LA FRANCF. ET LES PAYS-BAS
Pape lie songeait qu'à urgaiiiser la campagne contre les Infidèles- Les princes protestants semblaient tout disposés à servir les desseins delà France. « L'Allemagne, qui nous a jadis battus, nous tend aujourd'hui la main et nous propose une alliance qui, d'une part, retire des forces aux Espagnols, et de l'autre double les nôtres. ;) (c La guerre est une nécessité pour la France,» dit Duplessis-Mornay au conseil du roi;« il faut vider tant de sang corrompu et superflu qui pourrait créer quelque nouvelle maladie au corps de voire état, il faut en saigner, ou pour le moins en esventer la veine, entreprendre, dis-je, une guerre i. » « Déclarez la guerre à l'Espagne, » dit Golignyau roi d'un ton menaçant, « ou bien nous serons contraints de la déclarer à votre Majesté-. » Charles IX se laissa entraîner. On mit promptement les choses en mouvement; « à toute heure, on expédiait des ordres pour la cavalerie et l'infanterie ^. »
Catherine de Médicis trouvait la situation grosse de périls et n'eût voulu soutenir Orange que dans le cas où l'Angleterre et les princes allemands se fussent mis de la partie.
Dans l'entrevue de Cassel (juin 1572), Auguste de Saxe, Jean-Casimir au nom de son père, l'Electeur Frédéric et Guillaume de Hesse s'engagèrent à mettre en cas de nécessité 3.000 reîtres à la disposition du roi de France, et à supporter les frais de l'expédition jusqu'à la frontière. Schomberg fut envoyé aux princes allemands muni d'une instruction du roi datéedu 10 aoùt^; de nouvelles négociations furent aussi entamées avec l'Angleterre.
Cependant Goligny, impatient de voir marcher les événements, n'hésita pas à déclarer à la reine Catherine qu'il commencerait la campagne sans attendre ses ordres. Il dit au conseil royal qu'il avait promis au prince d'Orange « tout secours et toute faveur, qu'il allait être obligé de sauver son honneur avec l'aide de ses amis, de ses parents et de ses serviteurs, et que, s'il le fallait, il irait lui-même au secours du prince d'Orange 3. Le 11 août, Guillaume d'Orange écrivait à son frère qu'au dire de Coligny on avait équipé pour lui environ 12.000 arquebusiers et 3.000 chevaux, et qu'il comptait prendre sans tarder le commandement de ces troupes '5; que Catherine de Médicis semblait avoir perdu toute influence sur le roi'^ que
* Baumgartex, pp. 204-206. Kervyn de Lette>hove, t. II, p. 497. 2 Du Plessy-Mornay, t. II, pp. 20-37.
^ Kervyn de Lettenhove, t. II, p. 505.
^ Rapport de Tambassadeur véaitien Giovanni Micliicle dans Albéri, Sér. I, vol. IV, pp. 283 et suiv.
■> Kervyn de Lettenhove, t. II, p. 314. ^ Voy. Bau'-mgarïen, pp. 211-2^0.
"! GrOE.\ VAN PKi.NbTERER, t. 111,1). 490.
342 EFFET PRODUIT EN ALLEMAGNE PAP LA SAINT-BARTllÉLEMY. 1572
Coli{^ny f,'Ouvernait entièrement, et que déjà il était question de renvoyer la reine à Florence avec le duc d'Anjou, Tenncmi déclaré de l'amiral *.
Le 18 août, le mariage de Marguerite de Valois avec Henri de Navarre fut ctMébré. « Les Huguenots méditent un grand coup, » écrivait l'ambassadeur florentin;« quand les l'êtes du mariage seront terminées, la plupart se retireront et penseront à leurs intérêts dans le cas où le roi ne changerait pas d'opinion : on tient pour certain qu'ils soni tous parfaitement préparés pour la campagne de Flandre.» On armait dans presque toutes les provinces. 40.0U0homraesenviron n'attendaient qu'un ordre de Coligny.
