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CHAPITRE XVI

DÉLIBÉRATIONS RELIGIEUSES A LA DIÈTE d'aUGSBOURG.

l'Électeur palatin et le galvlxisme. 1566.

L'Empereur avait désigné d'avance comme devant former l'objet principal des discussions de la Diète, « l'exacte définition des dogmes chrétiens et les mesures à prendre pour arrêter les progrès des sectes pernicieuses qui s'étaient introduites en Allemagne ».

Frédéric, qui ne pouvait douter que le Calvinisme ne fût au nombre de ces « sectes pernicieuses», se donna mille peines, avant l'ouverture de la Diète, pour détourner la question, et décider ses collègues protestants à s'unir à lui contre l'Eglise romaine. Le Protestantisme, à son sens, ne pouvait être rendu responsable des erreurs nouvelles; leur véritable cause, c'était « le blasphème et l'idolâtrie papistes ». Aussi, avant toute chose, importait-il de les détruire, car aussi longtemps que le Catholicisme serait toléré en Allemagne, toutes les sectes réclameraient pour leur propre compte la même indulgence etlemême droit d'exister. Les membres d'Empire protestants, malgré quelques malentendus peu importants, quelques querelles théologiques insignifiantes, n'avaient, au fond, qu'un même symbole; aussi devaient-ils s'unir étroitement, fortifier les bonnes intentions de l'Empereur et obtenir de lui la suppression de la Réserve ecclésiastique ^.

Mais les princes protestants conservaient peu d'espoir d'arriver jamais à cette union de sentiments qui devait, de toute nécessité, précéder leur lutte commune contre le Catholicisme. Le Landgrave Philippe reprochait à l'Electeur la querelle sur la personne du Christ et la doctrine palatine de l'Eucharistie, récemment propagée dans son électorat, erreurs [qui allaient de nouveau « brouiller les choses». « Les papistes, » disait-il, « ne vont pas manquer de dire qu'avant de les combattre nous devrions nous mettre d'ac-

' Heppe, Gesch. des Proteslanlisinus, t. Il, p. 113. Kluckhohx, Briefe, t. I, pp. 599-6üi.

222 PHKMM I NAirtF.S DR LA PI KT F. I) AinsnorRr, .

cord; aussi no savons-nous véritablement pas ce que nous avons à faire, car nous prétendons réformer les autres et nous sommes divisés entre nous; quel triomphe pour nos adversaires! » Philippe promit cependant de travailler de toutes ses forces à la concorde et à l'abolition de la lléservc *. Auguste de Saxe craignait que trop d'insistance pour gagner ce dernier point ne troubifit la paix d'Augsbourg, et trouvait les querelles, les haines, les ressentiments de ceux qui se faisaient gloire de l'Evangile plus à craindre que le papisme.« Eu ce moment, » écrivait-il, faisant évidemment allusion au Catéchisme de Frédéric, w on voit assez (pie les divisions, les erreurs, les fausses doctrines, loin d'avoir diminué, ont beaucoup augmenté parmi nous, ce qui a tellement aigri les esprits qu'ils sont plus portés à la discorde, à la division, à l'adoption d'idées et do confessions de foi bizarres, qu'au maintien de la vraie et pure religion "^. » Au reste, Auguste n'était pas d'avis de traiter Frédéric autrement que tous ses collègues, car il redoutait tout ce qui pouvait provoquer une scission nouvelle •'. L'Electeur Joachim de Brandebourg trouvait que la doctrine palatine sur la Cène était un blasphème encore plus horrible que l'hérésie de Zwingle; que les membres d'Empire ne devaient pas la tolérer, et que leur devoir était de déclarer bien haut que, sur la question de l'Eucharistie, ils se séparaient enliérement de Frédéric. Cependant il n'eût pas approuvé des mesures de rigueur, bien que tous les contraria docentes eussent été exclus de la paix de religion ''. Le duc Wolfgang de Deux-Ponts répondit à la déclaration de l'Electeur palatin qu'il ne s'agissait pas, comme il le prétendait, « de malentendus de peu d'importance, » mais bien de questions capitales, intéressant directement la gloire. du Fils de Dieu et les conditions mêmes du salut ; que les vrais chrétiens ne [pouvaient avoir de rapports avec les héréti(iues, et que les princes risqueraient leur bonheur présent et éternel s'ils s'unissaient pour com battre le jvjpisme et se vantaientd'être d'accord, tandis (pi'en réalité ils étaient désunis^ connue le prouvaient surabondamment tant d'écrits de controverse répandus en tous lieux. Ceux qui avaient embrassé l'hérésie de Calvin s'étaient exclus eux-mêmes de la paix de religion. Wollgang eonnnuniqua cette réponse aux gendres de l'Electeur, .Fean-Frédéric et Jean-Guillaiirne de Saxe. Ce dernier déclara que, pour sa part, il condamnait le Zwinglianisme et (ju'il ressentait « une compassion toute chrétienne » pour son beau-père, dont la conversion était peu à espérer;

' Ki.nrKiKiiiN, Hiirfc, \. 1, pp. 009-610. - Ki.iJCKiioiiN, lirii'fe, I. I, pji. ftlirilll.

■' Inslrui-tioii à l'Filcctcur tie nnindclionrv:, voy. Kijjckhoiin, I. Il, jip. t():t8-1039, note

' Ki.ucKiioiiN, Itrirfc, I. Il, p. {(Y,V.).

DÉLIBÉRATIONS RRLIf.IRUSRS A [.A DlÈTR D'AUGSBOUP.rr. 1566. 223

mais qu'à la Diète il ne souffrirait pas que son erreur s'abritât sous le manteau de la Confession d'Augsbourg, et qu'il n'épargnerait rien pour la combattre et la détruire *. La réponse de Jean-Frédéric ne nous est pas connue; mais longtemps auparavant il avait déclaré sans détour à son beau-père que, s'il ne se convertissait, il irait tout droit au diable ^^.

