CONTRE ANDREA ET LE FORMULAIRE DE CONCORDE
En défendant l'ubiquité, il a été cinq fois interrompu par le tapage^ et plus tard deux fois encore par les toux i. » Gela n'empêcha pas Andrea d'écrire à l'Electeur « qu'il avait remporté la victoire, etqu'il avait prouvé avec évidence à la jeunesse abusée que ses anciens maîtres lui avaient inculqué une doctrine hérétique sur la personne du Christ et sur l'Eucharistie » : « Jusqu'à ce jour, les docteurs de cette ville ont agi par ruse et fraude. L'un d'eux, en particulier,a si bien endoctriné les étudiants, qu'au nom de Mélanchthon, cet auteur de tous nos maux, « ils retirent tous leur bonnet, tandis qu'à l'audition du saint nom de Jésus ils restent couverts 2. »
Les théologiens de Tubingue traitèrent ceux de Wittemberg de « menteurs impudents » pour avoir prétendu qu'Andréa avait été interrompu par les protestations et les sifflets. A les en croire, ce n'était pas Andrea mais le recteur de l'Université qui avait provoqué les rires et les huées ^.
Tous les genssensésbiâmaient ces sortes de disputes où l'on jugeait de la victoire obtenue d'aprrs le vacarme et les cris des étudiants; ils les trouvaient funestes à la discipline chrétienne, et déploraient le grave préjudice qu'elles portaient aux études sérieuses et à la dignité des mœurs chrétiennes ; mais il n'était que trop certain que l'emportement, la passion de la dispute, les coups, les querelles sur les divines vérités du Christianisme étaient passés en habitude dans les Universités^.
L'apparente victoire d'Andréa fut de courte durée. L'Université continua «à le haïr très parfaitement», témoignant la plus vive sympathie pour les protestations des «Anticoncordistes», qui, s'il faut en croire un rapport de Selnekker, ne se gênaient point pour dire : « La Concorde vient du diable; les Concordistes sont les bourreaux de Satan et se préparent à attiser le feu au moment où leur maître y précipitera tous les ministres ^ ».
Dans l'entourage immédiat de l'Electeur, Andrea comptait aussi des ennemis acharnés.
« Ses enquêtes, » écrivait à l'Electeur le prédicant de la cour Georges Listenius, « n'ont servi qu'à brouiller tout le monde : ministres, laïques, nobles, roturiers, curés et chapelains, pasteurs et fidèles se détestent les uns les autres; une émeute est même à craindre.car tous lesjourSjles partis menacentd'envenirauxmains^.»
' Heppe, Gesch. des Protestantismus, t. IV, doc, pp. 14-29.
* Pressel, Andrea, p. 62.
3 Gründlicher Bericht, Tubincrue, 1583, p. 006.
* Lettres du docteur Balthasar Huber, 23 juin 1686. ' Forma Concordiœ, A^.
'■' Pressel, Andrea, pp. 210-214.
?i40 CO NT ri: a NDR F. a I:T LK FORMULAI HE I) F, CONGO H DR.
€ Chacun peut voir par nos rues cescomtes affamés, suivis de leurs compagnons, ces Substantialisles séditieux, ces gentilshommes réduits à la plus extrême misère, les embarras d'argent, les dettes, les cautions que les prêts tourmentent sans relâche; beaucoup n'ont pas même un béni morceau de pain à mettre sous la dent. Tout cela c'est la faute d'Andreii. Sa personne scandalise tout le monde; il inspirée tous une aversion profonde. Il ne se fait aucun scrupule de dire : Que le diable m'emporte! ou bien : Si jedis mal,([ue je ne voie pas la face de Dieu durant toute l'éternité! Avec cela il trompe les gens. Il injurie et outrage les conseillers de Votre Grâce: il les traite d'histrions, d'imbéciles, et se vante de leur faire faire tout ce qui lui plait. Le devoir, la vérité, la conscience m'obligent à révéler toutes ces choses à Votre Grâce, bien qu'Andréa soit mon ami et mon bienfaiteur *. » Selnekker, de son côté, remit à Auguste un écrit où entr'autres choses il accuse Andrea d'avoir dit un jour : « Je me soucie fort peu du prince; à vrai dire, jamais je ne m'en suis beaucoup occupé; sa laveur ou sa disgrâce me laissent fort indiffèrent; au reste, il doit bien le savoir, car il me disait un jour : Je n'ai pas un seul conseiller fidèle, et je ne sais à qui me fier-. » Vers la lin de 1580, Andréa fut congédié d'une manière peu flatteuse pour son amour-propre, bien qu'extérieurement honorable •'. Son renvoi laissait le champ libre aux attaques de ses adversaires. Contre lui et « sa concorde fardée et diabolique », on vit fondre une grêle