Pendant ce temps, Calherinc et le duc d'Anjou formaient le projet de se débarrasser de l'amiral en rejetant la responsabilité du crime sur les Guisesetsur le ducd'Albe.Le 22 août, un coup d'arquebuse, parti d'une fenêtre du Louvre, atteignit Coligny, sans toutefois le blesser mortellement. Huit cents Protestants, le prince de Condé à leur tête, allèrent demander justice au roi. Le 23, les Huguenots exaspérés parlaient d'envaliir le Louvre, de massacrer la famille royale et de proclamer roi Henri de Navarre.
La surexcitation générale des esprits produisit l'horrible carnage de la Saint-Bartliélemy. Le massacre des Huguenots fut résolu moins pour des motifs de religion (]ue parce (ju'ils étaient le parti de la conspiration politique et militaire.
Dans les provinces comme à Paris, la persécution des Calvinistes, ordonnée par la reine athée Catherine do Médicis eut un caractère essentiellement politique -.
Les horreurs de la Saint-Barthélémy interrompirent pendant un certain temps les relations delà couronne de France avec les princes protestants. A dater de ce jour, Auguste de Saxe ne voulut plus avoir rien de commun avec la France; il se détacha aussi de Guillaume d'Orange. « Si nous sommes sincères, » écrivait-il le 10 octobre l.')72 à rRlecteur palatin, « nous avouerons (ju'il nous a toujours été nuisible de faire cause commune avec les protestants de l'étranger. » Auguste n'approuvait pus davantage les ligues particulières entre les membres protestants du Saint-I'^mpire. « Lu Alle-
' Kkhvvn i>k Lettknhovk, t. Il, p. .'îlS.
* Pour plus (ic ciclails, voy. K(;h\yn i>i: I^itiimiovi:, l. II, (ip *i2l-"i9H. HArMc^vii- TEN, pp. lik-t^l .
POLITIQUE DES PRINCES d'ORANGE. 1572. 343
mngne, » disait-il, « nous n'avons rien à craindre des princes catholiques aussi longtemps que nous-mêmes n'attenterons pas à la paix de religion ; cette paix oblige aussi l'Empereur et tous les membres d'Empire à prendre l'ait et cause pour ceux qui seront attaqués contre toute attente par les souverains de l'étranger ^ »
Même dans le comté de Nassau, les prédicants luthériens n'étaient pas favorables au prince d'Oi'ange. A Dillenbourg, le surintendant ßernhardi fut jeté en prison pour avoir soutenu « que la guerre des Pays-Bas était anti-chrétienne; que les soldats qu'on y entraînait devaient être considérés comme de pauvres victimes conduites à l'abattoir, et que toute l'affaire n'était qu'un complot calviniste^. Les Luthériens étaient persuadés que si l'Espagne eût offert à Guillaume des grâces et des présents il eût fait peu de cas de la religion et du « saint Evangile - ».
Effectivement, en 1572, les comtes Jean et Louis de Nassau vinrent trouver l'archevêque de Cologne, Salentin, pour le prier d'agir près de Philippe II en faveur de leur frère, dont il était le plus proche voisin. Pourvu que Philippe consentit à lui assurer une pension annuelle équivalente aux biens qu'il avait perdus, Orange s'engagerait àquitter les Pays-Bas pour n'y plus jamais rentrer ; il offrait de rendre au roi toutes les villes conquises et d'y rétablir la religion catholique ^. Cette dernière promesse ne l'engageait à rien de bien difficile, car la masse du peuple flamand était restée fidèle à l'ancienne foi, et dix ans plus tard Orange écrivait aux bourgeois de Gand qu'il n'était que trop certain que dans les Pays-Bas, surtout en Flandre, il n'y avait pas une seule ville dans laquelle les Catholiques ne fussent en majorité, et que ce n'était que par la l'orée qu'on parvenait à les maintenir dans la nouvelle religion *.
