‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 4 sur 572 · NOTICE SUH MONSEIGNEUR JANSSEN. XI · texte numérisé non relu

NOTICE SUH MONSEIGNEUR JANSSEN. XI

contre la France. Il s'est montré très sensible à ce reproche, et, dans plusieurs de ses lettres, nous a répété que la brochure qu'il écrivit avant nos revers, dans un moment de patriotique angoisse*, n'avait absolument rien à faire avec ses sympathies réelles peur le génie de notre nation. Un esprit de cette trempe était bien audessus des étroits préjugés de peuple à peuple. Le savant religieux qui l'assista pendant sa dernière maladie nous écrit : « Oh! si ceux d'entre vous qui Tont représenté comme imbu de préjugés étroits, rempli de mesquines rancunes, avaient pu lire comme moi dans ce cœur bon et généreux! non, jamais ils n'auraient eu le courage d'écrire contre un homme qui avait pour les catholiques français les mêmes sentiments que pour ses frères, c'est-àdire les sentiments de la plus fraternelle affection. « « Dites bien là-bas que j'aime la France de tout mon cœur ». disait-il, il y a peu de mois encore, à une personne qu'il chargeait de venir nous voir de sa part. Il fut on ne peut plus heureux de l'accueil fait à son livre en France, et nous avouait qu'il avait désiré plus que toute autre l'approbation de M. Taine, qu'il regardait comme l'illustre chef de l'école historique moderne, et pour lequel son respect et son admiration étaient sans borne. Dans sa dernière lettre (septembre 1891), il nous exprimait encore l'espoir de venir un jour à Paris, et se faisait une grande joie d'y faire la connaissance de nos grands catholiques;, de nos savants, mais surtout des deux historiens qu'il estimait le plus parmi nous : M. Taine et M. Albert Sorel.

Par sa vie irréprochable, sa bienveillance pour tous, sa bonté sereine, sa piété tendre et profonde, Janssen fut un prêtre accompli. Il ne se crut jamais dispensé des devoirs de la charité sacerdotale par les exigences du travail écrasant qu'il trembla toujours de ne pouvoir achever. Il s'occupait avec amour d'un asile pour les enfants abandonnés, fondé grâce au succès de ses livres, trouvant moyen d'être fréquemment au milieu de ses petits protégés et ne se lassant pas de tendre la main pour eux. L'un de ses intimes amis, Alban Stoltz, le célèbre hagiographe populaire de l'Allemagne, écrivait à son sujet : « Il n'ira jamais au delà des bornes, mais, à dire le vrai, c'est un démocrate, au sens où l'on entendait le mot au moyen âge; il n'oubliera jamais qu'issu d'une famille d'artisans il a lui-même manié les outils dans son enfance. » Ce môme Alban Stoltz a raconté qu'un jour, au retour d'une grande promenade, Janssen fut accosté par un ouvrier qui lui jeta bru-

• Frankreic/is' Rheingelüste, 1866.

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talement ces mois à la face : « Bonsoir, canaille de prêtre ! » Janssen se retourna, et demanda à cot homme en souriant co qu'il avait pu fain« pour mériter un salut si peu jrracioux. « Si vous avez besoin de tpieltiue service, lui dit-il, me voilà prêt; mais pourcpioi insulter un homme qui ne vous a jamais lait de mal? » L'autre ne sachant que ivpondre. Janssen lui expliqua (pie les prêtres ne sont point les ennemis de l'ouvrier, mais bien ses pi us fidèles amis, (ju'ils montent dans sa mansarde pour l'aider selon leurs petites ressources ou pour guérir son âme, et ne demandent jamais de salaire. « Quand l'ouvrier est dans la détresse, ajouta-t-il, il a bientôt fait d'oublier tout ce qu'on s'est efibrcé de lui faire accroire; il court au presbytère, bien sûr d'y trouver bon accueil. » Pendant ce discours, l'homme avait gauchement tiré son bonnet, qu'il tournait et retournait entre ses doigts. « Très honoré Monsieur, »dit-il enfin, « vous avez raison ; mais, voyez-vous, je sortais d'une réunion de socialistes : on s'était bien échaufïé contre les prêtres, on avait bu, et voilà pourquoi je vous ai si mal parlé! » Janssen le mit alors à son aise par l'afiectueux intérêt qu'il lui témoigna, et se fit du pauvre artisan revenu de ses préjugés un ami qu'il garda toujours.