Christophe de Wurtemberg tremblait qu'un nouveau schisme n'éclatât entre les princes protestants, car évidemment l'Empereur ne manquerait pas de leur demander s'ils considéraient encore l'Electeur de Heidelberg comme leur coreligionnaire, s'ils étaient d'avis de l'admettre daus la paix de religion, et si le Catéchisme de Frédéric s'accordait de tout point avec la Confession de 1530? A ces questions, tout loyal évangélique ne pourrait, en son âme et conscience, répondre que par un nou. Les théologiens de Christophe le pressaient d'exhorter les princes à obéir à leur conscience et de rompre avec Frédéric. Toutefois, ils ne lui conseillaient pas de lui jeter la première pierre, ce qui eût fourni prétexte aux mauvaises langues de lui reprocher plus tard d'avoir été le seul, ou du moins le premier, à provoquer le schisme; mieux valait laisser prendre les devants au comte Wolfgang, au duc Jean-Guillaume, aux ambassadeurs de Poméranie, de Mecklemboiug, ou bien aux cités ■^.

L'ouverture de la Diète avait été fixée au 14 janvier 1566; mais l'Empereur dut attendre deux moisavantque tous les membres d'Empire et tous les délégués fussent arrivés, et ce ne fut que le 23 mars que l'assemblée ouvrit ses séances. Albert de Bavière commença par donner lecture de la déclaration impériale, dont voici la substance : (' Ce que l'assemblée doit avoir le plus à cœur, c'est la situation actuelle de l'Eglise chrétienne. Tous les malheurs de l'Allemagne viennent des troubles religieux. Si, en 1555, grâce aux efforts de Ferdinand, la paix religieuse n'eût été conclue entre les membres d'Empire de l'ancienne religion et ceux de la Confession d'Augsbourg, des calamités sans nombre eussent accablé la patrie. Tous les moyens emplovés par l'Empereur et les membres d'Empire, après, la conclusion de la paix, pour concilier les différentes opinions religieuses sont restés infructueux, à cause de beaucoup d'obstacles survenus, et par l'impénétrable volonté de Dieu; mais aux récentes assemblées de Ratisbonne et d'Augsbourg, il a été convenu que, bien que l'union religieuse n'ait pas été obtenue, le traité de 1555 serait maintenu dans toute son intégrité. L'Empereur, lors de son couron-

* KLUCKHo^^f, Briefe, t. I, pp. 605-607.

^ Kluckhohn, ^/'i'e/e, t. I, p. 150.

ï Heppe, Oesch. des Protestantismus, t. II, p. 114. Kügler, t. II, pp. 478-480

224 DKLinÉRATIONS HEF.IGIRUSES A LA DIKTE d'aUGSBOURG. 1560.

nement, a juré de le respecter et tien observer lidèlemcnt les articles; jusque-là il a tenu parole.

La déclaration se taisait sur cette conciliation entre Protestants et Catholiques dont il avait été question dans les lettres de convocation expédiées à tous les membres d'Empire. Elle insistait d'autant plus sur la question des sectes nouvelles. « Personne n'ij^nore;, » disait-elle, « que depuis la paix, à côté des membres dus deux religions, en faveur desquels a été conclu le traité d'Augsbourg, des sectes abominables et pernicieuses enseignant des doctrines dangereuses, ont causé d'affreux scandales et ont troublé les âmes chrétiennes; malheureusement ces sectes prennent tous les jours plus d'extension. liest urgent de prendre des mesures vraiment eflicaces, modérées et chrétiennes pour les détruire. L'Empereur demande donc aux membres d'Empire, avec une bonté toute paternelle mais avec de très vives instances, de lui indi([uer les moyens à prendre pour remédier au mal i. »

C'était par déférence pour le Pape que Maximilien avait renoncé à tenter un rapprochement entre les Catholiques et les Protestants, car Pie V,par l'entremise de son légat Comniendone, lui avait interdit de la manière la plus sévère, et même sous peine d'excommunication et de déposition, de s'immiscer en quoi que ce fût dans les questions religieuses. Or, l'Empereur ne voulait [)as rompre ouvertement avec l'Eglise; il faisait même parade, avec une certaine ostentation, do ses sentiments catholiques. « Relativement à la messe et aux cérémonies papistes, » écrivaient les ambassadeurs de liesse à leur maître, « Maximilien se comporte exactement comme son père; il n'écoute que les sermons de son chapelain Cittardus, papiste dans l'àme '^. » Mais dans ses entretiens familiers avec les Protestants, l'Empereur ne cachait point ses sympathies pour la Confession d'Augsbourg. 11 rejetait l'invocation des saints, appelait la messe et le Purgatoire « des contes de moine », et répétait souvent que c'était pécher gravement que d'obliger les consciences à de pareilles superstitions. Il avouait à Auguste de Saxe qu'il eût été heureux de détruire radicalement, et le plus tôt possible, « l'idolâtrie •' )>. Mais plus il se sentait attiré vers les Luthériens, plus les Calvinistes lui devenaient odieux. Son chapelain s'exprimait avec la dernière violence contre la doctrine calviniste do l'Eucharistie : «Il iattaiiiiesans aucun ménagement, »écrivait un ambassadeur palatin; « il l'appelle damnable, hérétique, blasphématrice, séditieuse, œuvre de vils charlatans inlatués de leurs propres chimères, rêve de sophistes, ne

' * Kcichslu'/sacten, i. LXX, fol. 74-löü. Voy. llaiiEULi.N, l. VI, pp. 145 cl suiv. ^ Ki.uiJKiioiiN, Brirfe, l. l, p. 507, noie .

'■' Arc/iiu für sùch.sisriic (lescldchtc, I. Ilf, p. IJJo. Ki.iicKlioiiN, Friedrich (ter l'roinine, pp. 222, 4Ü4, 4üö.

DÉMBÉRATlOiNS UELIGIEUSES A LA DiÈTE d'aUGSBOURG DE 15G6. 22o

jugeant les choses de la foi que d'après la raison humaine et selon leurs caprices ^. »

Le 29 mars, la Diète décida que, pour éviter des querelles interminables, les questions religieuses ne seraient point traitées en séance publique et que catholiques et protestants, se formant en camps séparés, présenteraient à l'Empereur par écrit leurs griefs réciproques "^.

