‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 3 sur 572 · NOTICE SUR MONSEIGNEUR JANSSEN. VU · texte numérisé non relu

NOTICE SUR MONSEIGNEUR JANSSEN. VU

de l'Église, mais seulement le triste témoignage de la misère etdo la faiblesse humaines. Les critiques impatients qui, parmi nous, l'ont accusé de partialité sans attendre les développe:nentsdeson ouvrage et de sa pensée, seront sans doute forcés d'avouer, s'ils sont sincères, en achevant la lecture de ce troisième volume, que nulle part ils n'avaient aussi bien compris les vices de l'organisation ecclésiastique dans l'Allemagne du seizième siècle, l'abaissement moral du haut clergé, corrompu par la passion du faste, des richesses et du pouvoir, la presque absolue nécessité d'un châtiment terrible, et l'éclat de cette voix puissante qui, semblable à la foudre, miten poussière, en un moment, le superbe édifice élevé par l'orgueil humain. Qu'est-ce donc qui a tant consolé les catholiques allemands dans ce livre de bonne foi ? C'est d'abord l'évocation fidèle d'un passé dont, loin de rougir comme autrefois, ils sentaient qu'ils pouvaient être fiers. Ils se plurent à voir revivre les nobles figures si longtemps oubliées des savants, des penseurs, des poètes, des artistes catholiques. Au moment où la question sociale était, comme ellel'est encore aujourd'hui, la plus grave de nos préoccupations et le plus prochain de nos périls, ils furent séduits, en l'étudiant de près, par cette puissante organisation ouvrière du moyen âge, si intelligente des vrais besoins de l'artisan, qui donnait à l'individu une juste idée de ses devoirs envers les autres et envers lui-même, en môme temps que la plus heureuse émulation pour son travail; qui le délivrait de l'envie, et le maintenait dans la bonne voie par le sentiment de l'honneur de sa bannière et l'amour de sa corporation. Ils suivirent avec admiration l'histoire du progrès de l'art chrétien et ses manifestations sublimes ou touchantes ; ils admirèrent tant de grands artistes, laissant de côté l'égoïste préoccupation de leur intérêt ou de leur réputation pour se perdre au service d'une idée plus grande et plus durable que leur chétive individualité. Enfin, ils se prirent d'enthousiasme pour l'idéal chrétien qui, sans doute, ne fut jamais et ne pouvait être atteint, mais vers lequel tendaient toutes les forces vives et nobles de l'Allemagne du quinzième siècle. En étudiant avec Janssen les grands desseins de Dieu et de l'Église sur l'humanité, ils se sentirent fortifiés et se répétèrent, formant en leuràme les vouloirs énergiques : Oui, c'est par cette voie qu'il faut marcher! Oui, l'idée chrétienne, c'est la sublime clef de voûte qu'il faut rétablir à tout prix au centre de nos sociétés découragées!

Mais une chose les avait surtout frappés dans l'œuvre de Janssen. En scrutant l'histoire de la formidable tempête déchaînée contre le catholicisme au seizième siècle, en voyant se liguer contre lui tant d'intérêts égoïstes, d'ambitions cupides, en

VIII NOTir.r s un MONsrir.NRin janssrn.

pivseiico (le tant de ruines amoncelées, de lâches délections, d'erreurs, d'aberrations de tout genre, ils s'étaient convaincus de la force invincible de l'ivjilise. Elle Icurétait apparue, calme et debout, dressée en face de tous les siècles, puissante eu sa faiblesse mên)e, invulnérable et sacrée, portant en son sein, comme l'arche des premiers âges, le salut des sociétés futures, pleurant^ sans doute, les mallicurs et les fautes qui lui avaient ravi tant et de si nobles i n tell i;,'en ces, mais soutenue daus ses revers les plus amers par la divine main qui lui tra^a sa route à travers les siècles, et jamais ne lui fera défaut. Ainsi consolés du passé, fortiliés pour l'avenir, est-il étonnant qu'ils aient salué dans Jean Janssen un nouvciiu précurseur, venu, non pour réveiller des haines et des malentendus funestes, mais pour faire la concorde par la lumière, la charité par la science, et rapprocher tous les esprits dans cette « paix perpétuelle » si vainement attendue de leurs pères ?

