‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 565 sur 572 · LE CULTE DE MOLOCII A HALBERSTADT · texte numérisé non relu

LE CULTE DE MOLOCII A HALBERSTADT

Si le duc me répond que jamais il n'a entendu approuverl'idolàtrie papiste, qu'il n'a fait que prendre part à des cérémonies indifférentes, extérieures, en s'imaginant qu'aussitôt après il lui serait facile de se débarrasser de toute superstition, peut-il parler ainsi et se croire en sécurité de conscience devant Dieu? pense-t-il avoir évité le scandale? Il est impossible de servir à la fois le Seigneur et le démon ^. »

Chemnitz et les prédicants du Brunswick ne se contentèrent pas de donner à cette lettre toute la publicité possible, ils attaquèrent le duc en chaire, le traitant de prince antichrétien, d'apostat, de mamelouk ; ils l'accusèrent d'avoir sacrifié ses jeunes fils encore innocents sur l'autel de Moloch, lui reprochant de plus d'avoir, par un édit récent, autorisé les juifs à séjourner en toute sécurité dans ses états 2.

Les princes luthériens se montrèrent tout aussi indignés, témoignant une vive horreur pour « l'épouvantable scandale d'Halberstadt ». Les Electeurs de Saxo, du Brandebourg et du Palatinat ainsi que Louis de Wurtemberg exprimèrent aussi leur profond mécontentement d'un pareil scandale 3.

« Tous ces sermons, tous ces conseils finirent par exaspérer le duc, d'autant plus qu'il était fort peu édifié « des orgies, jeux et diaboliques ripailles » en usage dans les cours de ses mentors ''. » Aussi, lorsque les trois Electeurs se tournèrent de nouveau vers lui pour le presser de travailler avec eux à l'adoption du formulaire dans toute l'Allemagne, il refusa net, avertissant les princes de se méfier « des théologiens ambitieux et querelleurs, dont la plupart n'étaient guidés que par leurs passions intéressées ». Il se plaignit avec amertume que, dans le nouveau symbole, des points de doctrine sur lesquels tout le monde s'était entendu précédemment eussent été de nouveau remaniés. 11 dit au sujet du théologien Timothée Kirchner qui, en sa qualité de professeur d'Helmstadt, avait signé avec ses confrères la lettre de la faculté de théologie si injurieuse pour lui : « Nous sommes persuadés que les théologiens de la Concorde sont aussi éloignés l'un de l'autre que le ciel l'est de

' BoDEMAXN, Weihe und Enfiihriing, pp. 251-271.

' Voy. l'article intitulé. Die Juden unter den Braunchveiqischen Herzozen Julius und Heinrich- Julius dans la Zeltschr. des Histor. Vereins für Niedersachsen, ISöl, pp. 244-306. Voy. Hachfeld, pp. 123-130. UsyRE, H''lmstädf. p. 17, note 2. Chemnitz, conseiller consistorial, fut destitué; lorsque son fils Paul fut élu Abbé du couvent d'Egidius, Julius refusa de confirmer l'élection et confisqua les biens du couvent au profit de l'Université d'Helmstadt. Bodema>'n, p. 289.

3 BoDEMANX, pp. 272 et suiv.

* Voy. BoDE.MANN, Weihe und Einführung, p. 278.

îiU DIVERS JUr.EMK.NTS SUH LF. FOIOILI.AIMK DF. CONCORDR. 1580.

la terre ; aiicini d'eux ne peut vivre avec son voisin en bonne intelligence et ciiarité. Tous n'ont en vue qu'une misrrable gloire liumanie et, la plupart du temps, n'agissent que poussés par des mobiles humains. » Kircimcr fut destitué.