Les princes et les ambassadeurs protestants, à "l'exclusion des conseillers de Frédéric, s'assemblèrent le 31 mars dans l'hôtellerie d'Auguste de Saxe, et décidèrent à l'unanimité qu'ils n'auraient aucun rapportavec l'Electeur palatin avant qu'il ne leur eût remis par écrit une déclaration capable de les satisfaire, particulièrement au sujet de l'Eucharistie ^; cependant, le 2 avril, Frédéric étant venu à la Diète prit part aux délibérations sans avoir eu besoin de s'expliquer; le 12 avril, il invita même ses collègues à se rendre dans son hôtellerie. Ce jour-là, ainsi que le jour suivant dans l'hôtellerie de l'Electeur Auguste, on essaya de s'entendre sur la supplique et le cahier de doléances que les Protestants se proposaient de présenter à l'Empereur. « Comme s'ils n'eussent été qu'un seul cœur, » tous étaient d'accord pour détester les << papistes idolâtres »; mais en dehors de cette haine commune, ils étaient bien éloignés d'être unis de sentiments. Le duc Christophe et le comte palatin 'Wolfgang en donnèrent la preuve le 17 avril dans une réunion de princes et d'ambassadeurs protestants. « Le chapelain d« l'Electeur palatin, » dirent-ils, « a osé attaquer ici même, la présence réelle de Notre Seigneur Jésus-Christ dans la sainteEucharistie, en termes offensants et injurieux, appelant ceux qui ajoutent foi à cette très réelle présence «capharnaites cannibales )),les criblant en public d'injures plus impudentes encore'^. » Une brochure contre Frédéric, propagée par les Luthériens pendant la Diète, se plaignait des mêmes attaques grossières. Frédéric répondit « que ces propos avaient été tenus contre sa volonté ; qu'il était injuste de les lui attribuer et de faire une généralité de ce qui ne s'était passé qu'une fois. Chacun savait, au contraire, que les secrétaires et les prédicants de l'autre parti le traitaient journellement^, lui et les siensj d'hérétiques, de fanatiques, de blasphémateurs, de docteurs de Satan, etc., et que celui-là était tenu parmi eux pour le plus docte qui s'entendait à le mieux cribler d'injures ^.

Mais bien que vivant entre eux dans une perpétuelle dispute, les

' Kluckhohx, Briefe, t. I, p. 634.

* DONAWER, p. 37.

3 KuGLER, t. II, pp. 483-481.

* Rapport de l'ambassadeur de Hesse, 19 avril lo66 ; voy. KLacKnon.\, Bi'iejé. t. I, p. 635.

= Kluckhohx, Briefe, t. I, p. 728.

226 DÉLIBÉRATIONS RELIGIEUSES A LA DIÈTE d'aUGSBOURG DE 1560.

Protestants déclaraient unanimement, dans lasuppli(|iie (ju'ils présentèrent à l'Empereur, revêtue de toutes leurs signatures, (juils (''taientparfaitementd'accord,et tous ensemble, avec une égale fureur, accablaient des plus sanglants outrages l'Eglise romaine et leurs collègues catholiques. A les entendre, ils n'étaient pas responsables de la scission qui s'était produite, ils n'avaient fait que s'atfranchir, par Tordre de Dieu, « des abominations païennes et de l'idolâtrie ». Comme depuis de longues années ils avaient été à même d'apprécier, dans une quantité d'édits et de déclarations, les loyales intentions de l'Empereur à leur égard et son zèle pour la vraie religion, ils avaient résolu, soucieux comme toujours de son bonheur temporel et éternel, de lui exposer tout ce que réclamait la pressante nécessité, pour la tranquillité des consciences. Tous les vrais et pieux chrétiens, non seulement en Allemagne, mais dans les pays voisins, avaient la confiance que l'Empereur trouverait moyen de frayer si bien la voie à la parole divine (}u'avant peu l'abomination et l'idolâtrie papistes seraient entièrement abolies. Des savants dignes de toute confiance avaient sans aucun doute éclairé l'Empereur sur les origines du papisme, et lui avaient expliqué comment, par sa faute, toute la Chrétienté avait été troublée,la puissance impériale affaiblie, les princes excités les uns contrôles autres, des serments impies imposés aux Empereurs, toutes sortes d'idolâtries établies, et particulièrement celle de la messe. Tout ceci, maint écrit publié par leurs théologiens l'avaient depuis longtemps clairement démontré; ils avaient dit comment, il y avait de cela quarante ans, le Dieu de miséricorde avait eu pitié de sa pauvre Eglise, avait éclairé d'une manière toute miraculeuse l'Empire allemand de nation germanique de la lumière de son immuable et divine parole, et avait illuminé la Chrétienté des rayons nouveaux et éblouissants de sa céleste lumière. Les Papes et leurs partisans avaient obstinément refusé d'avouer un si grand miracle; ils avaient eu l'audace, luttant contre Dieu même et contre leur conscience, d'opprimer et d'étouffer par tous les moyens en leur pouvoir « l'irréfutable vérité ». La vraie doctrine, dans ce péril pressant, avait été clairementdéfinic dans la Confession d'Augsbourg et l'Apologie. Les Confcssionistes ignoraient absolument de quelles hérésies l'Empereur avait voulu parler; au reste, les sectes étaient l'ouvrage du démon et des papistes. Les (]atholi(iuüs persécutaient la vérité révélée malgré leur conscience, et lui ôtaient toute liberté de se répandre. Au Pape et à ses serviteurs s'appli(iuaient parfaitement ces paroles du prophète Elle : « Jene trouble pas Israël, c'est toi, c'est la maison de ton père qui la trouble, car vous avez abandonné la loi du Seigneur |)Our obéir à Uaal. »

DÉLIBÉRATIONS RELIGIEUSES A LA DIÈTE D'aUGSBOURG DE 1566. 227

Toutes ces accusations portées contre leurs collègues catholiques, « serviteurs des idoles^, » les Protestants prétendaient ne les formuler que (( pour procurer la gloire de Dieu, la paix et la prospérité de l'Empire», et suppliaient l'Empereur «d'accepter paternellement et débonnairement ce qu'ils avaient chrétiennement et loyalement pensé;). Ils ne doutaient point que Maximilien, dans sa haute intelligence, n'eût déjà songé aux moyens d'abolir définitivement « l'idolâtrie». Le meilleur moyen d'atteindre cebut,c'était, àleur sens, la convocation d'un concile général, dont l'Empereur aurait la présidence i.