1 Kluckhohn, Briefe, t. II, pp. 468, 534-538.
2 Keller, Nassau, p. 399.
3 Warunncf vor rebellischen C o nsp i ratio ne n unter dem Schein des Evanjelii (1572; C*.
* «... Entregaria a S. M. todas las 'villas rebeladas, con el establecimiento de la fee catôlica en ellas. » L'archevêque commuoiqua cette ouverture au duc d'Albe, qui ne voulut pas y donner suite. Orange fit venir l'un des plus célèbres professeurs de l'Université de Louvain et lui' avoua, s'il faut en croire lerécitdu professeur à Morillon, « qu'il était malheureux, et que ses gens lui commandaient plutôt que lui à eux ; que, à la longue, il ne sepolrait soubstenir ; et il lui confessa que cela savaitil bien, et que, s'il pouvait obtenir la grâce de son roy et du Pape, il se mettrait à deux genoulx pour recevoir leur commandement. » Morillon, qui rapporte ceci le 16 décembre 1362 au cardinal Granville, ajoute : « A ce que je vois, il se ferait catholique pour ravoir son bien, pourvu que Philippe consentît à le satisfaire. » Kervyn de Lette>"hove, t. III, pp. 195-196. F'hilippe ne voulut rien entendre, et les « fureurs » du duc d'Albe continuèrent. « Illa militum intolerabilis licentia, » écrivaient les évêques le 13 mai 1573 au roi, « ac injustitia et concussiones aliaeque injuria; vehementer etiam animos populi catholici aliénâtes pacne ad desperationem
34i LE PALATINAT, LA FRANCF. ET LES PAYS-BAS. 1573.
Au mois de septembre 1572, Louis de Nassau offrit au duc d'Albe de réunir son armée à celle de son frère et d'envahir la France, «pour le plus jjrand avantage et intérêt de la couronne d'Espagne». Albe repoussa la proposition : « Je tiens Louis de Nassau pour un fort malhonnête homme, » dit-il; «je vois qu'il ne se contente pasde trahir d'un côt('% il veut trahir de l'autre *. » « Guillaume d'Orange et son frère, »disait le conseiller d'Etat français Jean de Morvilliers en avril 1573, « aimeraient mieux voir crouler le monde que de se tenir tranquilles en se contentant d'une fortune médiocre 2. » Théodore de Bèze, au contraire, n'appelait Louis de Nassau que « le champion du Seigneur ».
La cour palatine fut la première à se rapprocher de la France. Le comte Jean Casimir dit à un plénipotentiaire français en avril 1573 qu'il était tout dévoué à la maison de Valois et qu'il regrettait fort d'avoir pris part à la seconde guerre de religion ; mais il avait été entraîné, disait-il, par de (aux donneurs d'avis ; Dieu lui était témoin qu'il n'avait pas maintenant la moindre envie de conduiredc nouvelles Iroupesaux Huguenots. H brûlait, au contraire, de se voir bientôt à la tête de six mille cavaliers allemands, dont le roi resterait entièrement le maître •*. Louis de Nassau, repoussé par le duc d'Albe, se retourna, lui aussi, vers la France. A Francfort, pendant la foire de l*àques (1573), il entra en relations avec l'agent français Schomberg. Bien peu de temps auparavant, il avait parlé d'envahir la France pour venger les crimes de la Saint-Barthélémy, maintenant il otfrait à Charles IX, par l'ordre duquel les Huguenots avaient été massacrés, deux provinces flamandes : la Hollande et la Zélande. Mais Orange, qui entendait les garder pour lui tout seul, ne voulait reconnaître au roi qu'un droit de patronage; il lui cédait toutes les conquêtes qu'il pourrait faire dans les Pays- Bas avec son secours, pourvu qu'il s'engageât à donner trois cent mille florins; tel fut le prix du marché ; Charles IX l'accepta, bien que ses finances fussent en fort mauvais état. Mais il savait un re-
multos adduxit. » La faculté de théologie de l'Université de Louvain représenta courageusement au roi ses devoirs. Les évêques avaient déjà blâmé sévèrement les édits rigoureux portés contre les hérétiques, et blâmaient encore davantage les mesures arbitraires et violentes du duc d'Albe. Le successeur d'Albe, Requesens, se plaignait à Madrid de l'attitude des evéques : « La plupart sont de braves gens, mais ils n'ont pas le courage de faire exécuter la moindre chose en matière de religion. Je ne pardonne à aucun des hérétiques; mais à quoi cela sert-il, si les évêques ne les dénoncent pas? En tout ce que je fais, i/s croient toujours voir l'inquisition. » KERVY^• deLettexhove, t. III, pp. 91-93, 472.