Le ducdéclara de plus (juc jamais il nesemettraitsousiespiedsdes théologiens. « Dans le Brunswick, ^) écrivait-il, «on les voit s'attacher aux habitsdeleur pr^'-cepteur-nourrice Chemnitz; à tout ce qu'il propose, l'un dit oui, l'autre dit amen, et comme de petits écoliers, ils bégayentaprès lui tout ce qu'il radote. J'aimeà croire que les princes auront à cœur de ne pas imiter cette servilité, et qu'une nouvelle guerre protestante, un bain de sang, ne sortira pas de tant d'inutiles paroles; » « car, avec ces têtes orgueilleuses, avec ces gens envieux, on ne peut ni édifier ni entretenir les Eglises. Les théologiens prétendent nous imposer un formulaire de concorde tandis qu'au fond de leur cœur ils se détesteut cordialement. Vous saurez un jour commenta été rédigé ce formulaire, comment celui-ci l'a signé pour complaire à celui-là, et comment ce dernier n'a agi que mû par des motifs tout humains. Ouant à nous, nous l'avons appris à nos dépens ^. ))

Le 2." juin lo^O, cinquantirme anniversaire de la présentation de la Confession d'Augsbourg à l'Empereur Charles-Ouint, leFormulaire de Concorde fut publié au milieu des plus vives démonstrations d'allégresse.

Jean llaint/.el, bourgmestre d'Augsbourg, l'appela « le dernier miracle avant le jugement dernier - ». « Par une grâce toute spéciale du Saint-Esprit, >. lit-on dans la préface de son livre, « les théologiens sont venus à bout de leur tâche dillicile. Non seulement les crreni's des adversaires ont été réfutées, mais, à diverses reprises, on a pu les convaincre de mensonge. Le formulaire met le sceau el la dernière main à l'd'uvre, divine accomplie par l'Eglise lullitMicnne il y a cinipiant(^ ans. Il ('-Irve un mur de S(''[)aration in J<'sliiu'lil)l(; enlre ('.'lie Eglise el le Calvinisme. »

Miilhenrcnscmcnl, le nombre des membres tri''jnpire prolestanls (|iii avaicul tenu à i'cnU'I" en dehors de c celle (l'uvi'e grandiose »

' H<ii.i MVN.N, //f/To'/ Julius, |>|i. ~2l'.)-l'2U, li(ii>i;MA.\.>', W'fihf niiil /'liij'n/iriitiij, pj). 2'J4-J9ü.

«(iii.UT, Crato, t II, I). 2'i3.

DIVERS JUGEMENTS SUR Lli FOR.VIULA.lRE DE GON'GORDE. 1Ö80. S3T .

dépassait, comme l'Electeur palatin le fit remarquer à Auguste de Saxe, le nombre de ceux qui s'y étaient associés *.

Outre les princes que nous avons déjà nommés, refusèrent encore de signer : le comte de Hanau-Münzenberg, les comtes Jean de Nassau et Lcmis do Wittgenstein, les comtes de la Frise occidentale, la plupart des comtes de Veteravie et de Westphalie, et les villes de Nuremberg, de Francfort-sur-le-Mein, de Spire, de Worms, de Brème et deDantzig. Nuremberg interdit à ses libraires d'exposer le formulaire dans leurs vitrines ; les étudiants d'Altdorf firent de la doctrine de l'ubiquité le thèmede leurs plaisanteries -. En vain Andrea répétait-il qu'il était inutile de signer le formulaire si l'on restait au fond du cœur attaché comme auparavant à une opinion contraire ; rien ne put empêcher le scandale •*.

Des luttes sauvages éclatèrent à Strasbourg. Les prédicants, ayant à leur tète le docteur Pappus, signèrent le livre de Berg; le Conseil, au contraire, appuyé par l'Université et son recteur Jean Sturm, le rejeta avec horreur. Les bourgeois et les paysans se divisèrent en deux camps. « Dans les hôtelleries, sur la place du marché, parmi les injures et les clameurs, les cris, même les coups, les deux partis soutenaient leurs opinions ». En l'espace de trois ans environ, quarante écrits de controverse furent publiés à Strasbourg, tous pleins d'amertume et de méchanceté, tous remplis des plus grossières injures, des plus basses et venimeuses attaques. A diverses reprises, les habitants coururent aux armes et l'émeute faillit éclater. Andrea ayant conjuré le Conseil « de ne pas tolérer plus longtemps le recteur Sturm et sa doctrine diabolique», celuici fut destitué (7 décembre 1581). Ce ne fut néanmoins que seize ans plus tard que le Conseil adopta définitivement le Formulaire de Concorde ''.