* Yoy. Pressel, Andrea, pp. 239-219. « Cet écrit, dit Pressel, jette un triste jour sur le déplorable esprit de la cour, où tout le monde se haïssait, où le plus odieux système de dénonciation et d'espionnage empoisonnait toutes les relations. On racoElait d'Andreii qu'au couvent de Bebcnhausen il avait avalé d'un trait un énorme gobelet remjjli de vin, de sorte que les yeux lui sortaient de la tète, et qu'il s'étaitccrié: « Je finirai bien sûr par être pendu, car je sens déjà la corde dans mon estomac! » Au couvent d'Heilsbronn, levant son verre il souhaita un jour qu'à Nuremberg l'Alcoran fût publiquementpréché.Il sefit apporter un gobelet d'étain rcmplide vin ([u'il avala d'un trait, en disant : « Si je n'ai pas dit vrai, puisse ce breuvage arrêter les battements de mon cœur! » Ensuite il fit un saut dans la chambre, et s'écria : o Voyez, n'ai-je pas dit vrai ? Je n'éprouve aucun mal. » Il se vanta publiquement de ce haut fait dans son écrit contre Sturm, etaffirma qu'il ne s'élailpas ressenti de cet excès jus(|u'à cette heure : Sturm répondit: « Il est vrai que le diable entra dans l'âme de Judas aussitôt après qu'il eut pris le morceau, mais ce morceau ne déchira ses entrailles maudites et n'arrêta son cœur de voleur et de traître qu'au moment où il se pendit à In corde qu'il avait depuis loiuitemps ddji.t l'es/omac. » Al.TE.MVATII, pp. ü,''.-ü4.
*l*our plus de détails voy. Piusski., pp. SVJ-C)'».. Wwvi:, (irxrli . des J'rod'stiintisniu.v, t. IV, p]i. 259-l'70. Dans Vll'islnria (.'arceris de Peucer on cite une instruction de l'Electeur où, se plaignant d'.Vndreä, il dit : « On l'accuse de nier tout ce qu'il a dit sur des gens de toute classe, ce ipii est une infamie, et le Saint-Esprit ne saurait parler par sa bouche; maisbien un prêtre salar)ique et menteur. »IIkpim:, t. IV, p. 2lj'i, niilc. Yoy. v. Jtiy.oi.D, Briefe J. 'Jasiuiir's, t. 1, p. 424, n" 209,
W,[ri.
l'oiir jiliis (le (hHails \<)\'. Ili l'i'i , (icsrh. di'r Cuucordicn formel , dans la yft'//-
CONTRE AADUEA ET LE FORMULAIRE ÜE CONCORDE. o41
de satires^ depasquinades, d'épigrammes. Pour ces dernières, on se servit de chapitres de la sainte Ecriture, surtout des évangiles du dimanche, du symbole des Apôtres, des psaumes, des hymnes, même du Pater. On lit dans l'une de ces parodies : « 0 notre Jacquot, toi qui es dans le ciel du diable, honni soit ton nom maudit, détruit soit ton règne ubiquitaire! que ta volonté diabolique ne soit faite ni ici ni à Wittemberg, ni à Leipsick ! ne nous dérobe pas notre pain quotidien, mais acquitte nos dettes, afin que nous n'ayons pas un seul pfennig à donner à nos créanciers; ne nous induis pas dans ton formulaire maudit, mais délivre-nous des blasphèmes de ton livre. Pour toi, Jacquot impie, le feu de l'enfer est la force, le soufre et la poi.\ ta puissance, une corde autour de ton cou ton autorité, la potence ta splendeur, d'éternité en éternité et dans toute l'éternité. Amen *. »
Les théologiens de Brème dépassèrent tous les autres en violence. « Dans Andrea, » écrivaient-ils en 1583, « Satan s'est transformé en ange de lumière; Eutyches et Schwenk feld se sont incarnés de nouveau en hii; on peut dire de lui à juste titre et en toute vérité qu'il se raille de Dieu et du monde entier, qu'il n'a ni pudeur ni conscience, que c'est un jongleur rusé, un loup féroce. »