* Kervyn deLetïeishove, t. IIL p. 7o.
* Groen van Pri.nsïerer, t. IV, pp. 63*-6i. '■> Voy. v. Bezold, t. I, pp. 104-1Ü5.
LE PAI.ATINAT, F. .V FRANCK ET LES PAYS-HAS. 1573. 3i5
mède; il confisquerait les biens du clergé, et le Grand Turc, dans l'espoir de porter un coup décisif à l'Espagne, lui prêterait volontiers 300.000 couronnes tous les ans *. Louis de Nassau réussit aussi à attacher la cour palatine aux intérêts de son Irère Guillaume. Au mois demai,uu plan de campagne semblait avoir été arrêté entre lui et Frédéric; mais il n'aboutit point -. Le conseiller palatin Zuleger proposait un nouveau morcellement des Pays-Bas. 11 conseillait à Orange de céder à la reine Elisabeth les provinces de Zélande et de Hollande. (.< De cette manière, » lui disait-il, « la reine dominerait entièrement la mer et, grâce à l'argent anglais, l'un des fils de Votre Grâce pourrait à volonté conduire des troupes au prince d'Orange'^.»
Mais Schonibcrg avait à s'acquitter d'une mission plus importante aupiès des princes prolestanls.
Il conlia au comfe Louis (|ue Charles IX, bien (ju'en sa qualité de gendre de l'Empereur r«''lévation de la maison d'Autriche « lui fût très avantageuse », verrait avec plaisir, « dans l'intérêt général, » un protestant élevé à l'Empire. V:\v là, dit-il, non seulement la liberté de l'élection serait obtenue, mais encore toutes sortes d'embarras, depuis longtemps incpiiétants, seraient écartés. La maison d'Autriche avait la folle présomption de croire que l'Empire lui appartenait non par droit électif, mais par droit héréditaire. Si celte fois encore les princes protestants soutiraient (ju'uu p;ipi>t<' fût élu, ils s'exposeraient à de grands périls, peutêtre à être atta(jués au moment où ils s'y attendraient le moins. Outre cela, les finances de la maison d'Autriche étaient tellement épuisées que, sans les contributions de l'Empire, il lui eût été pres(|UO impossible de maintenir le rang suprême avec (piel(|ue dignité. D's à présent, les ujeinbres d'Empire, dans l'extrême pénurie où se trouvait la nation, ne pouvaient pres(|ue plus suffire aux charges (ju'on leur imposait, et si le roi romain était de nouveau choisi dans la maison d'Autriche, les impôts deviendraient encore pi us exorbitants, on les augmenterait arbitrairement, on les exigerait avec [lins de rigueur. Four tous ces motifs, le roi de France était disposé à favoriser l'élection d'un prince protestant. Non seulement il offrait ses servicesavec empressement.maisil s'engageait à fournir au [)rélendant des sommes importantes '^ »
* Kehvy.n ue Lettenhove, t. III, pp. 2Ü-22U.
* V. Bezold, t. I, pp. 104- 1U8.
ä GuoEN VAN Piu.NSTEREa, Suppl., 135*.
* «...Ces pro{)üsilions lurent faites aux princes, •> écrit Schoinbcrg au comte de Metz, « pour leur faire couler dans le cœur quelque bonne opinion de notre sincère bonne volonté à leur endroit; car cela donnera un honnèttî prétexte à nos amis de nous pouvoir mettre sur les rançs, comme ils sont délibérez de faire, étant tout