Depuis le mois de septembre dernier, sa santé, toujours très frêle, donnait les plus vives alarmes. On lui avait interdit tout travail assidu, privation cruelle pour lui; après uue crise des plus graves, il parut devoir se remettre. Averti à la fois de sa maladie et de sa convalescence, nous écrivîmes à Francfort pour avoir de ses nouvelles; en même temps, nous annoncions comme très prochaine la publication de ce troisième volume, trop longtemps retardée. Le P. Baumgarten, jésuite, dont nous citions tout à l'heure les paroles, nous répondit en son nom. Ms-" Janssen était mieux. « Vraiment, » m'écrivait un peu plus tard cet ami si dévoué, « vous lui avez donné une des dernières joies de sa vie en lui apprenant (|ue le troisième volume allait paraître! Il m'en a témoigné tant de plaisir ! 11 vous envoie sa bénédiction la plus allVctueuse, me charge de vous remercier beaucoup, et vous demande de pour suivre votre travail. »

Après bien des alternatives de crainte et d'espérances, Ms' Janssen comprit (|Me sa dernière heure approchait, et se prépara à la mort avec calme et résignation. Quand son état s'aggravait, il faisait de Ittut son cœur le sacrilice de sa vie et de son cher travail; (piand il se produisait un uiieiix sensible, il formait mille projets pour servir Dieu avec plus d'ardeur (pje jamais. Il dit à plusieurs reprises à ceux qui l'assistaient : « Ilii |)r(''sen{'e de la mort, je |)uis me iciidrc le témoignage (pie je n'ai jamais voulu le succès pour

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moi-même. Je n ai cherclié que la gloire de Dieu et de son Église. » De tous côtés abondaient les preuves louchantes de la vénération, de rattachement dont il était l'objet. 11 s'en montrait extrêmement consolé et reconnaissant. Son êvêque vint le voira plusieurs reprises. Un jour il lui dit de demander lui-même à Dieu avec instance la prolongation de sa vie. « Je ne refuse pas le travail, 7ion recuso laborein, i répondit le malade d'une voix faible. Mais ce travail l'avait épuisé. 11 prit ses dernières dispositions avec la plus entière sérénité d'àme, régla tout ce qui concernait l'achèvement de son ouvrage, et fit recommandera l'ami qu'il pensait devoir prononcer son éloge funèbre « de ne mettre aucune exagération dans son discours ». Il fit autour de lui les plus touchants adieux. Nous ne résistons pas au désir de citer encore quelques lignes du pieux ami qui lui ferma les yeux. « Si vous aviez été témoin de sa fin, de sa vive piété, si vous aviez entendu de quel accent il récitait nos prières allemandes en se préparant à mourir, non, jamais vous ne pourriez oublier ces moments solennels! Un des plus grands savants de ce siècle, simple, humble comme un petit enfant, tout à fait comme notre cher Seigneur Ta demandé de ceux qui veulent avoir part à son royaume! Il possédait cette amabilité surnaturelle dont l'enfance du Christ est le modèle, qui sait unir au génie les attraits de la bonté et de la simplicité la plus affable, et qu'on chercherait en vain parmi les grands infidèles de ce siècle. »

M^' Janssen expira doucement et saintement la veille de Noël, à miimit.

Lorsque, dans la vieille cathédrale des Empereurs, sa dépouille mortelle fut placée dans le dôme et qu'éclatèrent dans l'immense assistance les regrets lesplus touchants, les plus unanimes ; lorsqu'un immense cortège l'accompagna vers son lieu de repos, cet éloquent, cet universel témoignage d'amour et de respect disait mieux que tous les panégyriques la perte que l'Allemagne venait de faire.

Mg"^ Jan.ssen a laissé le soin de mettre la dernière main à son ouvrage à M. Louis Pastof, professeur d'histoire à l'Université d'Inspriick; c'est lui qui publiera très prochainement le septième volume, presque entièrement achevé par l'auteur. iM. Pastor s'est fait connaître par son Histoire des Papes, ouvrage des plus remarquables, déjà traduit en plusieurs langues. C'est le plus savant élève de Janssen; c'est aussi celui qu'il a le plus aimé, et qui était le plus pénétré des grandes vues, des généreux désirs de son maître et de son ami. Il prépare eu ce moment une biographie de Janssen dont peut-être nous donnerons un jour la traduction, et où l'on appréciera de plus en plus l'œuvre du savant, la vie et le caractère de l'homme.

çiV NOTlt.E SUU MONSHIGNKUU JA>SSEN.

Des voix compétentes critiqueront sa méthode historique, analyseront son ouvrage, en diront toute la portée : nous n'avons voulu que dire ici queUiues mots du maître vénéré avec lequel nous étions depuis quelques années en de si affectueux rapports, dont l'approbation et la bienveillance resteront l'honneur de notre vie, que nous n'avions jamais vu, et que nous pleurons comme un ami.

E. Paris.

Avenay, le 16 avril 1R92.

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