CHAPITRE V
l'empereur MAXIMILiEN II CONTRE LES DÉCRETS DU CONCILE. — RUINE TOTALE DU CATHOLICISME EN AUTRICHE.
Pour les Catholiques de rAllemagne, et surtout de l'Autriche, l'attitude, hésitante en apparence, hostile en réalité, prise par Maximilien vis-à-vis du Saint-Siège et des décrets de Trente, apporta de graves entraves à l'action bienfaisante du Concile et aux. tentatives de réforme des Papes et desJésuiles.
Ferdinand avait créé bien des embarras au Saint-Siège, mais il avait fini par accepter tous les décrets du Concile. Peu de temps avant sa mort, on l'avait entendu déclarer à plusieurs reprises « que tout son désir, si Dieu lui laissait la vie, était de travailler à l'exaltation de la foi catholique dans l'esprit des salutaires réformes de Trente ». « Jésus, Fils de Dieu, ayez pitié de moi! » telle était sa prière quotidienne pendant sa dej'nière maladie; « ayez pitié de la sainte Église que vous avez conquise au prix de votre sang; rendezlui la précieuse unité qu'elle a perdue dans de détestables querelles; unissez tous les chrétiens par le lien de la paix, atin que la crainte de Dieu et la charité mutuelle puissent refleurir parmi nous. Je meurs dans la foi catholique et apostolique K » Dans son testament, après avoir donné à Maximilien la Bohême, la Hongrie, la Basse et Haute Autriche, à Ferdinand le Tyrol et les pays héréditaires, à Charles la Styric, la Garinthie, la Carniole, Gorzct Trieste, il exhorte ses trois fils à demeurer toute leur vie les fils obéissants de l'Eglise. « Quand je considère la Chrétienté, » décrit-il, « je constate partout les progrès des sectes nouvelles; vous ne manquerez pas d'être sollicités de vous joindre à elles. Maximilien, tu me causes plus d'anxiété que tes frères, car déjà j'ai vu et remarqué en toi
* M. GiTARDUs, Ein christliche tröstliche Prediffi über und üeiderfi'uyestelllen Leiche des Kaysers Ferdinandi. BL O '*.
450 AFF.VIBUSSKMENT DE LA FOI CATHOLIQUE EN AUTKIGIIR SOUS MAXIM1LI8N II.
bien des choses ([iii nie ineltcnt vn une extrême niéliance. Je crains que tu ne song;c3 à abjurer la vraie foi pour passer aux sectes nouvelles. Je demande à Dieu tous \e^ jours avec instance de le préserver d'un si grand malheur. Plutôt que de te voir succomber à cette tentation, et tandis (jue tu es encore bon chrétien, comme je l'espère, je lui demande de te retirer de ce monde ^ ;)
Sans renier positivement la foi calholiipie, Maximilien fit le plus grand tort à l'Éi^lise par l'inconsistance de ses actes et de sa politi(}ue. La lettre qu'il écrit à Christophe de Wurtemberg en lui envoyant la copie de tous les décrets du « fameux Concile » nous «'claire sur ses véritables sentiments. Sii en donne communication au Landgrave, ce n'est pas, dit-il, (ju'il y ait trouvé quelque consolation, <|uelqu'instruction prolitable, c'est afin (jue les ducs et les pieux et éminents docteurs du Wurtemberg soient bien au courant de tout ce qui s'y est fait '^. Rien de bon, à son avis.
Le Concile avait ordonné que ses canons et décrets fussent reçus dans toutes les Universités catholiques, et que tous les professeurs s'engageassent par serment à enseigner dans le sens de l'Église^. Loin de se conl'ormer à cette très naturelle exigence, Maximilien, à l'Université de Vienne, le premier établissement d'enseignement de l'Aulriche, laissa les sectes, les nouveautés, se développer tout à leur aise. A peine Empereur, contrairement aux lettres de tondalion de la Haute École, il autorisa les étudiants à ne plus se servir, le jour (iv leur promotion, de l'ancienne l'ormule par lacpielle ils s'étaient toujours déclarés « lils obéissants de l'Église Catholique romaine », Désormais ils se contentèrent de s'intituler « chrétiens catholiques ». Cette distinction subtile entre cathoIi(pie et catholique romain devint naturellement une source de graves nialeiilendus, et permit aux l'iotestants, (jui aimaient à se dire volontiers catholicjnes. de pieii'lre possession desciiaires universitaires. l%n loî)S, le l'ecleur de l'Université, Gaspard Piripach, dans le décret de rél'orme publié par Ferdinand le l*^' janvier 135i, remplaça les mots foi catholique par ceux de foi chrrtienne ''. Ouant à la faculté de iht'oloiiie, on ne .s'en occupa point, et lors de 1 élection du recteur, il n'en l'ut même jias ipicstion. « Le consistoire de l'Université, » écrivait Melchior Khleï>I,très bien renseigné à ce sujet, « est en grande partie composé de sectaires ; ils (occupent tous les emplois; dans toutes les (piestions, comme ils sont en majorité, ils l'emportent sur les Calho-
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' Scssiii XXV, ra|i. 2.
