‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 110 sur 630 · MARTIN SCHONGAUER. 1G · texte numérisé non relu

MARTIN SCHONGAUER. 1G

Quant à l'école westphalienne, ses tendances sont les mêmes que celles de l'école de Cologne. Elle compte parmi ses peintres des maîtres d'un réel mérite; l'énergie de l'expression et la délicatesse des nuances sont les traits distinclifs de sa manière. Son centre était à Munster, et les deux artistes qui l'ont le plus glorieusement représentée sont le Maître de Liesborne et Jarcnus de Soest1. Les tableaux du célèbre peintre viennois Wolfgang Rucland* (1501) et des artistes tyroliens Michel et Frédéric Pacher, ceux de Gaspard, Jean et Jacques Rosenthaler, du Tyrol, se rapprochent d'une manière frappante des traditions de l'école westphalienne, sans qu'on ait pu jusqu'ici retrouver le fil qui les relie3.

Mais le maître dont l'influence fut la plus durable et la plus féconde, c'est incontestablement Martin Schongauer; il était tellement admiré dans l'Europe entière, qu'Italiens, Espagnols, Anglais achetaient et emportaient ses tableaux et ses gravures « comme les plus précieux trésors de la terre * ». On le mettait au même rang que le Pérugin, le maître de Raphaël. « Il était intimement lié avec Pierre Pérugin », dit une chronique contemporaine. « Tous deux se donnaient souvent la joie de s'envoyer réciproquement leurs tableaux. Ils avaieut pris l'un de l'autre ce qu'ils avaient de meilleur, ainsi que les connaisseurs peuvent le constater5. »

L'atelier de Schongauer à Colmar était le véritable centre de tous les artistes du temps. Lespeiutres de Souabe, surtout, s'y formèrent, et leur goût délicat, leur sentiment profond, les mit bientôt audessus de tous les autres. C'est là que se développa Rarthélemy Zeitbloom, d'Ulm, que la noble simplicité, la vérité et la pureté suave de ses compositions ont fait surnommer « le plus Allemand de tous les peintres8 ». Hans Burkmaïer, d'Augsbourg, travaillait aussi dans l'atelier de Martin. On doit à son infatigable talent un grand nombre de tableaux religieux et profanes. Il est le premier des maîtres de la haute Allemagne qui ait peint d'après nature les fonds de paysage et jusqu'aux plus petits détails de ses tableaux7. Hans Holbein l'aîné, qui pendant la période brillante de son talent fut l'un de nos meilleurs

1 Voy. Noudiioff, Kunstgeschichtliche Beziehungen zwischen Rheinland und Westfalen. p. 54-60. — NORDHOFF, Die Chrunihcn des Klosters Liesborn, p. 32-40 (Munster, 1866).

2 Voy. Jacob, p. 279.

3 .le m'appuie ici sur l'opinion de Böhmer, si compétent en cette matière.

* V.v\ Dsitschekconste, p. 4-5. — Voy. Wurzhach, p. 3, et le jugement qu'en a porté Wimpheling, p. 47-48. — Voy. aussi Homo, 2, p. 207-219. — Schnaase, Geschichte Schongaucr's, t. VIII, p. 185-189.

» Voy. Schmidt, p. 28.

0 Voy. Waagen, t. I, p. lSi-189. — Uassler, p. 117-1 19. — \v. Schviut, p. 39-40.

— BODE et L. SCHEIBLEU, Jahrbuch der Königl, preuss, Kunstsammlung, t. II, p. 54-61 (Berlin, 1881).

7 Otte, p. 748.

maîtres, dut aussi à Schongauer l'inspiration et la direction de son talent. L'influence de « maitre Martin » est également très-sensible dans les toiles d'Hans Holbein le jeune. On préfend même qu'Albert Durer, malgré l'originalité de son génie, la subit toute sa vie '.

Durer et Holbein le jeune élevèrent la peinture allemande à son plus haut degré de gloire. Bien peu de maîtres ont possédé au même degré la faculté créatrice, l'imagination féconde. Leur observation de la nature est si fine, si pénétrante, leur imagination si riche en inventions toujours nouvelles, si prompte à les mettre en œuvre, qu'on peut leur appliquer ce qu'on a dit à propos de Shakespeare : leur génie semble vraiment « réunir mille âmes sous son sceptre ». Leurs meilleures compositions appartiennent encore à l'ancien temps, au vieil esprit germanique chrétien du quinzième siècle, aux grandes traditions du moyen âge. Ils ne sont nullement les précurseurs de ce qu'on a appelé l'art de la Renaissance, et ce qu'ils ont pu s'approprier des idées nouvelles ne leur fit jamais perdre le caractère tout national de leur génie; ils gardèrent toujours leur gravité et leur humour allemands. Si, dans leurs œuvres de second ordre, ils imitent parfois l'antique, ce n'est là qu'un détail de mode, et ne change rien à l'ensemble de leur œuvre. On peut comparer leurs écarts dans ce genre à ces excroissances bizarres qui sortent souvent du tronc le plus sain et le plus vigoureux. Ils auraient sans doute produit encore beaucoup d'ouvrages admirables, si les commencements des troubles religieux, qui déjà assombrissaient l'horizon, n'avaient paralysé leurs efforts, et si leur vie privée, placée dans d'aussi favorables conditions que celle d'un Raphaël ou d'un Titien, avait permis à leur génie un complet épanouissement.

Albert Durer est le seul artiste de son siècle qui ait laissé des mémoires aulobiographiques sur ses parents, son éducation, sa formation artistique. Ces mémoires n'ont pas seulement un puissanl intérêt au point de vue de ce qui le concerne personnellement, ils sont encore d'une valeur inappréciable! pour quiconque veut étudier les mœurs de cette bourgeoisie allemande du quinzième siècle, si honorable, si solide, et de laquelle sont sortis nos plus grands artistes.

Le père de Durer élail orfèvre, originaire d'uuc colonie allc-

1 Schott, p. 34-35. — Schmidt, p. 2î, 34-35.

Page 1