‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 438 sur 572 · CONJURATION DE GRUMBACH. 15CG · texte numérisé non relu

CONJURATION DE GRUMBACH. 15CG

écrivait-il, mais avec des boisseaux qu'on puiserait l'or ; la soie et le velours se mesureraient aux longues piques des lansquenets. Quant au ban d'Empire, Maximilien, parjure à son serment, indigne de la couronne et de la dignité suprême, serait bientôt puni d'avoir osé le prononcer *.

Quand tout espoir de secours fut perdu, le duc et Grumbach prirent un parti dt-sespéré : faire transporter au Grimmenstein toutes les munitions de guerre, tout l'argent qui se trouvaient encore dans la ville, ordonner aux troupes valides de s'y enfermer, chasser le reste de la population hors des murs, mettre le l'eu aux quatre coins de Gotha, et attendre l'ennemi de pied ferme. Mais une sédition éclata dans la garnison au moment où cette courageuse résolution allait être exécutée. Les insurgés firent prisonnier le général de Brandenstein, commandant delà forteresse, assaillirent le Grimmenstein, se saisirent du chancelier Brück, de Guillaume de Stein, et autres ardents partisans de Grumbach. iJean- Frédéric essaya en vain de protester. Traîné hors de son lit, il fut transporté sur une civière à l'hôtel de ville, où se trouvaient déjà les autres prisonniers, aux cris de « Voici la fiancée » ! On lui lia les pieds et les mains ; ensuite une députation composée de nobles, de gens de guerre et de bourgeois alla présenter les clefs de la ville à Auguste de Saxe (13 avril 1567). La garnison se rendit; la bourgeoisie fit amende honorable àgenoux, et jura foi et hommageau duc Jean-Guillaume -. Jean-Frédéric fut livré à son vainqueur, recommandé à la merci de l'Empereur et conduit à Dresde. Captif et proscrit, il espérait encore ; au donjon de Meissen, où il passa la nuit, il écrivit au crayon sur la muraille : « Tout finira par bien tourner! »Le prédicant Roth, qui l'accompagnait, dit avoir entendu raconter que le duc savait c( par révélations singulières'', » qu'il finirait par recouvrer ses états et ses sujets et parviendrait au rang suprême. De Dresde, Frédéric fut conduit à Vienne et condamné à la prison perpétuelle. Il subit sa sentence d'abord à Vienne- Neustadl, puis à Steyer, dans la Haute-Autriche.

L'interrogatoire des prisonniers débuta par « d'affreux supplices ». Auguste et Jean-Frédéric, cachés derrière un rideau de soie, prirent un barbare plaisir à voir torturer ces malheureux. Là encore, et jiendant toute la [)rocédure,((on put constater combien, ences temps malheureux, les mœurs étaient devenues féroces et comme l'Evan-

' Voidi-, driimhach, deuxicmf^ parlio, pp. 200-211). Omiui i-, l. III, ]ip. 4"j7, .*i37. nK< K, t. I, pp. 531, 5.'5G-53H, "Aï.

* Dans la ville cl an (ïriinmL'nstciii on trouva <r(''nui'mes approxisioniicmcnls, ■«oy. Glafky, pp. 233 23 1.