Parmi les réfutations plus sérieuses du Formulaire de Concorde, un écrit d'Ursinus, théologien de Jean-Casimir, écrit que ce prince, après l'avoir fait approuver par l'autorité ecclésiastique, fit publier en 1581, mérite d'arrêter notre attention. Nous y lisons : « La Confession d'Augsbourg ne peut prétendre au premier rang parmi les symboles de notre foi. A l'époque où elle a été écrite, on n'avait pas encore pu parfaitement comprendre et exposer la doctrine dans son entier, comme Mélanchthon en a fait l'aveu lui-même; elle a été rédigée en grande hâte, et Mélanchthon en est presque l'unique auteur. De plus, ceux qui l'avaient réclamée et ont été les premiers à la signer, l'ont eux-mêmes beaucoup modifiée par la suite ; ils y ont ajouté des formules entièrement nouvelles, donnant à entendre par là qu'ils considéraient la première idée de la Confession comme défectueuse et incomplète. Dans les plus anciennes éditions, on rencontre des propositions que leurs plus zélés défenseurs du
schriflfur die Histor. Theologie, 1857, pp. 463-433. Dans la parodie du Te Deam, satire dirigée contre Andrea, on lit :
Te per territoria prinripum Germaniae saaeta abotniuatur ecclesia, Palrem nefandae Esliogae perpetrata« cum duabus aucillulis turpitudinis,
Detrudendum in carcerein.. .
Tu devoratoi' multorum millium grossorum, etc.
* Heppe, Gesch. des Protestantismus, t. IV, doc, pp. 43-45.
542 CONTHI-: A.NDHEA KT Lli FURM U I.A I UK DE CONCORDE.
temps jadis n'admettraient plus aujourd'liui. C'est ainsi que l'article dix, dans sa forme primitive, ne retranche point la doctrine catholique de la transsubslatitiation, etc'est à cause de cela qu'il n'a pas été attaqué dans la réfutation catholique, ür, maintenant, les auteurs mômes de la Concorde sont ennemis acharnés de la transsubstantiation. Les tiiéologiens du formulaire font de Luther une idole. Lorsqu'ils mettent ses écrits au-dessous de la sainte Écriture, ce ne sont là que des mots. En réalité, ils ont fait de Luther l'arbitre unique de la foi et de la doctrine. »
« Or, l'expérience a depuis longtemps démontré que dans les querelles survenues entre les Confessionistes, tous les partis, sans exception, se sont appuyés sur Luther. A cause des erreurs, des exagérations, des antilogies, des contradictions et rétractations sans nombre qui se rencontrent dans ses écrits, il est possible de soutenir avec un droit égal les propositions les plus contradictoires. »
« Par conséquent, on ne peut accorder aucune autorité aux écrits de controverse de Luther, auxquels les Concordistes attachent la plus grande importance. Gomme ses propres partisans sont obligés de l'avouer, Luther s'est souvent laissé entraîner à un langage d'une passion, d'une violence qui dépassent toute borne ; il a affirmé des choses fort opposées à ses premières déclarations, et souvent lui-même s'est désavoué et s'est vu contraint de corriger ses propres paroles. »
Ursinus extrait ensuite du formulaire une longue suite de propositions directement opposées à la sainte Écriture et aux anciens symboles, et met la nouvelle confession de foi en contradiction avec elle-même. Il démontre qu'elle a été faite et imposée d'une façon absolument illégale, qu'elle n'apporte point à l'Eglise et à l'Etat la paix et la concorde, mais au contraire la division et le trouble *.
Les Concordistes s'étaient flattés que le formulaire u réunirait tous les chrétiens évang(Miques )>, « que ce corps de doctrine complet et infaillible pourrait être victorieusement opposé » (( au maudit conciliabulum de Trente » , et qu'il deviendrait une arme puissante contre le papisme idolâtre et son armée maudite'-, particulièrement contre les Jésuites : « mais cette espérance fut déçue. Comme Ursinus l'avait prédit, lo formulaire devint au contraire une source de disputes et de querelles religieuses plus araères que jamais.
' .loiiANsi.N, |.|i. i(jl-i7t>. \'uy. (iiLULi, Cmlo, l. Il, p. i>30. ■■' Voy. plus liant, p. VAt.