ORIGINE DU DRAME RELIGIEUX
ils prirent peu à peu, par le long usage qu'on en avait fait à l'intérieur des églises et au dehors, un certain caractère liturgique '. Effusions d'une foi sincère et tendre, ils étaient en même temps un puissant moyen de raviver sans cesse la foi populaire; grâce à eux, les fidèles participaient au culte d'une double manière : par la prière et par le chant. Les cantiques allemands étaient en usage durant les pèlerinages, les processions, aux principales fêtes de l'année, pendant la représentation des mystères, aux consécrations d'églises, aux fêtes des saints, avant et après le sermon, à la suite des proses liturgiques de la messe, enfin aux offices de l'après-midi et du soir. C'est donc avec raison que Philippe .Mélanchthon, dans son apologie de la confession d'Augsbourg, déclarait que l'usage des cantiques en langue vulgaire « avait toujours été tenu pour louable dans l'Eglise ä » . « Nul peuple de la chrétienté ne pouvait se vanter de posséder un témoignage plus poétique de sa foi, un plus beau trésor de cantiques spirituels3 », que le peuple allemand au commencement du seizième siècle.
Le drame spirituel, comme le chant religieux, sortit à la fois du culte liturgique et de la fraîche et saine vitalité populaire. Si l'on entre bien dans l'esprit de ces représentations et qu'on se rende un compte exact de l'action qu'elles exerçaient sur les âmes, on connaîtra à fond une grande partie de ce qui constituait à cette époque la culture intellectuelle du peuple.
Depuis les temps les plus anciens, le service divin, en se développant, avait pris de plus en plus la forme symbolique d'un drame liturgique. Le centre de tout le culte, la sainte messe, est en elle-même une commémoration dramatique, un renouvellement non sanglant du sacrifice du Golgotha, c'est-à-dire de la plus sublime et de la plus sainte tragédie qu'il soit possible de concevoir. Toutes ses parties développent graduellement le drame auguste de l'immolation divine; il se déroule en cinq actes, si l'on peut ainsi parler, devant les fidèles
1 Voy. Hoffmann, p, 192-193. — Voy. Baumker, p. 128-129, qui prouve avec évidence que pendant tout le moyen âge le chant grégorien latin fut sent chanté dans les églises, et que les évéques veillaient avec soin à ce qu'il fût intégralement conservé.
* Voy. Jacob, p. 3G6-368. — Meister, p. 13-16. — Baumker, p. 130-137.
3 C'est l'aveu de l'h. W.ickernagel, malgré ses préjugés protestants. — Voy. :
A mes critiques, p. C2.
qui l'offrent et y participent avec le prêtre, et leur fait successivement parcourir toute la gamme des sentiments religieux '. Aussi la messe es(-elle tout naturellement devenue le texle de nos grands compositeurs de musique sacrée. Pendant la grand'messe, prêtre, lévites et assistants sont en communication continuelle. Ils se parlent, ils se répondent. Tous les détails du culte sont symboliques : la couleur, la forme des vêtemeuls sacerdotaux, l'ornementa! ion des autels, et jusqu'à la pensée qui a présidé à la structure du saint édifice. Les vêpres aussi, avec leurs antiennes et leurs répons, établissent un continuel dialogue entre le prêtre et les fidèles. Les processions solennelles d'autrefois, suivies par les Ordres religieux et le clergé séculier en costumes si variés, les corporations et les confréries en habits de fête, les cierges, les bannières flottantes, tout composait déjà une sorte de représentation scénique.
A côté des éléments dramatiques qui existaient déjà dans le développement régulier du culte, les premiers germes du véritable drame spirituel ne tardèrent pas à se montrer. L'initiative du clergé les fit éclore, et c'est sous sa direction que furent représentés, soit dans nos églises, soit dans les cimetières ou les cloîtres, les premiers essais des Mystères, destinés à instruire et à édifier le peuple.
Mais il faut en chercher la véritable origine dans ces rites symboliques qui, dès la plus haute antiquité chrétienne, ont été en usage pour la célébration de nos grandes fêtes. A Noël, par exemple, on a toujours représenté la Crèche, l'Enfant Jésus, sa sainte Mère; le vendredi saint, on ensevelissait solennellement un crucifix qu'on venait relever en grande pompe à l'aube de Pâques. A ces premiers essais se joignit bientôt la récitation de versets bibliques expliquant la fête, puis des proses, des hymnes liturgiques, de saintes légendes. On y mêla plus tard des allusions aux événements actuels; enfin l'élément comique vint s'y mêler, se rapportant plus ou moins à quelque trait du mystère représenté 2.
Vers la fin du moyeu âge, on était en possession de drames religieux appropriés à toutes les fêtes du Sauveur, depuis Noël jusqu'à l'Ascension; mais l'histoire de la Passion, surtout dans les représentations de Pâques, restait le thème préféré du public. Aussi prenaiton un soin particulier pour l'entourer de magnificence, s'efforçant
1 Voy. Guido Görres, Das thealer im Mittelalter, dans la Histor. und pol. Blät., p. 6, 9, 37. Görres a le mérite d'avoir le premier attiré l'attention des érudits sur l'ancien art dramatique allemand. — Voy. sur ce sujet les travaux si approfondis de Moni. (1841-1846), d'HOFFMANN von Falters, de Leben, de Pichler, de Weinijoli» et
de IIasi .
2 Voy. Wilken, Über die kritische Behandlung der geistlichen Spiele (Halle, 1873, p.7-10j.