LE PAPE CONSEILLE LA PAIX AVEC LES ZVVLNGLIENS
ajoutait-il, « est à la fête du Protestantisme allemand; elle en est l'àme; sans elle, les sectes seraient faïbles et impuissantes. La soumettre, c'est le vrai moyen de se rendre maître de l'Allemagne et d'y rétablir la paix religieuse ^. »
L'Empereur goûtait assez l'avis de son frère.
Il réclamait pour les Suisses Catholiques la protection du Saint- Père; mais, en ce qui le concernait, il ne trouvait ni opportun ni nécessaire d'intervenir directement dans les affaires de la Confédération, craignant; non seulement de mettre obstacle aux négociations de paix entamées avec les princes protestants, mais encore de soulever en Allemagne des luttes intestines, desquelles, par la secrète connivence de la France et de l'Angleterre, une guerre européenne eût facilement pu sortir^.
Clément VII souhaitait la paix, et ne désespérait pas de ramener les dissidents par la douceur. A plusieurs reprises, il avait exhorté les vieux cantons à la patience. « Même après la victoire, » écrivait de Rome à l'Empereur, le 24 octobre, Garcia de Loaysa, évèque d'Osma, « Sa Sainteté continue à engager les Suisses à ne pas pousser plus loin les choses. Que si les cantons protestants faisaient mine de vouloir prendre leur revanche, alors seulement le pape serait d'avis de leur envoyer des secours 3. » Le 10 décembre, il félicitait les cantons de la paix obtenue, exprimant l'espoir de voir bientôt revenir les égarés à l'unité de l'Église '■".
D'après les articles de cette paix, Zurich renonçait au « traité de garantie chrétienne » dans les villes suisses comme dans les villes d'Allemagne, s'engageait à réparer le tort fait aux propriétés ecclésiastiques, et garantissait les droits des cantons catholiques dans les territoires mixtes : «Nous jurons, » disait le traité, « de laisser ànos chers et féaux confédérés des cinq villes, ainsi qu'à leurs concitoyens et compatriotes du Yalaiscomme à tous leurs alliés, le libre exercice de leur foi chrétienne, authentique et indiscutée, maintenant, dans l'avenir, dans leurs villes, terres, possessions, domaines et seigneuries, sans aucune contestation ni dispute. » En revanche, les Zwingliens réclamaient pour eux et les leurs une égale tolérance. Peu de temps après, Berne concluait la paix à peu près aux mêmes conditions.
' Lettres du 24 oct. et des 1 et 8 nov. lo3î. Voy. Lanz,!. I, p. 5(33, 574, 382, 586.
* Lettre de Charles-Quint à Ferdinand, les 21, 24 et 31 oct. et les 2et 13 nov. Lanz, t. 1, p. 363, 071, 575, 383, 588. — Voy. Lanz, Staatspapiere, p. 73-78.
^ Heine, p. 176-177. — Voy. les lettres du Pape aux Confédérés, 23 et 29 oct. 1531. — Voy. Archiv, fur schweizerische Rpformationsgeschichte,\. II, p. 17-18.
' Archiv. W, p. 18-19.
2(12 JUGEMENT POUTK SUR LES I'HÉuIC\NTS ZWINGLIENS. 1531.
A Zurich, après le revers de Cappel, on maudissait Zwingle et ses partisaus.
