pas droite. En refusant d'appuyer leur supplique, elles faisaient aux Confessionistes un sensible affront. Qu'allaient penser de leur attitude l'Empereur et les papistes? Tous allaient s'écrier que, ni dans la doctrine, ni sur n'importe quel sujet, les Protestants ne parvenaient à s'entendre, et ce serait pour tous une amère mortification. Que voulaient-elles en définitive? Personne ne pouvait le dire au juste; elles n'étaient en vérité « ni chair ni poisson ». L'Electeur palatin invita les délégués à venir dans son hôtellerie entendre la lecture de l'adresse rédigée par les personnages les plus influents de son parti. Là se trouvèrent réunis les conseillers de l'Electeur de Brandebourg et de ([uelques autres princes; mais ceux de l'Electeur de Saxe ne parurent point. Se conformant aux ordres de leur maître, ils déclarèrent s'en tenir au recez d'Augsbourg. Par toutes sortes d'arguments et d'insinuations, on s'efforça de faire changer d'avis aux députés des villes, bien que, contrairement à la promesse qui leur avait été faite, l'adresse ne leur fût pas lue. Quelques-uns prétendirent ne pouvoir rien décider dans une question aussi grave avant d'avoir reçu de nouvelles instructions; d'autres, qu'ils demanderaient plein pouvoir pour agir i. Le délégué d'Augsbourg refusa absolument de signer, disant que, par un traité conclu avec son évêque, sa ville était suffisamment protégée contre toute agression. Celui do Nuremberg fut tout aussi ferme, alléguant que « le

' * Relation de Daniel zum Jungen, 13 mai 1559, Reichstaçfsaclen, t. LXVII, fol. 33-36.

86 ATTAQUES DIRIGÉES CONTRK LES MEMBRES d'eMPIRE CATHOLIQUES.

papisme était maintenant entièrement extirpé du territoire de la cité». Seules Ratisbonnes, Strasbourg, Scliweinfurt et Eisenach consentirent à s'unir aux princes K L'adresse lut remise à l'Empereur. Elle éclatait en violents reproches contre lui et tous les catholiques. <c II n'appartient à aucun pouvoir terrestre, » y était-il dit, « quels que soient son rang et sa haute dignité, de lier la conscience des hommes, et surtout de les empêcher par la menace de cliàtiments d'adopter la vraie religion en les pressant de rester attachés à une doctrine idolâtre et impie. En refusant si longtemps d'abolir la Réserve, l'Empereurinsulte à Dieu même; il outrage la pure doctrine de TEvangile; il attire de plus en plus sur la nation allemande la colère du Tout-Puissant, comme le font assex voir les attentats tyranniques, la férocité de l'ennemi héréditaire, ainsi que beaucoup d'autres calamités. » Ce qu'ils réclamaient, eux, les représentants de la vraie foi, était évidemment dans l'intérêt des Catholiques, car ils ne voulaient qu'affranchir le clergé, lié et garrotté par lobligation où il était d'obéir au Pape et de voter dans les questions religieuses contre sa conscience 2.

L'àpretc de ces reproches était chose inouïe jusque-là; mais les Catholiques commençaient à s'accoutumer à de pareilles insultes. Cependant les prélats protestèrent contre les termes d'idolâtrie et d'impiété et contre l'insultante allirmation que, dans les alïaires de religion, leurs votes étaient dictés par la peur 3. Pour l'Empereur, il répondit avec calme et dignité qu'à son avis la querelle nouvellement soulevée touchait à l'essence même de la doctrine catholi([ue. Il était resté attaché à l'ancienne religion, dans laquelle il était né et avait été nourri; il l'avait reçue de ses pieux grands parents, et non seulement d'eux, mais de ses prédécesseurs, grâce auxquels la nation allemande était toujours demeurée dans une glorieuse prospérité, réputation et richesse, dans la discipline chrétienne, la piété et l'unité de foi. Aussi, malgré tous les obstacles qu'on pourrait lui opposer, était-il résolu d'y rester fidèle jusqu'à la mort. Il ne renoncerait pas à la Réserve; jamais non plus il ne conviendrait que sa religion fût une idolâtrie, une doctrine d'erreur par laquelle toute réforme chrétienne, toute paix, tout salut, toute prospérité publique fussent rendus inqjossibles. Puisque la Réserve ne concernait pas les membres de la Confession d'Augsbourg, comme euxmêmes l'avouaient, puisqu'ils n'en avaient pas la responsabilité et ({u'elle ne regardait(|ueles membres catholiques, ils devaient de bon

' Ki.ucKiiouN, Briefe, t. i, iip. t')0-ö7. - Voy. EKSTENiiiiiioLii, ;^3ii, 37.

' BucuoLTi:, t. VU, i>. 41'J.

Page 1