« Un concile comme celui qu'on propose, » disait-on du côté catholique, « serait une véritable tour de Babel; car si, dès maintenant, lorsqu'un petit nombre seulement de théologiens et de princes discutent sur la religion, les Protestants se séparent plus divisés, plus ennemis qu'ils ne l'étaient auparavant, qu'arriverait-il si de tous les pays allemands princes et prédicants se réunissaient pour établir la doctrine d'après la parole divine? Et qui donc, dans une assemblée de ce genre, déciderait en dernier ressort sur la véritable interprétation de la sainte Écriture? Tous n'invoqueront-ils pas son autorité dans leurs interminables controverses ? Là se trouveraient rapprochés des Luthériens de la Confession rectifiée, d'autres Luthériens de la Confession non rectifiée; puis des Flaciniens, des disciples d'Hessus, de Strigel, de Wigand, de Schvvenkfeld, des Adiaphoristes, des Synergistes, des Majoristes, des Musculistes, des Osiandristes et autres docteurs aux dogmes étranges, sans parler des Zvvingliens, des Calvinistes, des nouveaux Ubiquistes; tous^ comme nous le voyons tous les jours, se prennent aux cheveux, s'anathématisent réciproquement, se traitent d'hérétiques et, dans leurs écrits, s'envoient mutuellement au diable. Et si l'Empereur voulait faire acte d'autorité, qui voudrait obéir, et quel prince pourrait imposer une loi au delà des frontières de ses états? A peine les princes peuvent-ils venir à bout de leurs propres docteurs, comme eux-mêmes l'avouent ! Qui pourrait réduire les villes libres à l'obéissance? Et que personne ne s'imagine qu'elles se mettraient d'accord avec les princes de leur religion I On verrait alors s'élever d'innombrables querelles, divisions, méfiances, haines, disputes; l'Allemagne deviendrait une vaste Babel; voilà quel serait le résultat d'un concile national, cela est évident pour les moins clairvoyants ; les Confession istes eux-mêmes ne sauraient le nier, bien qu'ils affectent de désirer sincèrement un concile -. »

* DoNAWER, pp. 47-82. Lehmanx, pp. 90-103.

' Tractai über die rechte and einij christliche Schlichianj der Slreithdndel in tiachen christlichen Glaubens und Confession (ioö6), pp. 4-3.

228 DÉLIBÉRATIONS RELIGIEUSES A LA. DIÈTE d'aUGSBOURO DE lo66.

En attendant la convocation d'un concile national, les Prolestants suppliaient l'Empereur de garantir aux habitants des territoires catholiques ayant adhéré ou se proposant d'adlirrcr prochainement à la Confession, le libre exercice de la nouvelle religion. De plus, ils réclamaient la suppression de la Réserve ecclésiastique.

L'Electeur palatin leur avait démontré depuis longtemps quecette mesure était le meilleur moyen de ruiner la religion catholique*. Aussi les auteurs de la supplique répétaient-ils après Inique la Réserve était la principale cause de tout le mal. « Nous ne pouvons, » disaient-ils, « laisser subsister plus longtemps cet afTront, cette tache permanente sur notre très orthodoxe religion. Nous sommes persuadés que cet article semble inique à la loyauté de beaucoup de membres de l'ancienne religion. SaMajesté est obligée en conscience et devant Dieu de laisser à la vérité son libre cours, et de ne point barrera ses sujets l'unique voie du salut. »

Mais les villes protestantes continuaient à douter que les princes, dans leur perpétuelle et tumultueuse insistance pour la suppression de la Réserve ecclésiastique^ fussent guidés uniquement par l'intérêt du salut. Si, à la Diète de do59, quelques villes s'étaient rattachées sur ce point à leur avis ^, ces mêmes villes revenaient maintenant à leur ancienne manière de voir. Lorsque les princes invitèrent leurs délégués à agir avec eux auprès de l'Empereur, ils refusèrent net, à la grande indignation des Electeurs et princes, comme l'écrivaient le 23 avril les députés de Francfort 3. « Toutes les villes d'Empire sans exception, » écrivait Christophe de Wurtemberg, « se sont séparées de nous sur la question de la Réserve; si elles s'étaient franchement déclarées pour nous, nous aurions obtenu gain de cause. » Aussi Christophe se sentait-il peu disposé à traiter des affaires de la religion avec les cités '\

Malgré leur abstention, la supplique et le cahier de doléances furent remis à l'Empereur le 2o avril par l'Electeur de Saxo, qui les lui j)résen;a coujme étant l'œuvre collective de tous les membres d'Empire de la Confession d'Augsbourg.

Maximilien la soumit aussitôt à l'appréciation des membres catholicpics, coinmo la chose avait été convenue avec les deux partis. Ceux-ci, après en avoir pris connaissance, répoiuiirent avec un calme et une modération qui contrastaient singulièrement avec le

' Voy. plus liant, p. 219.

' Voy. ])liis haut, pp. HÖ-8Ü.

'■' * Frari/ifurler Hciclistagsacten, I. L.W, fol. ii.

• KUGLEII, t. II, p. 4Ü3.