i^ 11 ne faudrait pasgrand 'chose pour faire rentrer ceux de Zurich dans le giron de l'ancienne Eglise, » écrivait le prédicateur Myconius, « ils craignent encore un peu la populace, mais le conseil est gaf,Mié. » Dans un mémoire présenté au conseil, un nouveau croyant énumère les fautes des prédicants zwingliens : « Qu'on prenne la peine d'examiner, » dit-il,« la manière dont nosevocjues et prophètes d'aujourd'hui entendent leur charge de pasteurs. Saint Paul leur avait tracé leur devoir par ses actes aussi bien que par ses paroles, car lesapùtrcs ne furentjamaisà charge à personne, quant au traitement. Ils souhaitaient la paix aux familles qui leur donnaient l'hospitalité; ils apaisaient les différends... Ils ne commençaient point par réclamer un salaire ; ils n'avaient point de maisons fastueuses; ils n'appartenaient à aucun parti, ils ne se faisaient pas suivre de^ hâbleurs turbulents et insidieux, ils ne briguaient pas auprès des seigneurs l'emploi de conseiller intime, et ne faisaient pas destituer les membres des conseils au gré de leur caprice. Les nôtres, au contraire, disposent de tous les bénéfices. Quiconque est de leur parti doit aussitôt siéger au conseil, au tribunal, et prétendre aux plus hautes charges. Dès qu'en leur adressant la parole on les a appelés « Votre Grâce » ou « Monseigneur », on a compris la vraie parole de Dieu, l'Evangile sans tache. Etre évanglique, c'est encore s'asseoir surles premiers bancs pendant le prêche, et crier bienfort. Tout homme dénigrant ces dévots personnages du temps passé qui. par rapport à la foi, n'étaient peut-être pas encore bien éclairés, mais qui certes faisaient plus de bien, répandaient plus d'aumônes que ces vantards, est un homme solide, un bon chrétien, un évangélique parfait, digne d'être élevé aux honneurs et aux emplois. L'homme sage s'aperçoit aisément qu'il ne pourra rien obtenir, et qu'il ne ferait que se compromettre en désapprouvant ce qui se passe ; aussi garde-t-il le silence, de peur d'être décrié en pleine chaire et désigné aux rancunes p:)i)ulaires. Je crains fort que ce ne soit que pour notre propre intérêt, alléchés par les biens ecclésiasti<iues et les richesses des couvents (|uc nous avons embrassé l'Evangile du Christ ^ »
Dans un traité crmelu avec les États de Zurich, le conseil, entre aulies choses, promit (]u'à l'avenir il se tiendra en garde contre les (( conseillers intimes, les prêtres apostats et vagabonds, les séditieux, les braillards et los Souabes », etiiu'on defemh-a aux prédicants «de cribler de sarcasmes et d'injures, en |)l(ini' ehaire, d'une
' MöniKopi;«, t. II, p. 452.
INFLUENCE DU ZWINGLIAMSME SUR LES MŒURS POPULAIRES 26a
manière inconvenante, impie, perverse et par des accusations attentant à l'honneur, les Catlioliques demeurés fidèles à leur foi ».
« Le Dieu tout-puissant, pour punir nos offenses, » déclarent les conseillers, « a permis que nous fussions entraînés dans une guerre funeste et onéreuse, poussés à une révolte regrettable contrenos frères des cinq villes. La faute en doit être attribuée à quelques hommes inquiets et turbulents, amis de Témeute, laïques ou ecclésiastiques, venus de la ville et de la campagne, et n'ayant jamais franchement accepté la précédente paix deCappel. K »
On désirait, à Zurich, rester fidèle à « l'Evangile »; néanmoins « on en trouvait les fruits si amers qu'on en était épouvanté - »v
Le synode de 1532 supplie « les gracieux seigneurs du conseil » de veiller, pour l'amour de Dieu, à ce que les règlements disciplinaires soient observés avec pi us d'exactitude, afin que le débordement des vices soit arrêté. Il ajoute : « Si, loin d'être réprimés, les excès dans le boire et le manger, le jeu, le luxe, la débauche continuent à rester impunis, le mal ne fera que croître, et il est fort à craindre que nous ne tombions alors dans une triste décadence, que les fortunes ne soient dilapidées, que notre misère ne nous rende incapables de payer nos dettes et ne nous induise à des actes malhonnêtes, enfin que nos querelles quotidiennes, nos perpétuelles séditions, ne causent notre ruine. )) « Les mœurs extravagantes des prédicants leur attirent le mépris général. Quand les pasteurs sont partout décriés pour leur intempérance, leur mauvaise vie, leurs médisances, leurs manières indécentes, leurs costumes ridicules, leurs armes, toutes choses qui attestent leur orgueil et leur vanité, le prêche perd toute influence et l'Eglise de Dieu souffre de ces scandales ; aussi le synode croit-il de son devoir d'avertir les prédicants, afin qu'ilsse corrigent. >> « En chaire, on doit
1 MöRiKOFER,t. II, p. 454-457. — Egli, Acien.mjnmlung,^" 768-770 (1797], n" 805- 807 (1864). Archiv für die schweizerisc/ie Beformationsgescltichte, i. I, p. 33J-3iO. — La vie religieuse et politique de Zurich après la bataille de Cappel est très fidèlement retracée dans les Mémoires de Werner Beil, historiographe réformé delà ville de Zurich. \oy. Arcliiv., III, p. 647-677.