3 OuTi.oKK, l IV, pp. 275-27G,

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gile bien-aimé était peu entré dans le cœur de ces princes, qui l'avaient sans cesse à la bouche ». Le chancelier Brück supplia à doux genoux Günther de Schwazburg d'intercéder pour lui auprès des princes afin que, si ia vie ne lui était pas donnée, il pût du moins conserver son épée et être exempté de la torture. Quelques années auparavant, le comte s'était cru lésé par Brück dans la vente d'une seigneurie ; ravi d'avoir une occasion de se venger, il répondit avec emportement : « Misérable, souviens-toi du tort que tu mas fait! Point de grâce pour toi, tu seras traité comme tu le mérites! » Le docteur Craco, conseiller de l'Electeur de Saxe, fut non moins impitoyable. Brück le conjura également d'intervenir en sa faveur, invoquant le souvenir de son père, l'ancien chancelier^ « ce loyal et fidèle serviteur de la maison de Saxe et de la cause évangéliquo. » Il lui rappela aussi qu'il avait été autrefois son élève. Mais pour toute réponse, Craco l'accabla d'insultes. S'il avait appris jadis quelque chose de lui, n'avaitil pas reçu un bon salaire ? Quant à l'ancien chanceUer, s'il avait été honnête homme, pourquoi son fils n'avait-il pas marché sur ses traces! ? Au temps de sa faveur, Brück, pour des griefs insignifiants, avait fait charger de chaînes un secrétaire du duc, et deux fois avait assisté à son supplice, pressant le bourreau de tendre encore et toujours plus les membres de l'infortuné, tellement que celui-ci avait déclaré« que s'il continuait plus longtemps l'accusé craquerait certainement comme une corde de violon, car le sang lui sortait déjà du museau "^ ». Ce même secrétaire assistait ce jour-là à la torture de son ancien persécuteur. Pendant quatre jours consécutifs Grumbach et Brück furent interrogés et torturés l'un après l'autre. « Ils ont poussédes cris si horribles, » écrit un témoin oculaire, « qu'on les entendait de tout le château. » Craco se souvint sans doute de cette scène d'horreur lorsque, plus tard, par ordre d'Auguste de Saxe, il dut lui-même subir un semblable supplice.

La sentence de Grumbach portait que ses crimes avaient mérité les châtiments les plus rigoureux, mais que l'Electeur,« dont la bonté naturelle était connue de tous,» voulait bien user d'indulgence à son endroit, et le condamnait « simplement » à être écartelévif. Brück, sans qu'il fût fait mention de la « bonté naturelle » de l'Electeur, fut condamné à la même peine ; Guillaume de Stein à être décapité, puis écartclé; Hans de Beyer et le prophète aux anges à être pendus.

Le 18 avril, sur la place du marché, en présence de l'Electeur et des princes, comtes, gentilshommes, soldats et bourgeois, et d'une

1 Grüner, p. 286. Beck, t. I, p. 572.

- Köhler, t. XII, pp. 40j-40G. Beck, t. I, p. 489.

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multitude de peuple, la terrible exécution eut lieu. A dix heures du matin, Grumbach, vieillard de soixante-quatre ans, goutteux et infirme, fut portédans une vieille litirreparhuit valets do bourreau; au moment où il montait les degrés de l'échafaud, les trompettes retentirent : «• Les bourreaux, » dit un témoin oculaire, u lui ont d'abord arraché le cœur, puis ils ont frappé à coups redoublés sur sa bouche; ensuite son corpsa été séparé en quatre morceaux. » Brück suppliait qu'on lui tranchât la tête avant de l'écartelcr; maison n'eut point égard à sa prière, car les bourreaux voulaient que tout se passât exactement « comme Sa Grâce Electorale l'avait ordonné ». Pendant son supplice, il disait à haute voix :« Seigneur très miséricordieux,ayez pitié de mon âme ! » Les autres condamnés subirent ensuite leurs diverses peines. Hans Beyer mérita par sa fermeté que le rapport dise de lui : « 11 est mort fort patiemment et a fait une belle tîn. » Un paysan acheta les planches qui avaient servi à construire l'échafaud et en tit une chambre pour sa maison.

Auguste, afin de perpétuer le souvenirde ces événements, fit frappera Gotha une médaille c(immémorative, portant cette inscription : « La bonne cause triomphe. »Le poète du «Rossignol »rima les vers suivants : »

Auguste enfin rentre au logis

Content d'avoir si Ijien^agi ;

Les diables aussi s'éljattaicnt,

Dansaient, cliantaient et juliifaicnt!

Les enfants des petits enfants

Vengeront ces actes sanglants

Quand serons morts depuis longtemps.

En Allemagne est allumé

Un feu si bien accommodé

Que jamais on ne f'éteindra,

Et que toujours if ffambera '.