DÉLIBÉRATIONS RELIGIEUSES A LA DIÈTE D'aUGSBOURG DE 1566. 229

ton amer de leurs adversaires « qu'ils n'avaient, quant à eux, nulle envie de s'engager dans une dispute reprise à satiété et sur laquelle tant de livres avaient déjà été écrits. Ils n'étaient pas non plus d'humeur à répondre aux reproches, aux injures, aux calomnies indignes de chrétiens dont ils étaient tous les jours l'objet. Ils étaient venus à Augsbourg avec l'ardent désir de restaurer, dans ces temps d'angoisse et de péril, la paix, le calme et la sécurité, et ils ne pouvaient s'empêcher de trouver étrange que, contrairement aux constantes traditions du Saint Empire, contrairement à la paix de religion et à toute convenance chrétienne, ils eussent été traités avec le dernier mépris dans des livres pleins de fiel, injurieux pour Sa Majesté impériale et pour une religion qui remontait au temps des Apôtres. Et leurs adversaires ne so contentaient pas d'attaquer les vivants, ils insultaient à leurs propres ancêtres, pieusement décédés dans le giron de la sainte Eglise romaine. Les Catholiques se refusaient à croire que ces écrits haineux fussent l'œuvre commune de tous les membres protestants; il était plus probable qu'ils avaient été forgés « par ces sortes de gens qui ne se plaisent que dans la calomnie et l'outrage et n'ont aucun souci d'établir et de cultiver la paix, ce bien si indispensable à la prospérité des Empires». On ne pouvait faire une plus'grande injure aux Catholiques, on ne pouvait les blesser plus profondément qu'en les contraignant à entendre dire en leur présence que leur religion n'était qu'une fable, une abomination scandaleuse, une idolâtrie payenne, condamnée par la parole de Dieu, que l'autorité légitime de l'Eglise et des Conciles était tyrannique, qu'ils vivaient en contradiction flagrante avec l'Evangile, qu'ils étaient cause de tous les désordres, do tous les maux qui affligeaient l'Eglise, et ne se souciaient point de la prospérité de la nation allemande. » Venait ensuite la réfutation des accusations portées contre l'ancienne foi : « Si l'Eglise n'avait reçu d'en haut aucune autorité, s'il fallait croire que le Dieu tout-puissant ne se soit souvenu de sa pauvre Eglise qu'il y a quarante et quelques années et qu'il ait attendu jusque-là pour allumer dans le Saint-Empire de nation germanique, d'une manière toute miraculeuse, une lumière seule infaillible pour la répandre ensuite dans toute la Chrétienté, c'est donc par un effet d'une vengeance incompréhensible du Tout-Puissant qu'après avoir racheté si cher le genre humain, envoyé son Saint-Esprit à l'Eglise chrétienne, il a si longtemps refusé une grâce si précieuse à nos pieux ancêtres et les a laissés vivre dans les ténèbres et à l'ombre de la mort, abandonnant à la damnation éternelle tant de milliers d'àmes baptisées en son nom?» Les Catholiques n'espéraient point

2.30 DÉUnÉnATIONS RELIfilEUSES A LA DIKTI- D'ATT.SBOÜTin DE 156C.

que de nouvelles conférences ou qu'un concilenalional pût apporter quchjuc amélioration an mal présent, car jamais ces sortes de remèdes n'avaient produit de bons résultats. Us étaient persuadés qu'un concile national troublerait les nations chrétiennes sans amener la réunion tant désirée. Si cependant l'Empereur, pour faire disparaître cette déplorable scission, croyait pouvoir obtenir la concorde soit par la réforme de la discipline ecclésiastique et la répression de beaucoup d'abus, griefs et désordres, soit par queltjue autre moyen que l'Eglise catholique et le Concile de Trente pussent approuver, l'Empereur pouvait compter, en tout temps, sur leur zèle et sur leur concours.

Quant aux plaintes des Protestants sur les persécutions dont ils se disaient l'objet, (juant aux injustices dont ils prétendaient être victimes, les Catholiques avaient à y opposer de bien plus graves et plus nombreux méfaits, car il semblait que l'unique ambition de leurs adversaires fût de s'emparer de tous les biens du clergé, églises, abbayes, établissements de bienfaisance; et cependant les chrétiens de l'ancienne religion avaient payé bien cher le droit de conserver le peu qui subsistait encore de tous les trésors du passé. Relativement à la Réserve et à la liberté de conscience, les Protestants étaient obligés de s'en tenir à la lettre du traité de paix. Quant aux Catholiques, il leur serait toujours impossible de considérer comme avantageuse à la paix publique une liberté religieuse illimitée, car, à leur sens, elle ouvrirait la porte toute grande aux rebelles, aux turbulents, aux anabaptistes, aux sacramentaires et autres hérétiques, et leur donnerait toute facilité de braver le pouvoir civil, de fomenter l'émeute et le désordre, et de se dérober en toute occasion à des châtiments mérités en invocpiant la Confession d'Augsbourg. Quant aux sectes nouvelles, ils ne pouvaient que répéter que le traité de paix n'avait jamais fait mention que de la religion catholique et de la Confession d'Augsbourg, et que toutes les sectes en avaient été exclues. Conmie dans l'antique Eglise universelle, ceux-là seuls étaient admis (jui professaient une même foi, recevaient la même doctrine et participaient aux mêmes sacrements, il en résultait que nulle secte ne vivait dans son sein et par consé(juent qu'il ne pouvait s'en trouver que dans la religion nouvelle, comme tant d'écrits récemment publiés le prouvaient surabondamment. Les Catholiques suppliaient donc l'Empei'eur d'exiger sur ce point des Confessionistes une explication nette '.

Cep(;inlaiit des phintes indignées parvenaient lous les jours â

< noNAWF.U, pp. d28 l."ii. I>l:iIMANN, pp. lOÖ-Wi.