- Les édits pénaux portés contre les criminels par le Conseil de 1527 à lo31 montrent jusqu'où allait à cette époque la dépravation des mœurs et la barbarie. On y trouve des jugements rendus contre des jeunes gens qui s'étaient rendus tout nus à la kermesse ou à la noce; contre les auteurs de meurtres abominables et infâmes commis soit à la ville, soit à la campagne; contre les blasphémateurs, toujours plus nombreux ; contre les danses impudiques.« et l'atroce cautume qu'ont les hommes de s'ccorcher le visage etc.» Egli, Aclensammlung . « Ce qu'il y a de plus lamentable, c'est la déplorable et honteuse façon dont la jeunesse est élevée. » écrivait H. \S'olff à Zwingle (o août 1.529). « En somme, tous les vices sont ici dans le plus grand honneur. > Un synode de Zurich du 11 sept. 1529 se plaint de l'ivrognerie qui n'a plus de bornes, des mauvais lieux, dont le nombre augmente tous les. jours, etc. —Egli, Actensatnmlung, 1595, lti04.
SC4 LA LIGUE DE SMALKALDE SE F 0 UT I FIE. lo31.
flétrir les abus, la superstition, les vices, mais s'abstenir de paroles grossières, ignobles, d'injures et de plaisanteries indécentes *. »
L'année suivante, les prédicants sont de nouveau exhortés à s'habiller avec plus de modestie, à renoncera leurs accoutrements bizarres, jaunes, verts ou rouges, à ne plus porter d'épée; <s car ce (jui doit distinguer un instituteur du peuple, ce ne sont pas les bravades, la gloriole, les coups et les horions donnés ou reçus, mais la pratique de la charité et le pardon des injures - ».
Les cantons catlioliques usèrent de la victoire avec une grande modération. Us ne se crurent pas obligés d'interdire aux nouveaux, croyants, qui jadis avaient proscrit et interdit leur culte sous des peines sévères, l'exercice de leur religion; surtout ils ne se mêlèrent en rien des affaires intérieures des cantons zwingliens 3.
Luther déplorait cette modération : «A dire le vrai, » écrit-il, «. la victoire des Suisses sur les Zwingliens n'a pas de quoi nous réjouir beaucoup, elle ne vaut pas la peine d'être si fort vantée, car les Catholiques tolèrent la créance zwinglienne, comme ils l'appellent, et ne condamnent point une hérésie si manifeste; à cùté de leur foi, qu'ils déclarent infaillible, ils en souffrent une autre, ce qui doit évidemment consoler et raffermir les Sacramentaires •*. »
A partir de ce moment, il ne fut plus question de faire entrer les villes Ubres de Souabe dans la Confédération Helvétique. En Allemagne, le parti zwinglien ne se fortifia point. Privées de leur soutien naturel, les cités souabes se joignirent à la Ligue de Smalkalde, et aux Etats de Francfort (décembre 1531) se virent obligées d'accepter tout ce que les princes alliés décidèrent sur l'organisation de la Ligue ^.
Tout lien fut rompu avec la Suisse.
La ligue des princes, dite Ligue de Smalkalde, vit chaque année accroître son importance. Philippe de liesse en était l'ànie. En novembre 1531, l'Electeur de Saxe le fit assurer (|u'il ne rétracterait jamais sa protestation contre l'élection de Ferdinand, et neconscntiiait à fournir des secours contre les Turcs (|ue dans le cas où l'Empereur proposerait une paix « acceptable '^ ». Dans un traité conclu le 22 février 1532 avec Christian de Danemark, l'Electeur et le Landgrave rerurent de ce prince la promesse d'un secours de deux
« Egli, Actensammlung, 629-663, nM899.
* Egli, Actcnsainmluiu/, K7K, ii° 1988.
^ Voy. HiKFEi., t. III, p. Ü8U el suiv. On y verra plus amplement rapportées les preuves de la lùléraucedes cauluns catholiques au moment de la paix de Ca{)pel.
* Voy. DE Wette, t. IV, p. 31'.».
'" Voy. Lenz, Philip}) und /miny/i, p. 454-437. « Voy. l'L.\.\cK. 3 a, p. 2I->--Ml.