L'œuvre eut un succès prodigieux, prescjue uniqueen notre siècle. En l'espace de cinq années, les premiers volumes parus eurent chacun quatorze éditions et le quatrième, dès son apparition, fut tiré à 2i.ü00 exemplaires; fait inouï, comme le constate un critique protestant, ])Our un ouvrage savant d'tu)e aussi grande étendue. Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'il se répandit surtout dans l'Allemagne du Nord. Les criti(jues i)rotcstants louèrent sans restriction le premier volume, l'appelant une œuvre« d'immortelle valeur; » les savants admirèient le rare talent d'exposition de l'auteur, quia su mettre en œuvre des documents si nombreux, touchant à tant de branches dillérentes des connaisst-nces humaines, avec tant d'aisance et de goût (|ue, fondus comme en une harmonieuse mosaïque, ils composent un ('nseml)Ie plein d'intérêt et de vie, où l'on n'aperçoit pomt la trace du prodigieux labeur qu'il a coûté. Les simples lecteurs se plongèrent avec délices dans la description de la vie de leurs pères, pour la première fois présenti^e à leurs regards d'une manièiu^ si attrayante et si neuve. Mais, dès l'apparition du second volume (jui contient le récit de la grande révolution sociale et religieuse du seizième siècle, la presse protestante entreprit une véritable croisade contre Janssen. La violence des attaques fut extrême et rappela les jours des luttes religieuses les plus emportées, les [)lus aveugles. Janssen, d'abord, voulut laisser passer l'orage et poursuivre en paix ses travaux. Mais les injures de ses adversaires devinrent entin si excessives, touchant même à son caractère et à son honneur, (ju'il se décida à répondre, il le lit avec calme et dignité. Dans une série de lettres adressées à un ami, il a fait, sans y tâcher, et seulement

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en réfutant à mesure qu'il avait à y répondre les plus injustes préjugés, une apologie loyale et noble du catholicisme, exempte de passion^ persuavive et lumineuse. Ces lettres l'ont autant d'honneur à son talent d'écrivain qu'à son caractère de prêtre. « Vous savez, cher ami, vous qui me connaissez à fond, » dit-il en les commençant, « que j'ai toujours été l'ennemi déclaré de toute polémique personnelle. J'ai constamment refusé do me mêler aux disputes confessionnelles ; mon effort a toujours été de rapprocher les esprits; loin de vouloir réveiller les querelles religieuses, je me suis toujours attaché à cultiver avec soin, dans les sectes séparées, les rejetons demeurés verts d'une impérissable racine. La violence et les ressentiments sont absolument étrangers à ma nature, et si le souci de mon honneur me force aujourd'hui à prendre la plume pour répondre à des attaques qui le touchent, je n'ai pas à craindre d'être jamais tenté d'y répondre dans le ton où elles me sont adressées. » Nous pensons que nul ne pourra lire ces deux intéressantes brochures ^, si instructives au point de vue de l'état de la question religieuse en Allemagne, véritable chef-d'œuvre de polémique savante et courtoise, sans avouer qu'au fond Janssen est irréfutable et que la lumière qu'il a faite sur le siècle de la Réforme ne pourra plus être obscurcie. Beaucoup de critiques de détail peuvent avoir leur justesse, mais ce qui reste à jamais acquis c'est la parfaite bonne foi de l'historien et c'est le tout nouvel aspect que prend, grâce à son livre, :-me époque tant calomniée. La vérité a été enfin dite au grand jour sur la manière dont la nouvelle doctrine fut établie dans tous les pays allemands, sur les ambitions, les basses cupidités qui s'acharnèrent avec nue haine si intéressée à la destruction de l'Église, enfin sur les conséquences qu'eurent pour la civilisation les mœurs populaires, le bien-être des petits, les sciences, les lettres, les arts, la guerre brutale faite au catholicisme. Janssen a donc rendu à la vérité un éclatant service, et voilà pourquoi le monde catholique tout entier salue, plein de reconnaissance, de respect et d'émotion, la tombe de l'investigateur infatigable et sincère brisé trop tôt par un labeur excessif.