AFFAIBLISSEMENT DE LA FOI CATHOLIQUE EN AUTRICHE SOUS MAXIMILIEN H. 451
liques. Des surintendants sectaires disposent des bourses, ne les donnent qu'à ceux de leur opinion, et persécutent les Catholiques. Ils ont aboli la confession et la communion catholiques; ils font usage d'aliments gras les jours d'abstinence et de jeune et favorisent les prédicants. Ils conseillent aux boursiers de ne plus assister à la sainte messe, suppriment les statuts, et se servent de l'argent qui leur a été confié pour entretenir des ministres à Wittemberg, Leipzig et ïubingue. Les recteurs, protestants pour la plupart, n'assistent jamais aux processions, et, à Saint-Etienne, débitent force sermons pernicieux et pleins d'invectives. Les professeurs mêlent à leur enseignement des doctrines contraires à la foi de l'Eglise. Ils passent souvent des heures entières à s'entretenir de sujets scabreux, comme à cette conférence publique du docteur Benjamin, où, en ma présence et en la présence de plus de deux cents personnes, il a eu l'impudence de soutenir qu'il est impossible de garder la chasteté. II a aussi parlé des religieux avec ironie et sarcasme; aucun prédicant n'aurait pu s'exprimer avec plus d'emportement et de fiel ^. »
Les évèques de Vienne assistaient, impuissants, à la ruine du Catholicisme. Du reste, le siège épiscopal resta vacant pendant de longues années, et tandis qu'il était provisoirement administré, la caisse militaire, que l'Empereur venait de fonder, confisqua ses revenus. « Toutes les choses de l'Eglise périclitaient ; c'était une déroute générale. » En 1375^ le nouvel évéque, Gaspard Neubeck, écrivait avec émotion : « Le service divin est tellement oublié que tout cœur chrétien en ressent une vive douleur. Les terres, les biens paroissiaux sont disséminés çàetlà et n'appartiennent plus aux paroisses. Bien des cures jadis prospères et jouissant d'un revenu considérable, ne sont même plus en état d'entretenir un curé. Il y a partout grande pénurie de prêtres, et de tristes lacunes dans l'organisation paroissiale; les affaires de l'Eglise vont de mal en pis. » « Les lois du jeûne sont absolument mises en oubli; souvent les marchés se tiennent les jours de grande fête, et, dans beaucoup de localités les ouvriers, ce jour-là, travaillent comme à l'ordinaire"^. Bourgmestres et Conseils sont les premiers à donner l'exemple du mépris de tout ce qui est catholique. » En 1509, trois conseillers seulement allaient encore à l'église les jours de grandes fêtes. Personne ne voulait plus prendre part à la procession de la Fête- Dieu. On passait pour éclairé, lorsque, dans ses dispositions dernières, méprisant la sépulture chrétienne, on réglait d'avance
1 KiNK, l', p. 319 ; Ib, p. :204.
- WiEDEMAN-N, t. Il, pp. 163-164, 103, 173.
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SCS funérailles de manière à n'èlre pas accompagné d'un prêtre et à être enterré sans cloche et sans croix .