DÉLIBÉRATIONS RELIGIEUSES A LA DIÈTE d'aUGSBOURG DE 1566. 231

Maximilien au sujet de TÉlecteur palatin. Ces plaintes ne venaient pas seulement des Catholiques, mais aussi des Protestants. L'évêque de Worms et les abbayes de Neuhausen et de Sinsheim lui reprochaient d'avoir envahi leurs possessions, d'avoir fait enlever, briser ou brûler dans les églises les trésors des sacristies, les joyaux, autels, images, manuscrits, livres. Du côté luthérien, le margrave Philibert de Bade, les chevaliers, le Conseil et la bourgeoisie d'Oppenheim se plaignaient des procédés violents et iniques de l'Electeur, de ses attentats dans les églises et de ce qu'il avait établi dans ses domaines, contrairement à la paix d'Augsbourg, la secte pernicieuse de Calvin ^

Maximilien remit toutes les pièces accusatrices à une commission d'enquête élue au sein de l'assemblée, et lorsqu'elle eut rendu son verdict, d'accord avec les membres d'Empire, il publia, le 1 i mai, un arrêt sévère contre l'Electeur. Se fondant sur le rapport de la cDmmission et sur ses ordres précédents, que Frédéric avait toujours méprisés, il le condamnait à restituer intégralement, avec une forte indemnité, tout ce qu'il avait injustement ravi à l'évêque de Worms, aux abbayes de Neuhausen et de Sinsheim, et à offrir des dédommagements au margrave de Bade. Ordre lui était donné d'abolir dans ses états tout vestige do calvinisme, aussi bien dans la doctrine que dans la dispensation des sacrements; de supprimer le Catéchisme de Heidelberg et de destituer tout instituteur et prédicant sectaire. S'il refusait d'obéir, si lui et les siens s'obstinaient dans l'hérésie, l'Empereur déclarait qu'alors il ne pourrait se dispenser d'avoir recours à la force, dans l'intérêt de la paix religieuse et à cause du respect dû à ses ordres présents et passés, car il était impossible de tolérer plus longtemps une si audacieuse révolte '^.

Frédéric ne fut nullement intimidé par ces graves menaces : « L'Empereur, » dit-il, après avoir entendu la lecture de son arrêt, «peut sévir contre les Turcs, mais non contre moi^. » Avant comme après, il ne se gêna point pour appeler le culte catholique une <( idolâtrie )),et continua de trouver justes les attentats commis dans les abbayes de Neuhausen et de Sinnsheim. Magistrat chrétien, son devoir, disait-il, était de propager la pure doctrine de l'Evangile, de la faire annoncer au peuple, d'abolir les derniers vestiges de l'idolâtrie et des idoles, de réformer et d'améliorer le culte et de nommer dans les paroisses des hommes qu'il savait imbus desaines

« Voy. plus haut, p. 208.

ä Struve, pp. 184 et suiv.

ä Voy. plus haut, p. 83, note 3.

232 DKUBKRATIONS HELIGIEl'SKS A LA DIÈTE d'aUGSBOURG DE 1566.

doctrines ; par conséquent, il avait fait son devoir *. Il se montra liés blessé de ce que le décret impérial lui eût été lu non seulement en présence des princes de la Confession d'Augsbourg, mais encore devant les prêtres, et surtout devant « les gens à barrette rouge, comme le cardinal d'Augsbourg, et autre canaille papiste». Dans les choses de la conscience, déclara-t-il le 14 mai en présence de l'Empereur et des Electeurs et princes, il ne reconnaissait d'autre maître (jue Dieu ; il ne savait ce qu'on voulait dire en lui parlant de Calvinisme ; il était toujours resté fidèle au recez de Francfort et à la confession de Naumbourg ; son Catéchisme était tellement fondé sur la sainte Ecriture que jusque-là personne n'avait été capable de le trouver en défaut ; mais si quelqu'un, fût-ce le dernier garçon d'écurie, lepluspetit valet de cuisine, ou l'Empereur en personne, lui en indiquait un meilleur, également fondé sur la parole de Dieu, il était prêt à s'y conformer; rien n'était plus facile que d'apporter une Bible 2. Le cardinal Otto lui ayant rappelé que son Catéchisme appelait le sacrilice de la messe une « exécrable idolâtrie», Frédéric ne fit point difficulté d'avouer le fait.

Si l'Electeur se montrait si rassuré, c'est qu'il connaissait à fond la faiblesse de l'Empereur, l'impuissance des Catholiques et les dissentiments des Protestants. «De crainte de faire plaisiraux papistes, ils ne voudront pas me condamner, » disait-il ; « ils ne trancheront pas dans leur propre chair •'. » Un écrit publié sous ce titre : Avertissemenl chrétien sur les moijens par lesquels, avec l'aide de Dieu, V erreur fourrait être extirpée et V unité de foi rétablie, fut non seulement publiquement vendu, mais dédié « aux honorables membres du Saint-Empire »; ])lusieurs d'entre eux en firent publiquement l'éloge dans leurs hôtelleries. II y était dit à la fin (ju'on ne pouvait espérer voir la paix et l'union refleurir que lorsque le papisme aurait été extirpé de tous les pays allemands '*.

La politique cauteleuse d'Auguste de Saxe servit beaucoup à tirer Frédéric de la situation périlleuse où il se trouvait.

Auguste avait donné sa pleine approbation à l'arrêt du 14 mai ; il en avait accepté toutes les conséquences; cependant il quitta tout à

' Vov. la relation de Mcichsen dans Senckenbeixg, Sammlung von angedrückten und raren Schriften, t. I, pp. 313-315.

* Ki-ucKnoiis. liricfe, t. i, pp. 313-315. Sthuvk, pp. 187 et suiv. L'anecdote souvent répétée ({lie Frédéric, a[)rcs avoir écouté le décret impérial, se serait éloie^iié, puis serait revenu lueiitôt suivi de son fils Jean-Casiniir, [portant une Bible, est une histoire inventée après coup. Ki.uc.kuoiin (t. I, p. (iG2) |)rouve îuissi (prAni;iistc de .Saxe n'a pas prononcé les paroles (pi'on hii allriluK- SüU\ciil : a l'Vitz, tu as ])lus de religion que nous tous! »

' Voy. plus liant, p. 83, note 3.

* EnsTK.MiEnoE«, p. 118.