Le roi de Danemark, Frédéric II, beau-frère de lEIecteur Auguste et zélé luttiérien, jeta au feu de sa propre main l'exemplaire de luxe du formulaire qui lui avait été envoyé. L'ambassadeur danois Danzay écrivait de Hambourg à Duplessis-Mornay en novembre 1580 : « Nous avions attendu de grandes choses du Formulaire, mais après sa publication, tout le monde en a plaisanté; le roi de Dane-

* Phessel, Kurfürst Ludwig, p. b62.

2 Heppe, Gesch. des Proteslantlsniut, t. IV, pp. 271-277. Tholuck, Das hirrhlic/te Leben, t. I, pp. 24, 26.

■■> Heppe, t. III, pp. 299-307.

* Beiträge tur Euanjetiscken Concor die. pp. 47-51. Roiriur,, t. II, p. 158. Saug, t. I, pp. 453 et suiv. Heppe, t. III, pp. .'il i-.'Vi-i, t. IV, pp. ;5I3-3Io. ik-sMiiiuE, Développement, t. Il, pp. 1Ö7-188.

liSS JACQUES ANÜRKA ET SA MISSION EN SAXE.

mark a défendu à ses sujets sous peine de mort de l'acheter, ou de le cacher dans leurs maisons '. »

Andrea, « le père de la concorde, '> passait en Saxe des jours peu agréables. Surintendant des Eglises de l'électorat, inspecteur général des Universités de Wittemberg, de Leipsick et de léna, il avait été chargé par l'Electeur d'abolir en tous lieux l'ancienne constitution ecclésiastique, de rétablir « la doctrine pure et sans tache, et de veiller à ce que la parole de Dieu fût prêchée dans toute son intégrité à la jeunesse, égarée par des doctrines d'erreur ». Auguste avait nommé deux professeurs de "Wittemberg, Polycarpe Leiser et Jean Schütz, pour l'assister dans tous ses travaux; mais le 23 avril 1579, il infligeait un blâme sévère à l'Université pour s'être révoltée contre ses nobles intentions : c Elle fait bien voir par cette conduite, » dit-il, «: qu'elle est encore souillée de l'abomination calviniste, et qu'elle pervertit secrètement la jeunesse. »

Aussi la menaça-t-il de faire un tel exemple, s'il apprenait qu'un professeur de l'Université eût refusé son appui aux trois hommes investis de sa confiance, que tous les autres en concevraient un salutaire effroi, « car il était décidé à ne plus tolérer de calvinistes déguisés, et saurait les atteindre sansaucun égard pourles libcrtéset privilèges de l'Université - ». Le premier dimanche après la Trinité, Andréa ayant insulté en chaire à la mémoire de Mélanchthon et critiqué sa doctrine, on fit autour de lui un tel vacarme que la plupart des assistants sortirent de l'église, craignant une émeute 3.

Au mois d'octobre de l'année suivante, après la publication du l'ormuiaire. Andrea fit paraître trois cents thèses sur la personne du Christ, et deux cent quatre-vingt-cinq sur la Cène. 11 soutint ces thèses à Wittemberg pendant quatre jours consécutifs.

« Lors(ju'il parla de Mélanchthon, » rapportent les docteurs de Wittemberg, lorsqu'il l'appela « une grande lumière et notre maître à tous ». un vacarme effroyable se produisit; des sifflets couvrirentsa voix, car l'année précédente, en plaine chaire, il avait diffamé Mélanchthon, appelant son Corpus un livre de mensonge.

* Duples.iis-Âfornay, t. II. \'\>. 110-113. Voy. PoN-roiTinAN, t. III, p. 183.

* LöscHF.n, Jlist. Muluuin, t. III. pp. 131-233.

' Lettres de, Sebastien Loonharl. voy. .Min.i.in. SInnIsrohinet, t. VIII, p. ,331. Le IR mai l.'jMO. eeliii-ci écrivail à propos d'Andnä qu'il élail « in odio (ipiid omnes in Iota au/a rer/ione », ]>. 333.

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