A la Cour impériale, « |)resque tout était à la nouvelle mode ». L'archiduc Charles qui, lorsqu'il était à Vienne, prenait part au.\ cérémonies relij^ieuses et assistait tous les jours à la messe, passait pour une sorte de prodiij;i! ^ « Les chrétiens de cour » étaient les seuls en crédit. Le conseiller d'Etat Georges Eder délinissait ainsi « ces personnages raffinés et discrets » : « Dissimuler et amortir toute chose, laisser les affaires aller leur train, s'arranger de manière à ce que personne ne sache ni ne remar(|ue de quelle religion l'on est, voilà ce (ju'ils nomment sagesse. Quelques-uns sont tellement futiles qu'ils mé{)riscut la question religieuse comme si elle ne les concernait point. Ils s'imaginent savoir très bien ce qu'il faut croire; les uns vont à droite, les autres à gauche. Quand on vient à parler de la funesie scission qui a causé tous nos maux, ils n'en font que plaisanter, et la méprisent comme tout le reste. » « Plusieurs sont luthériens dans le cœur et se donnent extérieurement j)Our catholi(|ues. » « D'autres veulentêtre à demi luthériens, àdemi papistes, et cependant uesoutniTun ni l'autre, tournant le manteau selon le vent -. m
Aussi le nombre des incrédules allait-il toujours en croissant. Déjà, en louo, l'aumônier de la cour impériale croyait nécessaire de combattre du haut de la chaire l'opinion « que ([uand le cor[)S se dissout, c'en est fait de l'homme )),et rap[)elait à son auditoire « que les corps des chrétiens sont les temples de Dieu et les instruments du Saint-Esprit ». « Pourquoi donc, » ajoutait-il, « les enfouir n'importe oii, sans respect et avec indifféience, eomme s'il s'agissait de malfaiteurs? Est-il chrétien de traiter les dépouilles de nos frères comme des carcasses de chiens? » « H y a parmi nous des impies, des blasphémateurs, des langues iiiipudi(iues (|ui ne se soucient pas de la si''pullure chrétienne et ne s'inloriiieul même pas du lieu de repos (|ue l'Eglise a bénit, l'eu leur importe la voirie ou le cimetière ! Ils disent : Qu'on m'enterre dans le cimetière ou sous la potence, parmi des chrétiens ou parmi les bètes, si je suis nutrt, cela m'est l)ien égal I » « Nous ne devons pas tenir de tels propos, ni [)arler des cimetièivs comuK! d'euciroils souillés, de voiries infectes et malsaines; nous ne devons pas les méjjriser, mais j)lutôt les regarder comme des dortoirs très saints où nos frères sont couchés les uns à coté des aulies jus(|u'au moment oij sonnera le réveil, comme dans les cellulci. d'un monastère. » u Les miséiables <pji déshouo-
' WiihtMA.N.N, i. II. |.|). \iù, i3:i, ïM.
* EuLii, Euaiujclisclic IiKjuixitiuii, ji)). Iütj-lü8,i.
AFFAinLISSEMENT DE LA FOI CAlHOLIQCE EX AUXniCHE SOUS MAXI.MILÎEX il. /,•;]
rent et profanent ce lieu saint, qui en parlent comme (î'unc fosse à fumier, ainsi que nous en sommes souvent témoins, méritent une punition sévère ^. »
Un autre prédicateur disait en 1567: « Pendant que tous les jours de nouveaux docteurs s'élèvent, et s'imaginent tous avoir découvert le sens pur et précis de la parole de Dieu ; tandis qu'ils maudissent leurs adversaires et les donnent au diable, le pauvre peuple, simple et crédule, est troublé dans sa foi, no sait plus oîi est la porte, où est la fenêtre, tombe dans les plus grands excès, dans des crimes inouis jusque-là, ou du moins très rares. Nous en avons des exemples terribles, qui se renouvellent maintenant presque chaque jour. Dans les villes et même dans les villages, des milliers de personnes necroient plus en Dieu ni en la vie future -. »
Sous le règne de Maximilien, l'état intervint d'une façon « toute arbitraire, hardie et indécente » dans les affaires ecclésiastiques, même dans les questions purement spirituelles. En Autriche, les membres d'Empire catholiques reprochèrent plus tard à rp]mpereur de s'être laissé entièrement diriger par ses conseillers protestants, lesquels ne cessaient de lui répéter que, dans ses royaumes et dans ses terres héréditaires, il était le maître, le patron de tous les biens ecclésiastiques, et qu'en vertu de son autorité souveraine il pouvait, sans l'assentiment du Pape et des évêques, en disposer librement, les déplacer, les vendre, les donner, les hypothéquer, en un mot en faire l'usage qui lui plaisait. Docile à ces conseils, TEmpereur avait fait don aux villes de plusieurs couvents dont elles avaient exploité les revenus ; il en avait hypothéqué d'autres à des bourgeois, à des marchands, qui installaient souvent dans les paroisses dépendantes des abbayes des prédicants protestants, et, peu à peu, détachaient ainsi le peuple de l'ancienne religion. Les fermiers, les contrôleurs, les intendants, imposés par l'hmpereur aux couvents encore existants, faisaient tous leurs efforts pour y établir des ministres. Presque tous étaient d'habiles et rusés magisters, venus de Wittemberg.Sur l'avis de ses conseillers, l'Empereur, dans les lois de réforme qu'il édicta pour les évêchés, les monastères et les paroisses, s'arrogea le droit de régler les chômages, le chant de l'office, le mode d'administration des sacrements, et la nomination aux bénéfices vacants. Peu à peu le clergé et la religion furent entièrement assujettis aux conseillers impériaux, soit pour le temporel, soit
1 Eine christlche' tröstliche Predigt über dem Evangelio von dem erweckten Jüngling der Wittiben Sun za- Na'im. Vienne d56ö.