DÉLIBÉRATIONS RELIGIEUSES A LA DIKTE d'aUGSBOURG DE 1566, 233

coup Augsbourg sans laisser d'instruction ni d'indication quelconque à ses conseillers quant à la manière dont ils devraient se comporter dans l'affaire du Palatinat. Ceux-ci, parmi lesquels se trouvaient Craco et Lindemann, tous deux calvinistes en secret, prirent naturellement parti pour Frédéric. Le 17 mai, l'Empereur les fit mander tous deux en sa présence, ainsi que les délégués des Electeurs absents et les représentants du Brandebourg, du comte palatin de Deux-Ponts, des ducs de Wurtemberg et de Mecklembourg et du margrave de Bade. Après leur avoir exposé la situation, leur rappelant comment Frédéric avait introduit dans ses états une secte dangereuse et proscrite; comment il avait refusé d'en convenir; comment il n'avait adhéré à la Confession d'Augsbourg qu'avec cette restriction : « en tant qu'elle me paraîtra conforme à la sainte Ecriture, » l'Empereur leur dit que, pour détruire cette secte et prévenir à temps de nouvelles catastrophes, il les priait de lui déclarer franchement s'il considérait toujours l'Electeur comme leur coreligionnaire afin qu'il pût se diriger d'après leur réponse. Les conseillers d'Auguste répondirent que, n'ayant point d'instruction sur ce point, il leur fallait, avant de se prononcer, réclamer l'avis dfe leur maître; que de plus ils désiraient, à cause de l'importance exceptionnelle de la question, en conférer d'abord avec les membres d'Empire de la Confession d'Augsbourg. Les princes approuvèrent cette réponse, et prièrent l'Empereur de leur accorder un délai ([ui leur permît de réfléchir, promettant de lui apporter jleur décision le lendemain. Maximilien accorda le délai, mais il leur recommanda de se presser, parce que l'Electeur Frédéric était sur le point de partir, et qu'il était indispensable que cette affaire fût terminée pendant la Diète, (( afin que le poison calviniste n'étendit pas plus loin ses ravages » ; car il savait do bonne source que beaucoup de membres d'Empire étaient en secret attachés à cette secte et attendaient avec impatience la décision de la majorité*.

« Nous ne doutons pas, » écrivaient les ambassadeurs de l'Electorat de Saxe à leur maître, « que toutes ces nouvelles difficultés ne nous aient été préparées par les papistes. « La question était grave; car répondre que Frédéric était des leurs, c'était se dire Zwinglien ; d'autre part, le désavouer, c'était le condamner, l'exclure de la paix religieuse et provoquer un nouveau schisme. De plus c'était irriter les calvinistes de l'étranger et s'attirer leurs représailles. L'essentiel semblait être de gagner du temps. Pour cela, il leur parut opportun de demander une nouvelle conférence reli-

* Rapport des conseillers de Saxe, voy. Kluckhohn, Briefe, t. I, pp 666-669. Voy. t. II, pp. 104MÜ42. Donawer, pp. 93-94.

214 DÉLIBÉRATIONS RELIGIEUSRS A LA DIKTE d'aUG-SBOURH DR loGO.

gieuse, où Frédéric pourrait s'expliquer, où sa doctrine serait examinée avec le plus grand soin. Dans le cas où TElecteur de Saxe serait d'un autre avis, il serait toujours temps de revenir sur ses pas ^ Frédéric désirait Texainen, ou, comme il le disait, «le jugement d'un concile impartial ». «Si l'on ose condamner ma doctrine sans l'avoir examinée, » répétait -il d'un ton menaçant, « si l'on prétend me persécuter à son sujet, je suis décidé à employer pour me défendre tous les moyens en mon pouvoir"^ ». u Le prince Electeur semble d'humeur intrépide, » mandaient à leur conseil les délégués de Francfort; « ses préclicants prôchent toutes les semaines dans son hôtellerie et beaucoup de gens vont l'entendre 3. »

Lorsque les princes du Wurtemberg, de Deux-Ponts, du Mecklembourg et les ambassadeurs du Brandebourg insistèrent pour qu'on répondît à l'Empereur que Frédéric n'appartenait plus à la Confession d'Augsbourg, lorsqu'ils dirent qu'il fallait l'exclure de la paix de religion et que le déci'et du 14 mai l'avait déjà convaincu de calvinisme, les conseillers d'Auguste leur firent opposition, ainsi (jue les délégués de la Hesse et quelques autres. Ils prétendirent qu'il fallait être sur ses 'gardes, qu'il pourrait bien arriver quelque jour que, pour de légères dissidences, des membres d'Empire fussent exclus à leur tour delà paix de religion, et qu'on devait se garder de faire le jeu despapistes. Les délégués du Wurtemberg, de Deux- Ponts, du Mecklembourg ayant proposé de présenter à Frédéric une confession de foi remplie do savants arguments contre la doctrine de Calvin, les conseillers de Saxe la repoussèrent, disant qu'il y était question de transsubstantiation et d'ubiquité; des voix nombreuses se rattachèrent à leur avis. Après beaucoup de paroles « aigres et mordantes », il fut enfin décidé, le 19 mai, qu'on ré|)ondrait à l'Empereur que Frédéric, dans l'article fondamental de la justification aussi bien que sur un grand nombre d'autres points, était dans la vérité, mais qu'il n'en était pas de même pour la Cène; que cependant ils n'étaient pas d'avis d'exclure de la paix religieuse ni Frédéric, ni tout autre prince allemand ou étranger qui se trouveraient eu désaccord avec eux sur quelques points isolés. ;Frédéric avait promis de se laisser avertir et reprendre d'après l'Ecriture sainte dans une assemblée compétente, et avant do se séparer, les Protestants comptaient s'entendre avec lui sur la forme et les conditions du futur collofiue.

L'Empereur accusa le conseiller de Saxe, Lindemann, de la nou-

' Kluckhoiin, I. I, pp. 669 et siiiv.

* DONAWEIl, pp. yl%.

' • ncirhsUKj.iaclen, l. I.XX, fol. Ü1).