346 PROPOSITIONS FrtANÇVlSES RELATIVES A L ELECTION D UN ROI.
Au moment de cette ouverture, la France avait déjà « damé le pion à la maison d'Autriche » en Pologne. Le 9 mai 1573, le frère de Charles IX, Henri d'Anjou, avait été proclamé roi, et le prétendant de la maison de Habsbourg, l'archiduc Ernest, avait dû « se contenter du spectacle ». Le nouveau souverain, « dans l'intérêt du bien public, » désirait vivement, lui aussi, voir un prince protestant ceindre la couronne impériale, et promettait, dit en son nom Schombei'g, de travailler de toutes ses forces dans ce sens. 11 ne restait donc plus à écarter que le roi d'Espagne; mais une fois nommé, le nouvel Empereur, appuyé par la France, la Pologne et les membres d'Empire protestants, serait de force à leur tenir tète. Si cependant h Diète préférait Charles IX à un prince allemand, le roi promet lait la suppressic.n des impôts, le maintien de toutes les libertés, la conclusion d'une paix honorable et solide avec les Tin'cs. Mais il fallait de toute nécessité entretenir une correspondance amicale avec la France et la Pologne, afin de contrebalancer et déjouer les complots perpétuels du roi d'Espagne en Allemagne ^.
« Qui ne sait, » écrivait Schomberg en 1573 au comte de Reta, «que rien n'est plus utile aux Protestants dans leur lutte contrs les Catholiques allemands, dont ils usurpent les biens, et qu'ils sentent protégés par le roi d'Espagne, la maison d'Autriche et les états italiens, que le contrepoids de la France? ^ » « Les princes protestants, » écrivait le comte de Morvilliers en avril 1573 dans un mémoire adressé à Catherine de Médicis, « mettent louten œuvre pour brouiller la France avec l'Espagne. On dirait que leur repos, leur grandeur, leur sécurité et tout l'espoir de voir leur religion s'étendre, dépendent entièrement d'une guerre entre ces deux puissances. » « Sous François P"", les pensions françaises montaient à dix mille livres; maintenant elles constituent pour l'état français un véritable tribut régulier, car elles s'élèvent à plus de cent mille livres, et une fois qu'on les a promises, il faut les payer, quelque délabrées que soient les finances royales; on ne parvient pas à rassasier les princes, leur cupidité est étrange 3. Mais aussi, ils sont entièrement dévoués à la France. » Schomberg donassurés que les princes s'accorderont aussi peu de prendre ung d'entr'eux que les Polonais se sont peu accordés de prendre ung Piaste, » Groen van Prinsterer, t. IV, p. 110*.
' Dépèche de Louis de Nassau à Simon Bing, gentilhomme hessois, le 28 août 1573. Voy. Groex\ van Prinsterer, t. IV, pp. 97* 107*.
^ Groe>' VAX Prinsterer, t. IV, p. 113*.
3 GftOEN VAN Prinsterer, t. IV, pp. S9* 61* 69*. Guillaume d'Orange dit un jour au confident de Jean -Casimir, La Huguerye, « qu'il ferait tout au monde pour mectre en mauvais ménage les rois de France et d'Espagne ». La Huguerye, t. I. p. 279.
PROJETS ÜK SÉCULAIllSATlON. 1Ö73. 34T
nait surtout les plus grands éloges à Guillaume de Hesse. « Celuilà, » l'crivait-il au duc d'Anjou, « a vraiment la floui* de lys plantée au cœur. C'est rcniiemi de tous nos ennemis *. »
Depuis longtemps on se flattait en France que, par l'acquisition de la Pologne, on parviendrait à la couronne imprriale, et par là à une monarciiie française européenne. « 11 nous faut lu Pologne à tout prix, » répétait Shomberg avant l'élection d'H'mri d'.\njou, « c'est le niarclie-pied qui nous fora monter plus haut. » « l.a France et la Pologne, » écrivait .Montluc, u pourront, alliées aux Turcs, tenir en échec le reste de l'Europe. L'Empereur mort, la couronne romaine doit écheoir au frère du roi d'.Anjou (|ui s'unira par mariage à quehjue puissant prince dEinpire sans avoir é|^ard a la religion. Toutes les prophéties ont annoncé un nouveau Charlemagiie à la maison de France. »
L'Electeur Frédéric et sonlils Jean-Casimir entraient dans tous les plans de Schomberg touchant l'alliance française et la prochaine élection imjiériale; déjà les Palatins combinaient une sorte de capitulation en faveur de la dynastie étrangère"-.
