PERSÉCUTION DES CRYPTOCALVINISTES EN SAXE
encore bien moins à les enseigner. Si l'on voulait le mettre à mort, il suppliait qu'on le fit du moins promptement, il était déjà à moitié dans le tombeau, il aimait mieux en finir avec la vie que vivre plus longtemps dans l'angoisse. On lui ôta tout moyen d'écrire; toute lecture, môme celle de la Bible, lui fut interdite. On l'obligea à payer son entretien dans la prison, et ces frais dévoraient son revenu. L'anxiété et la douleur abrégèrent les jours de sa femme Madeleine, fille de Mélanchtbon(septembrel57(j). Goinmeil disait un jour à Rauscber que le désespoir de sa femme et de ses enfants lui était plus sensible que ses propres maux, celui-ci lui répondit qu'au sujet de sa femmö il pouvait se calmer, parce qu'elle n'était plus de ce monde. «. Alors le prisonnier éclata en plaintes et en reproches amers, disant que la pauvre dame était sans doute morte de douleur K » L'Empereur, ému de pitié, écrivit à Auguste pour lui proposer de prendre Peucer à son service; mais Auguste répondit qu'il ne pouvait se passer de lui, et qu'il voulait à toute force le convertir. L'infortuné Peucer resta dans son cachot, sans qu'une seule parole do consolation lui fût adressée, constamment malade, torturé par l'angoisse que lui causaient ses enfants orphelins. Le bourgmestre Rauscher, les théologiens Selnekker et Andrea s'efforçaient en vain de l'amener à une rétractation -. Selnekker ne comprenait pas qu'il fût si difficile d'obéir à son souverain dans les choses de la foi. « Pour moi, ;) écrivait-il à l'Electeur, « j'irais très volontiers à quatre pattes à Dresde, rien que pour ôter de l'esprit de Votre Grâce le moindre soupçon sur mon orthodoxie 3. »
Pour découvrir les calvinistes déguisés et « leurs ruses perfides », l'Electeur eut recours aux sciences occultes. Le 2(5 mai 1576, il
' Historia Carceniin, pp. 330 et suiv. Peucer ayant fait une confession privée au pasteur Paul Pfeffinger, on engagea ce dernier à la révéler. L'iionorable résistance de Pfeft'inger rendit cette démarche inutile, p. 368. Pour plus dedclails, voy. Cali- NicH, Kampf, pp. 202-247. Arnold, t. II, p. 19. Henke, Peucer und Krell, pp. 31- 33. Voy. pp. 3S-40 la liste des sources et documents relatifs à Peucer. L'apologie qu'il composa pendant sa captivité a été publiée par Hermann AIüller, dans la Zeitschrift fiiv preassische Gesch. und Landeskunde, t. XIX (Berlin, 1877), pp. 90-135, 145-191. « A l'époque de la complète désorganisation des principes évangèliques, alors que prévalait une sorte d'inquisition en opposition choquante avec le principe protestant sur la liberté d'écrire, » dit l'auteur (pp. 91-92), « la persécution dont Peucer fut la victime atteignit les proportions d'un véritable drame, comme lui-même nomme à plusieurs reprises sa lamentable destinée. »
- Planck, 5'', pp. 600, 601, note.
3 Lorsque Peucer était encore en faveur, Andréa avait adressé à la mère de l'Electeur et à plusieurs cours un avertissement où se trouve le passage suivant : « On exécute les brigands qui ont fait périr plusieurs personnes ; mais Peucer a corrompu des milliers d'âmes. Il empoisonne comme avec un philtre l'âme de l'Electeur; comme' un chien, il rampe devant son cabinet et ne laisse pénétrer personne qui soit d'une autre opinion que la sienne. » Henke, Peucer und Krell, p. 24.
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iuleiTOgca ses livres de géomancie au sujet d'uu certain André Frcyliub, professeur de théologie à Leipsick, qu'il soupçonnait de garder au fond de son cœur des opinions calvinistes, bien qu'il eût abjuré ses anciennes convictions. Les livres interrogés donnèrent un chiffre signifiant clairement colère et jalousie. L'Electeur voulut y voir la preuve que Freyliub, « dont la cervelle était obstinée et séditieuse, )> avait fondé de grandes espérances sur « l'idole calviniste d'Heidelberg ;), et qu'il avait dessein d'assouvir sa soif de vengeanccsur le docteurS«ilnekker, qu'il haïssait moitellement II vit encore très clairement par ces chilfres que Freyhub « avait le pied levé pour partir, et pensait à prendre son bàlon de voyage pjurpasser dansun autre pays, laissant derrière lui l'odeur lélide d'un renégat»; il lui fut aussi prouvé que le traître ne viendrait pas à bout de se sauver, car une ligne transversale prouvait qu'il butterait contre un obstacle. A la question : Freyliub a-t-il oui ou non entretenu une correspondance criminelle avec le docteur Peucer? les figures donnèrent une réponse affirmative. « 11 m'est facile d'en conclure, » dit l'Electeur, « que ces deux coquins ont échangé des lettres, car ce chillre a répondu nettement oui, et c'est un des chiffres les plus sûrs. 11 n'y a donc point de doute qu'ils n'aient ourdi ensemble nombre de trames perfides, et cela depuis longtemps. » 11 fallait donc sévir. Ce même 26 mai, à 10 heures du matin, Freyliub fut arrêté, puis conduit en prison ci bientôt après exilé '.
Auguste ha'issait l'Electeur Frédéric, « l'idole calviniste de Heidelberg, » et ranlagonisme des deux princes joua un grand rôle dans l'histoire politiqueet religieuse de cette époque.
' RicuTEn, Die Punctirbiicher, pp. 22-23 (délaits sur la science de la géomancie, pp. 16-17.) Sur te trailemenl intligé au cliaucelier cteclorat KyseweUer et le président de cour Jean de Czeschaw, tous deux poursuivis comme cryptocalvinisles, voy. Kluckhohn, Archiv für sächsisdie Gesch., t. VII. pp. 144-117.