-Christliche Predigt von derEinigkeit im heiligen Glauben wider die Veracnter des Glaubens und die gottlosen Ungläubigen. Gratz, 1367.
454 CONCESSIO.NS FAITES TAU .MAXIMII.ILMI A LA .NOliLliSSIi l'HOTESTA.NTE
pour le spirituel. Quicoiiijue briguait la laveur du prince ou dédirait faire sa carrière, quicoïKpie voulait conserver son avoir, devait, dès qu'il s'agissait de religion, « chanter dans le niêine ton (jue ses luailres ». La conséquence de cet état de choses, pour les prêtres conune pour les laïques, fut une universelle apostasie K L'évêque Khlesl, parlant de la situation religieuse sous Maxiniilien, écrivait : « Comme les conseillers laïques de Sa Majesté se sont immiscés dans toutes les affaires intérieures de l'Eglise, sans aucun égard pour les droits des évêques, l'autorité épiscopale et le respect qui lui est dû furent peu à peu ruinés. » « Dans le clergé, la licence prit la haute main, parce que les prêtres de mauvaise vie se sentaient appuyés par la cour contre l'ordinaire. Les conseillers laïques s'arrogèrent le droit de gouverner l'Eglise et de décider dans les questions de religion ; les prélats, les simples prêtres leur obéissaient servilement, de sorte que l'état ecclésiastique ne tarda pas à se trouver absolument laïcisé. Les prêtres se marièrent, au vu et su de tout le monde; leurs enfants légitimés purent, tout aussi bien que les fils de laïques honorables, recueillir des héritages. » En l'espace de peu d'années, dans tous les couvents et paroisses de l'Autriche, le catéchisme et le culte luthérien s'établirent sans obstacle, et les choses en vinrent à un tel point « que rien n'était plus méprisé, plus avili que la religion catholique et ceux qui lui restaient fidèles. A Vienne, en pleine rue, les religieux, les prélats eux-mêmes étaient hués par la plus vile canaille. Plus d'une fois des prêtres, portant le saint-sacrement aux malades, furent attaqués et maltraités". »
En irj()8, Maximilien autorisa les seigneurs et les chevaliers de la Haute et de la liasse Autriche « à exercer et prali(|uer dans leurs chiileaux, maisons et douiaines, dans leui's teires et dans les églises placé'es sous leur j)ali<)nage, la religion et les cérémonies lulhéri(^iines ». (^ette autorisation et la « Concession iiupéi'iale >' datée du l 'i janvier l'iTl ne l'cgarilaient point les hahitanis des villes et des bourgs, tio concernaient ni les bourgeois ni les paysans mais suule-
• Mcssai^c des iiicinlin-s il'l",in|iirc i;illi<>lii|iii's (rAiilriclic :i r.ircliidiic M;illiias. Voy. KiiKvi;.Miii.i.Kii. Annal. Fera. A. VI, |)|i. ;i!.'il-.'U7i. IUicacm, /•.■(•"/((/<"/■ Ofslcreich, l. I. doc. VIII. Sur In manicro dont le bien d'Ktflisc ctail admiiiislrc par la r<i;,'encc aiilriclii<;uuc, vuy. MiKm;iiMAS-.>, Ans ilcr cuineralisliscken l'ra.its des /ff. Jahrhunderts. Zeitschrift fur deutsche Kultur /,'.ich. 1838, j)p. 363 cl suiv.
'v. H.iMMtu-I'Liu.sTjii.L, l. 1, duc, i>|i. 308-;Hll.