‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 112 sur 630 · ALBERT DURER. « G · texte numérisé non relu

ALBERT DURER. « G

Durer s'exprime à peu près de même à propos de la mort ;

a Celui qui se dispose tous les jours a la mort est regardé de Dieu avec complaisance, car il est dans la voie de cette paix véritable, que Dieu seul, et non le monde, peut donner. Celui qui fait le bien durant sa vie sentira dans son cœur naître un ferme courage. L'heure de la mort le réjouira; elle sera pour lui l'annonce de la félicité '. >

Voici dans quels termes émouvants Durer raconte la mort de sa mère : « Il faut que vous sachiez que deux ans après la mort de mon père, je recueillis chez moi ma pauvre malheureuse mère; je la pris sous ma garde, car elle n'avait plus aucune ressource. Or, après qu'elle eut habité neuf ans chez moi, un matin, tout à coup, elle tomba si mortellement malade, que pour entrer chez elle nous fûmes obligés de briser la porte, sans cela nous n'aurions pu pénétrer dans sa chambre, parce qu'elle n'eût plus eu la force de nous ouvrir. Nous la portâmes en bas, dans une autre pièce; là, elle reçut les deux sacrements, tout le monde pensant qu'elle allait mourir. Un an juste après le jour où elle était tombée malade, un mardi, dixseptième jour de mai, ma mère mourut chrétiennement, absoute, de par l'autorité papale, de peine et de châtiment. Avant de mourir, elle me donna sa bénédiction, et avec beaucoup de pieuses paroles me souhaita la paix du Seigneur, me recommandant surtout de me garder de tout péché. Elle demanda aussi à boire l'eau bénite delà Saint-Jean, et on lui en donna. Elle craignait beaucoup la mort, mais elle disait « qu'elle n'avait aucune crainte de paraître devant « Dieu ». Elle a cu> de la peine à mourir, et je remarquai qu'elle voyait devant elle quelque chose qui l'épouvantait, car elle demanda de l'eau bénite, bien qu'elle n'eût pas prononcé une parole depuis longtemps. Enfin ses yeux devinrent sans regard, et je vis la mort lui donner deux grands coups au cœur. Elle ferma alors les yeux et la bouche, et mourut en souffrant. Je me mis à réciter des prières près d'elle, et je ressentis à ce moment de telles angoisses qu'il me serait impossible de vous les exprimer. Que Dieu fasse miséricorde à ma mère! Sa plus grande joie a toujours été de nous parler de Dieu, et elle voyait avec bonheur tout ce qui pouvait rapporter de la gloire au Seigneur. Elle avait soixante-trois ans lorsqu'elle mourut ; je la fis enterrer honorablement et selon mes moyens. Que Notre-Seigneur me fasse la grâce de faire une sainte mort comme elle ! Et puisse Dieu, avec toute l'armée céleste, mon père, ma mère, mes parents et mes amis, être présents à ma fin ! Et que le Dieu tout-puissant nous

1 Thaisint,, p. 154-159. Voyez t. XIV-XV. Durer déposa une somme importante dans la caisse municipale de Nuremberg, pour la fondation d'une messe perpétuelle â Saint-Sébald Baadkr, 1-6.

donne la vie éternelle! Amen. Et après que ma mère fut morte, sa figure devint plus belle qu'elle ne l'avait été durant sa vie '. »

Ces paroles si simples retracent avec fidélité la vie chrétienne dans la famille telle qu'on la pratiquait au quinzième siècle. Elles nous montrent les étroits rapports qui rattachaient alors le foyer à la religiou, et comment, ainsi qu'on l'a dit, « ils semblaient ne former qu'un seul morceau ». Elles expliquent aussi la place qu'occupe le home dans l'œuvre de Durer, et pourquoi ses tableaux nous représentent si fréquemment des scènes d'intérieur2. C'est que l'artiste avait goûté dans le sanctuaire de la famille ses joies les meilleures et les plus nobles, et qu'il y avait joui des plus excellents biens d'ici-bas. Lorsqu'à son tour il eut fondé une famille, il resta envers sa femme, ses frères, ses sœurs et ses domestiques, fidèle aux devoirs que ses parents lui avaient recommandé d'accomplir sur leur lit de mort. Son travail pourvoyait à son entretien et à celui des siens. Au milieu de circonstances pénibles, parmi de nombreuses difficultés et de lourdes fatigues, il fit constamment preuve d'une étonnante et infatigable ardeur au travail. 11 était tout à la fois peintre, dessinai eur, graveur sur cuivre, sur étain, sur fer, sur bois, sculpteur, orfèvre, imprimeur. Il serait difficile de nommer une branche des arts plastiques où son admirable génie n'ait exercé une influence décisive. Il fut même écrivain, et nous a laissé un grand nombre de conseils pratiques et d'axiomes précieux sur les arts, formant l'introduction du grand ouvrage encyclopédique qu'il se proposait d'écrire et qui devait embrasser toutes les connaissances que selon lui un artiste doit posséder. Sa Géométrie et ses Leçons sur les proportions n'en sont que des fragments détachés 3.

Sa philosophie lumineuse et fermement appuyée sur les principes chrétiens, tire toute sa grandeur de la conviction, profondément enracinée en son esprit, que toute beauté vient de Dieu : « Si nous nous demandons comment nous y prendre pour faire une belle figure >•, dit-il, « quelques-uns diront que nous y parvenons d'après

1 Thausing, Dürer't Briefe und Tagebücher, p. 136-138. — L'auteur dit en parlant de ce récit de Durer : « Nous n'y trouvons point d'exaltation creuse, point de tressaillements maladifs de sensibilité. Il n existe pas là de lutte intérieure. Chez lui, l'attention aux choses présentes, les vérités religieuses qu'il tient pour tout aussi réelles, empêchent l'âme de tomber dans l'abattement. Les esprits sont trop sains, trop élastiques pour plier sous les coups même les plus rudes. Plus leur sentiment est simple, plus il est profond, et plus il leur permet de se remettre promptement à un travail qui les sorte d'eux-mêmes. L'homme dans ce travail met toute son âme, toute sa pensée. Voilà pourquoi les chefsd'œuvre de ce temps nous causent une admiration si ineffaçable, pourquoi les termes si simples dans lesquels Durer nous raconte les plus petites circonstances de la mort de ses parents, nous émeuvent si profondément.

' Luriurun , p. 35-37.

1 Thausing, Durer, Geschichte seines Lebens, p. 514.

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