' Voy. Voigt, 2= partie, pp. 246 et suiv. Beck, t. I, pp. 569-584. Menzel, t. If, pp. 434-435. Voy. dans Obtlokk (t. IV, pp. 546-560) l'iaclicatioii des chausons et des vers relatifs à la conspiration de Grumbach. Sur « le Rossignol », en particulier, voy. KocH, t. II, pp. 7 et suiv., pp. 165-166. Calimgh, Aus dein i6. Jahrhundert, pp. 262-278. L'auteur de ces vers, réédités pour la première fois par Lessing, est l'ancien diacre d'IIeidelberg Guillaume Kiebitz^ cité dans ce volume à la p. 44. Sur les menaces de Maxinnlien à l'Electeur palatin Frédéric III à propos du « Rossignol », voy. Kluckhohn, Friedrich der Fromme, pp. 291-293. Au sujet de Gasjiard Weidliny, cité par Koch (t. II, p. 21) et sur Unpiel il avoue mancjuer de renseignements précis, ou trouvera des documents intéressants dans les archives do Francfort {livichsxnchen, 1566-'1568). Celait un marchand déconsidéré, emprisonne à Francfort pour vol sur la voie publique et pour avoir pris part au complot de Grundtach. Dans une dépêche datée de Vienne le H août 1567 l'Einp(îreur ordonne au Gonseil de Francfurt de faire arrêter « le poète du Rossi" gnol » Guillaump Gléuvitius, dont la l'enime et les enfants liabitaicnl la ville.

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L'incendie, en effet, continua ses ravages.

L'Empereur ne comprit toutela gravitédu complot deGrumbach que par les actes et documents envoyés à Vienne par la ciiancellerie ducale. Lorsqu'enmai 1567 les merabresd'Empirelesplus influents, et à leur tête les trois Electeurs ecclésiastiques, vinrent implorer la grâce de Jean-Frédéric, Maxirailien répondit qu'il s'était convaincu lui-même, en examinant les papiers secrets, que le mal avait étéplus grand qu'on n'en avait d'abord été averti; que le duc n'avait pas seulement pris part à la conspiration, maisqu'il en avait été le chef; qu'il avait eu le dessein, longuement prémédité, de bouleverser l'Allemagne et d'y allumer un tel incendie que, si le complot eût réussi, l'Empire eût été plongé dans une détresse sans nom, dans la ruine et la désolation, « car sa personne et son autorité n'eussent pas été épargnées i ». Le 11 août 1567, Maximilien déclarait à la Diète d'Erfurt ;qu'd avait été informé qu'Ernest de Mendelsloe, le principal proscrit, et ses partisans ne cessaient d'ourdir de détestables intrigues pour exciter de nouveaux troubles, émeutes et rébellions dans le Saint-Empire; qu'ils soulevaient les sujets contre leurs maîtres légitimes et les vassaux contre leurs seigneurs i). L'Empereur dit avoir reçu aussi des renseignements très précis sur les projets de plusieurs membres d'Empire qui avaient joué un rôle dans la dernière rébellion, et conspiraient jusqu'à ce jour. Cependant après l'issue fatale de la conspiration du duc de Saxe, on n'en vit plus de semblables parmi les princes luthériens. La cour de Heidelberg, alliée de la France- , devint le point de ralliement de tous les efforts révolutionnaires pour le 'renversement de la constitution et la destruction totale de l'Eglise Catholique.

1 Grüner, Urkunden, n" 21. En 1371, les; trois princes ecclésiastiques, bien que leurs possessions, d'après le plan de Grumbach,eussent été désignées,comme devant être la première proie des conjurés, s'unirent pour solliciter instamment, près de l'Electeur Auguste, la grâce de Jean-Frédéric.« Leur requête,» écrit Menzel (t. II, p. 436), « est très intéressante au point de vue de l'esprit catholique de cette époque. On n'y découvre aucune trace du fanatisme papiste. »

- KocH, Quellen, t. II, p. 51.

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