Janssen eût pu prétendre aux premiers honneurs, aux plus hautes dignités do l'Église. Pendant le séjour qu'il fit à Rome en 1803, Pie iX, qui lui témoigna une bienveillance toute particulière eût voulu le retenir près de lui. Léon XllI suivit avec le plus grand intérêt les progrès de son livre, applaudit à son succès, et désira le voir traduit en français. A la mort du cardinal Hergenrjther il

• Ein Wort an meine Kritiker. Ein zweits Wort an meiiie Kritiker.

X NOTICE SUR MONSEir.NKUn JANSSEN.

le drsigna pour le remplacer (1890). Mais avec une douce et respectueuse fermeté Jausseu refusa constamment de céder aux pressatiles sollicitations qui lui étaient faites à ce sujet, restant inébranlab'ement fidèle à la résolution qu'il avait prise de n'accepter aucune dignité, aucun emploi (jui pût le détourner de ce qu'il regarda toujours comme l'unique but de sa vie : l'achèvement de son grand ouvrage. « .le ne suis (ju'un travailleur, » répétait ib « je n'ai d'aptitude, je n'ai de vocation que pour l'Iii^loire. » Léon XIII vdulut du moins le nommer prélat de sa maison et protonotaire apostolicjue.

Une telle vie ne se raconte pas. C'est la vie paisible et régulière du savant allemand, voué à un travail (|ui est en lui-même toute sa récdinpt'iise. Toutefois Janssen ne s'y absorbait pas entièrement. Persoinic n'eut plus d'amis que lui, etil savait se les attacher aussi bien parmi les protestants que parmi les catholiques. 11 sortait volontiers (le lui-mrme, ce n'étaitpointl'homme terriblead'unseul livre. » 11 s'intéressait aux arts, à la poésie, aux productions de la littérature étrangère, et suivait avec le plus vil' intérêt tous les développements de la pensée modeine. (Combien déjeunes gens ont été mis par lui sur la voie de leurs véritables aptitudes ! Avec quelle affection il les encourageait et les aidait à vaincre les obstacles qui semblaient s'opposer à leur carrière! Sa grande :iff"abilité, sa bienveillance, donnaient un charme extrême à son commerce. Il se plaisait à réunir autour de lui ses amis de tous les âges, à développer chez les jeunes gens les germes de facultés latentes, à recevoir des hommes compétents de nouvelles lumières pour ses travaux, toujours avide d'apprendre» toujours prêt à accepter les critiques qui lui étaient faites. La Gazette de Francfort disait de lui le lendemain de sa mort: « Si ses travaux scientiliques lui ont donné des admirateurs passioiuiés, des adveisaires violents, comme homme, Janssen n'eut jamais d'ennemis parmi tous ceux qui ont pu le connaître. » « Comment, » s'écrie M. le doyen IIuhn,((un homme de cecaractére, si modeste, si bienveillant, a-t-il jamais pu mériter d'être qualilié de fanaticjue? S"'.! faul entendre par ce mot l'amour de la vérité, le désir passionné de la remettre en honneur partout où elle a été outragée, Janssen, en effe'.. fut lui fanatique; mais plaise à la bonté de Dieu de nous en tiiv(»\er beaucoup de cette espèce! car le trait le plus marqué et le plu-. noVIe de .son caractère, c'était la modération, le calme qu'il conservait paimi les atta(|ues de tout genre auxciuelles il était en butte, prenant soin de ne jamais mêler de persoimalités à sa défense. »

On lui a reproché quelquefois, parmi nous, un peu d'animosité

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