A cette même date, Louis et Jean de Nassau organisaient une ligue entre les comtes et seigneurs calvinistes du Uliin pour la sécularisation des évèchr-s rhénans ^. Frédéric se proposait d'en prendre la direction et de choisir pour lieutenants généraux ses deux fils Jean-Casimir et Christophe. >' Notre ligue réussit à merveille, » écrivaient Louis et Jean à leur frère le prince dlh-ange le 'i'i octobre lo73; « non seulement des comtes, mais des Electeurs, des princes, des cités, des gentilshommes, le roi de France lui-même et son frère le roi de Pologne, ainsi <ju'un grand nombre de nos coreligionnaires polonais, sont des nôtres *. » Frédéric espérait annexer au moins l'évèché de Worms ^ à ses états; révè(|ue de Spire, disaiton, i< avait déjà trouvé une femme » ; l'archevêque do .Mayenee, Daniel de Brendel, passait pour être favorable aux Protestants; pour
' V'oy. GnoEV van PaiNSTEnEii, t. IV', [i. 54*.
* V. Bezold, t. I, pp. lii-lio. Voy. p. 85, noie 3, cl p. 119, note ^. GnoEN van l'niNSTERER fait un mérite au prince d'Orançe d'avoir voulu ôter la couronne imperiale de la maison de Habsbourg pour la transférer à la maison de N'alois. Guillaume, selon lui, voulait afîrancliir la Chrétienté du despotisme religieux et politique de la maison de Habsbourg. Archives, t. VHI, XLII.
^ v. Bezold, t. I. pp. 110, 1Î9. La Huguerye dit au sujet de • la ligue des comtes ■> (LossE.x, Kölnischer Kriej, t. I, p. 213, note) : « Afin d'assurer et nouer la négociation, led. s"' électeur les assura d'eslre leur chef et de leur donner au bcsoing ses deux fils, Casimir et Cliristofle, pour ses lieutenants généraux aux arm 'îes. Et fut ainsi l'affaire résolu et tenu pour faict, et toutes leurs promesses et signatures mises en main ded. s' électeur.» Mémoires, t. 1, pp. 106-107.
♦ Groen van FniNSTEnER. t. IV, p. 2i4. '- V. FÎKZOun, t. I, p. 4i2, n» 293.
348 PROJF.TS DR Sl':Cr L ARIS ATION. 1573.
décider l'archevêque de Cologne, Salentin d'Isenbourg, qui n'était pas prêtre à apostasier, l'Electeur pensait lui donner a une pension de France et une femme, » peut-être même sa propre lille *. » Pendant l'hiver de 1573, le chancelier Eliem et Jean de Nassau entrèrent en pourparlers avec le prélat. Il fournissait des secours au duc d'Albe et touchait une pension de l'Espagne, ce qui ne l'empêchait pas^ au dire dcEliem, « d'être mauvais espagnol ». Il se souciait fort peu du Pape, il détestait les prêtres, surtout les Jésuites. Il était arrogant, ambitieux, avare envers les pauvres, et désirait extrêmement se marier, mais il tenait à rester catholique. 11 dit un jour à quelques gentilshommes qui étaient venus lui faire des propositions de la part des membres d'Empire protestants que, « s'il était sûr d'être bien soutenu sans être obligé de changer sa religion, il se marierait volontiers et conserverait l'évêché » ! Tandis que ces négociations se poursuivaient à Cologne' un nonce vint apportera l'Electeur la lettre papale conlirmant son élection. « Sa présence a produit ici un singulier eliet, » écrit Elieni. « Le comte Jean de Nassau s'assit à la même table que le nonce et les deux jésuites qui l'accompagnaient ; or l'un voulait mener l'Electeur au bon Dieu, l'autre au