CARACTÈRE DE LA PEÎNTURE ALLEMANDE
son de roses (Musée de Cologne), et avec son principal chef-d'œuvre connu sous le nom de Tableau de la Cathédrale, les toiles de Memling conservées dans la salle capitulaire de l'hôpital Saint-Jean à Bruges. Examinons aussi les Sept Joies de Marie, du même artiste, dans la Pinacothèque de Munich, et Marie dans le buisson de roses, de Schongauer, à Saint-Martin de Colmar : nous ne pourrons plus conserver de doutes sur leur proche parenté. Le dessin plein de finesse et de sentiment, l'expression d'humble innocence de Marie, sa dignité virginale, la force, la profondeur idéale de la pensée, surtout dans les figures de madones, placent les trois maîtres bien au-dessus de tous les artistes de leur temps. Mais ce qui les sépare surtout d'eux, ce qui crée leur véritable originalité, c'est le noble besoin de vérité qui se fait admirer dans leurs tableaux et s'efforce toujours de donner une forme précise aux créations les plus idéales. En effet, dans les toiles de cette école, les figures de saints, empreintes d'un si profond sentiment d'amour divin, n'en sont pas moins vivantes ; on sent qu'ellesappartiennent à un monde supérieur, mais en même temps réel; les corps sout pleins de vigueur, on reconnaît dans les figures des individualités bien caractérisées; les plus petits détails sont bien observés, pris sur le vif, et les personnages semblent former une série de portraits. Tout ce qui les entoure, vêtements, meubles, bijoux, est emprunté à la vie de tous les jours et introduit le spectateur dans les mœurs de l'époque '.
Les œuvres de Mcmliug et de Schongauer ont de plus un intérêt spécial pour nous : ils reproduisent avec une grande fidélité les traits de caractère les plus saillants du peuple allemand; ils expriment la profondeur et la pureté de sa foi, sa loyauté, sa noble simplicité; en même temps, ils ont un intérêt psychologique qui nous semble surpasser encore leur valeur artistique : ils nous fournissent d'inappréciables et féconds documents d'hisloire nationale, et nous pouvons y étudier les progrès de notre civilisation. La tête du Christ de Memling2, le Christ détaché de la croix de Schongauer3, suffiraient à eux seuls pour donner une haute idée du sentiment religieux d'un siècle qui vit éclorc de pareils chefs-d'œuvre. Le plus célèbre tableau de Schongauer nous offre eu une seule physionomie l'expression delà sainteté, de l'amour, de la douleur et de la félicité. Dans le visage de Marie, en effet, la sainteté devient de l'amour, l'amour de la douleur, la souffrance de l'extase, et tout semble se confondre et s'unir dans un unique sentiment; de belles larmes coulent en abondance sur les joues de la Vierge et adoucissent son martyre. Les tourments du Sauveur
1 Sur le mélange d'idéal et de réalisme des anciens maîtres, voy. Reiciienspek-
C E R , Mélanges, p . \ ii i .
- Dans la Pinacothèque de Munich.
5 A Colmar.
semblent s'assoupir entre les bras de sa sainte Mère. ?<ous nous sentons, en contemplant ce tableau, envahi par une émotion religieuse qui ne laisse de place à aucune autre pensée '. Quant à la tète du Christ de Memling, c'est une œuvre unique parmi toutes les créations de la peinture. Aucun maître, à quelque nation qu'il appartienne, ni avant ni après lui, n'a su exprimer à la fois une majesté si divine, une telle plénitude de lumière et d'amour. On a dit que c'était le seul Christ devant lequel on put lire et méditer l'Évangile. Rappelons-nous aussi les Sept Joies de Marie, de Memling. Cette toile est bien conforme à l'esprit d'une époque qui, ainsi que le dit Wimpheling, « se plaisait à accroître toujours davantage la gloire de la Mère de Dieu, afin de rendre un hommage plus magnifique au divin Rédempteur ». Maitre Conrad de Wurzbourg avait composé jadis sur la vie de la Sainte Vierge un poème intitulé la Forge d'or*: le tableau des Sept Joies semble être comme un second poëme sur le même sujet, composé avec les brillantes couleurs de la palette. Le tableau des Sept Sacrements, dans la galerie d'Anvers, nous offre aussi une admirable preuve des rapports qui unissaient autrefois la religion et l'art. Le tableau, divisé en trois panneaux, représente l'intérieur d'une cathédrale gothique. Dans l'espace du milieu l'artiste a placé l'image du Sauveur crucifié, source et racine de tout salut. A ses côtés se tiennent la Vierge et saint Jean, sainte Madeleine et les saintes femmes. Derrière ce groupe principal, on célèbre la Messe au grand autel. Le prêtre, après la consécration, élève la sainte Hostie. Le plus auguste des sacrements tient à juste titre la première place au centre de cette composition. Dans les panneaux des côtés, on administre les autres sacrements. Le maître a trouvé pour chacun d'eux, presque toujours dans des chapelles latérales, l'espace approprié. Des groupes d'anges, tenant des banderoles où sont écrits les noms des sacrements, planent dans les airs. Ce tableau, par la simplicité et la grâce de sa composition, fait une impression puissante, et c'est pour ainsi dire une épopée chrétienne exécutée avec des couleurs.
L'école de Calcar, dont nous avons déjà parlé, suivit, dans le Bas- Rhin, les traditions de Memling. On lui doit tant d'œuvres nobles et gracieuses, d'une couleur si vigoureuse et si brillante, d'une expression si profonde et si vraie; elles sont tout à la fois si fidèles et si originales dans leur exécution, qu'on ne peut se lasser de les contempler3.
1 Voy. QlUNDT, Martin Schongaucr als Maler und seine Werke in Colmar, (lanj 1.1 Kunstblatt, 1840, p. 317.
ä Holland, Geschichte der Literatur, p. 187-180. } Voy. Waagen, t. I, p. 168.