DÉLIBÉRATIONS RELIGIEUSES A LA DIÈTE D'aUGSBOURG DR 1566. 23S

velle tournure que prenaient les choses. « Lindemann a gâté toute l'afTaire, » écrivit-il au duc de Bavière. « Si l'on eût pu prévoir ce qui allait se passer, mieux eût valu mille fois ne pas toucher à cette question. En vérité, dans le temps où nous vivons, on ne peut attendre de personne un peu de consistance dans les idées. Le docteur Lindemann est bon calviniste et bon zvvinglien; je crois que le diable l'y pousse, car je suis bien persuadé qu'il n'agit pas selon le cœur du pieux. Electeur de Saxe *. Mais celui-ci a pour habitude de laisser ses conseillers agir à leur guise, même quand leurs actes sont en contradiction avec son sentiment personnel -. » Zasius, conseiller de l'Empereur, pria le duc de Bavière, auquel Auguste était allé rendre visite, de conjurer l'Electeur de mieux éclairer ses conseillers à l'avenir, afin qu'ils ne s'écartassent point de la ligne de conduite « si édifiante, si sage, si digne d'éloges à que leur maître avait suivie à Augsbourg. « Leur vote a beaucoup d'importance , « disait Zasius, « tout dépend de Ja manière nette et franche dont cette affaire sera conduite. L'Empereur persistera dans ses bonnes intentions avec plus de cœur et de courage s'il se sent appuyé. Si l'on n'est décidé à se conduire sensément, mieux vaut mille fois ne point toucher à la question, tout tolérer et laisser faire. Mais prendre ce parti, c'est consentir à ce que le Calvinisme se propage dans toute l'Allemagne, et dès maintenant nous voyons qu'il a déjà séduit beaucoup d'excellents esprits. » « Pour donner le change aux consciences, on prétend que si Frédéric est exclu de la paix et déclaré hérétique, les chrétiens persécutés de France ou des Pays- Bas seront plus rudement traités. D'abord cela est faux; ensuite, comme dans ces pays il n'y a guère, en fait de Protestants, que des Huguenots ou d'abominables sacramentaires, il n'y aurait vraiment pas un grand mal à cela 3. » Le 18 mai, Zasius écrivait encore : « Le chapelain de l'Electeur a prêché le 15 mai, lendemain de la publication du décret impérial, avec une étrange audace et d'une façon très injurieuse, non seulement contre le papisme, mais contre la Confession d'Augsbourg. Et néanmoins les princes ne peuvent se résoudre à exclure le Palatin de leur société I Si je comprends bien les choses, on est décidé à ne pas traquer le renard, malgré toutes les calomnies que profère contre

> Briefwechsel Maximilians, p. 149. Kluckhohn, Friedrich der Fromme, p. 247.

* Voy. Kluckhohx, Briefe, t. II, pp. 1041-1042.

3 « Ergo reducantur ia viam vel sint nobis ethnici et tanquam publicani. » Voy. KmcKHOHX, Briefe, t. I, pp. 663-667. Zasius était l'auteur de cette lettre; voy. v. Bezold, Briefe Casimirs, t. I, p. 9, note 1. Relativement au passage sur les Huguenots, voy. Gillet, dans VHist. Zeilschrift de Sybel, t. XIX, p. 78, note.

2;i6 DÉLIBÉRATIONS RELlGIErSES A LA DIÈTE d'aUGSBOURG DE 1566.

les princes et leur religion le prédicant calviniste. Je crains, pour beaucoup de raisons, que cette Diète ne fortilie extrêmement le Zwinglianisme, et cela plus que personne ne le prévoit. Ce serait là, sans doute, le signal de la ruine définitive de la Germanie, car cette secte n'a en vue que la révolution et le meurtre, comme le prouvent les événements de France. J'ai peur que les Calvinistes ne soient les plus forts, et que bientôt les Luthériens eux-mêmes ne soient plus en sécurité dans leurs Églises; plusieurs fois déjà, nous avons vu l'hérésie engendrer des calamités effroyables; pendant le prêche ou pendant le service divin, on a vu des chrétiens s'entre-égorger. Que Dieu nous préserve de voir jamais les ennemis de l'Eucharistie, altérés de notre sang, l'emporter un jour sur nous » ! » Les théologiens luthériens exprimaient quelque temps après les mêmes appréhensions. « L'esprit calviniste, vraiment judaïque et calviniste à la fois, » écrivait Samuel Ruber, « n'aura point de repos et ne sera pas satisfait qu'il ne se soit repu de notre sang et de celui de nos enfants, et qu'il n'ait bouleversé la terre entière ^. »

Répondant à la déclaration des princes protestants, l'Empereur, le 22 mai, les pria de nouveau de se souvenir que la paix de religion n'avait été conclue qu'entre les membres de l'ancienne foi et ceux de la Confession d'Augsbourg; que, par l'exclusion de toutes les autres sectes et opinions, les deux partis avaient entendu se mettre à l'abri de nouveaux troubles religieux, et que sa haute mission lui imposait le devoir de veiller à ce que la paix d'Augsbourg fût maintenue et obéie. Il ne savait, disait-il, comment accorder leur déclaration avec le décret du 14 mai, publié avec l'approbation et d'après les conclusions de toute l'assemblée, non plus qu'avec leurs protestations privées, verbales ou écrites, il était impossible, devant Dieu et devant les hommes, d'abriter en même temps sous le même manteau ceux (jui adhéraient de cœur à tous les articles de la paix d'Augsbourg et ceux qui, sur plusieurs points, et non les moins importants, comme celui de la Gène, se trouvaient en plein désaccord avec elle. On ne pouvait en conscience donner aux nations (Hrauyèi-es, par une tolérance imprudente, toute liberté de propager de dangereuses erreurs. Comment parviendrait-on jamais à fixer définitivement les dogmes, si personne, à quelque secte qu'il appartint, n'était obligé de rendre compte do sa foi? Depuis les temps apostoliques, toutes les hérésies qui s'étaient produites s'étaient toujours trouvées d'accord en beaucoup de points avec l'Église universelle; les sectes actuelles, même l'Anabaptisme,

• Ki.ur.Kiioiiv, Friedrich ilrr Fromme, pp. 46G-467.

» Hfflanfj, etc. Vorrede A. ;{'', Voy. (Iklüstinus, Prüfung, F. "-'.

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