diable. » Salentin accueillit froidement l'envoyé du Saint Père; il le congédia presque immédiatement sans cérémonie, et avec quehjue peu de dédain. Il resta l'allié de l'Espagne tout en acceptant la pension française, disant que les couronnes de France lui plaisaient plus que les thalers d'Espagne; qu'il était allemand, que la patrie lui tenait au cduu', et qu'il avait toujours chéri ses libertés 2. » « 0 pauvre patrie allemande, » s'écriait un contemporain, « les princes t'ont toujours sur les lèvres et ils te trahissent sans vergogne ; ils courent te vendre à l'étranger, au détriment et à la honte de toute la nation; il n'y a plus de loyauté parmi nous, nos princes
* V. Bezold, t. I, pp. 130-131, 442, note 2. Lossex, Kölnischer Krieg, i. 1. p. 211. L.v IIluleuyk (t. 1, pp. 202-204) donne d'abondants détails sur « les négociations palatines avec les évêques du Rhin, pour les faire prendre femme, et avec les armes, leur assurer leurs évêchéscn patrimoine perpétuel ». « Et déjà avait gaii^ae l'evesque de Speire, qui avait la femme toute trouvée ; de l'evesque de Mayence ils en avaient bonne espérance; de celuy de Trêves ils n'en faisaient point d'estat, sinon pour en faire anj butin. Mays la peine se trouva aux deux évoques de Cologne et de Liège, près duquel on gaigna un commandeur qui le gouvernait du tout, luy donnant espérance de lui faire espouser la damoiselle de Bourbon, qui estait à Heikleberg, et près de celui de Colongne, qui estait lors Salatin, comte d'izemburg, comme celui de Liege, de la maison de Grosbech, son mareschal, avec de grands moyens; offrant ledt s' électeur aud. cvesque de Colongne sa fille en mariage et de luy conserver l'evesché et électoral héréditaire en sa maison. lit estaient, quand je fus depesché, ces négociations en bons termes. »
s Voy. Groen van Prinsterer, t. IV. pp. 337-341, 342-343. Sur les relations de Salentin avec l'Espagne à la même date, voy. Gacii.vrd, Corresp. de Philippe II, t. II, pp. 393, 444 4iti.
PROJET d'une ligue PROTESTANTE UNIVERSELLE, iri"'}, 349
intriguent et complotent à droite et à gauche avec tel et tel potentat en guerre l'un avec l'autre, et cependant ils veulent être considérés comme d'honnêtes gens et comme les protecteurs de ce pauvre peuple qu'ils trompent et trahissent. Quant à la grandeur et à la dignité de l'Empire, ils n'en ont cure * ! »
Ces reproches pouvaient s'appliquer à la cour palatine.
Philippeil, menacé dans ses terres héréditaires de Bourgogne et forcé de se mettre sur la défensive, demanda aide et protection à l'Empereur, qui lui promit de lui faire parvenir un certain nombre de (juintaux de poudre,et (''crività lEleclcur palatin pour le prier de prendre sous sa protection les serviteurs espagnols et allemands chargrs de conduire cet envoi à travers le l'alatinat.Le 0 octol)re lo73, les propres lils de l'Electeur, Jean-Casimir et Christophe, sur|)rirent le convoi sur la route, menacèrent les conducteurs de Ma potence, refusèrent de lire les lettres impériales dont ils étaient porteurs, et envoyèrent dans les nuages la fumée de quinze chariots de poudre -. Les plaintes de Maximilien sur ce mépris de son autorité et de son honneur furent v paroles au vent ».
Bientôt de grands projets de ligue recommencèrent cà occuper les esprits. A Spire, vers le milieu d'octobre, des négociations furent entamées pour la formation d'une vaste confédération dans laquelle devaient entrer l'Angleterre, l'Ecosse, les princes allemands, les Pays-Bas et les cantons suisses protestants. La reine d'Angleterre accepta les conditions proposées par l'Electeur palatin au nom des princes protestants, mais elle refusa de s'allier à la Suède et au Danemark •'. Charles iX offrit des secours en argent pour une expédition dans les Pays-Bas, et Jean Casimir les reçut à Metz pour les princes de Nassau '*. Ces derniers avaient maintenant « tout co qu'il fallait pour commencer la danse ». « Vous toucherez la somme promise tout entière, au comptant, et à l'endroit qu'il vous plaira, » écrivait Schomberg à Louis de Nassau le 29 septembre ^. L'Electeur Frédéric espérait encore faire revenir Auguste de Saxe de ses préventions contre l'alliance française. En novembre, Jean-Casimir, au nom de son père, se rendit à Dresde pour lui représenter combien il importait do soutenir le prince d'Orange. Le roi de France avait donné 100.000 couronnes et l'on pouvait espérer que la reine d'Angleterre en ferait autant; elle paraissait disposée à arrêter les galères espagnoles, à envoyer des munitions et des troupes, et même
• Franzosentrutz , f. 3.
* Voy. Kluckhoiin, t. II, pp. 598-607. Voy. v. Bezold, t. I, pp. 127-128. ' Kervyn de Lettenhove, t. III, pp. 283-294.
« V. Bezold, t. I, pp. 109-110.
^ Groen van Prinstereh, t. IV, p. 207.
350 IE PALATINAT ET LES PAYS-BAS. Ia74.
à prêter quelque argent, bien qu'en secret et de troisième main, un venait de lui demander de faire déposer en un lieu sûr deux ou trois cent mille couronnes ; on était en négociation avec Tarchevêque Salcntin qu'on espérait retirer du parti du duc d'Albe, en obtenant pour lui une pension de la France. L'Electeur de Mayence avait aussi promis aux comtes de Nassau de soutenir leur cause et d'abandonner, pour les servir, la Majesté Impériale. Comme d'autre part l'alliance avec l'Ecosse était en bonne voie, on était encouragé de tous côtés, « à mettre la main à la charrue ^ ». En décembre, Louis de Nassau écrivait à Orange que l'Electeur palatin avait tenté de se saisir de la personne du stathouder nouvellement élu en route pour son gouvernement '^.
« Trahissant l'Empereur, »et malgré tous les avertissements qu'on put lui donner, le fils de Frédéric, Christophe^ commença à lever ostensiblement cavaliers et fantassins pour l'expédition des Pays- Bas. L'Electeur feignit longtemps d'ignorer les projets de son lils.» « 11 nous semble étrange, » lui écrivait l'Empereur le 20 février, « que les hls de Ta Grâce, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, bien que la plupart du temps ils soient à ta cour ou tout près de là, aillent et viennent, voyagent sans cesse et se mêlent d'affaires qui, non seulement vont droit à lencontre de nos lois et constitutions, mais encore troublent et blessent beaucoup de paisibles membres d'Empire. Comment ces choses peuvent-elles être ignorées de Ta Grâce? » L'Empereur ajoutait que, si l'autorité paternelle ne suffisait pas à empêcher de pareils actes, l'Electeur, comme chef de cercle, avait toute facilité de barrer le chemin à ses tils 3. « Si les Allemands ne se mêlaient pas des affaires de Flandre, » écrivait Jean de Hoja, évêque de Munster, au landgrave Guillaume, « la paix se ferait indubitablement d'elle-même. Déjà la Flandre, le Brabant, le Hainaut et d'autres provinces du roi se sont soumises à son autorité et sont en paix avec lui. Les Hollandais et les Zélandais, s'ils voulaient en faire autant, s'en trouveraient aussi bien que leurs voisins. Tant que cet apaisement ne sera pas fait, une longue guerre est à cramdre et si d'autres souverains étrangers viennent se joindre à l'Espagne, l'Empire pourra subir de tels revers que nos arrièrepetits-lils auront encore à les déplorer ^.
Christophe ne renonça pas à son expédition, mais elle eut une issue fatale. Le 14 avril 1574, l'armée allemande fut presque entiè-
1 Groen van Prinsterer, t. IV, pp. 127* 131*. ä Groen van Prinsterer, t. IV, p. 278. ä Kluckhohn, Briefe, t. II, pp. 630-631. * Groen van Prinsterer, U IV, p. 350.