‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 144 sur 630 · NULLE HOSTILITÉ CONTRE L'ÉGLISE DANS LES MYSTÈRES · texte numérisé non relu

NULLE HOSTILITÉ CONTRE L'ÉGLISE DANS LES MYSTÈRES

ils pourront faire de riches captures. Ici viennent se placer des scènes du meilleur comique, et la pièce est entremêlée de piquantes satires sur les vices et les travers de toutes les conditions. De même que Dante, dans sa Divine Comédie, fait de continuelles allusions aux événements et aux personnalités de son temps, le poète du moyen âge intercale dans son drame le tableau des différends qui divisaient alors Lübeck et Wismar. Ces scènes prises sur le vif, pleines d'animation, de couleur locale, sont vraiment plaisanfes. Les deux villes avaient surtout à se reprocher mutuellement des malversations commerciales, et Ton ne saurait s'empêcher de rire en voyant boulangers, cordonniers, tailleurs, aubergistes, tisserands, bouchers venir confesser au démon leurs tromperies. L'auteur, pour les mieux railler, leur fait demander pardon au diable, comme si celui-ci devait être leur juge au dernier jour, et comme s'il avait le pouvoir de pardonner. La satire se tourne aussi contre les Allemands, car le démon ne va pas chercher des âmes dans les villes wendes (slaves) dont Wismar faisait partie; c'est dans celles d'Allemagne qu'il compte bien trouver sa proie. Lucifer parle allemand avec les démons et les pécheurs : « Ne comprends-tu donc plus l'allemand? dit-il à Satan; crois-tu donc que je sois Wende? » Satan amène devant Lucifer un prêtre qu'il a surpris dans des pensées mondaines pendant qu'il lisait son bréviaire; mais ce prêtre rend l'enfer si intolérable à Saf;in qu'il est contraint de se réfugier dans un marais sauvage. Là, il se lamente, il gémit; mais Lucifer se moque de lui: « Ce qui t'arriveest bien juste, lui dit-il, tu n'avais qu'à laisser ce pauvre prêtre tranquille! » Le prêtre menace Lucifer du Jugement dernier, sans réussir à lui faire peur, car la fin du monde est bien éloignée, et jusque-là on aura le temps de jeter encore bien des pécheurs en enfer. Le poète veut préserver par là les auditeurs dune fausse sécurité sur leur salut. Lucifer pousse des gémissements atroces, il n'a pas de repos; sa haine et son envie contre les hommes le poussent incessamment à les tenter. La paix n'a été promise qu'aux justes, et, à cet instant, foute l'assistance priait d'une seule voix pour les morts : « Donnezleur, Seigneur, le repos éternel! »

On voyait fréquemment, dans les poèmes, les nouvelles en prose, les livres de piété de l'époque, les prêtres conduits en enfer, de même que dans les représentations plastiques du Jugement dernier, on voit très-souvent le diable traîner par la corde, dans la gueule de l'enfer, des prêtres, des moines et de hauts dignitaires de l'Église. Les plaisanteries satiriques et les attaques contre les vices et les imperfections du clergé sont tout aussi fréquentes dans les représentations dramatiques qu'à l'intérieur des cathédrales et des cloîtres; mais l'Eglise elle-même et les choses de la foi restent encore inattaquées.

23o L'ART ET LA VIE POPULAIRE.

Même dans le mystère bien connu de Dame Jeanne, composé par le prêtre Théodore Scherenberg (1480), et où la légende de la papesse Jeanne était présentée comme un l'ait historique (selon la croyance générale de cette époque), on ne trouve nulle part une intention hostile à l'Église. C'est le démon qui a poussé Jeanne à jouer son odieux rôle. Jésus accuse devant sa Mère la femme audacieuse qui trouble l'ordre établi dans l'Eglise et dans la nature. Il veut laisser mourir la coupable dans son péché, mais Marie implore sa grâce :

» Toi qui as daigné me choisir pour ta mère, ne laisse pas la pauvre Ame se perdre! »

Cette intercession apaise la colère divine. La coupable obtiendra son pardon, pourvu qu'en punition de son crime elle se soumette à l'humiliation temporelle. Jeanne accepte cette expiation et, pleine de repentir, se tourne vers le Sauveur, le suppliant de lui pardonner comme il a pardonné à tant de grands coupables :

« Oublie mes fautes, Dieu miséricordieux! Par ton amer supplice, Seigneur, ne me laisse pas périr! Ne me laisse pas mourir misérablement dans mon crime! »

Elle implore aussi la miséricorde de la Sainte Vierge :

« Marie, Mère très-pure, consolatrice de tous les pécheurs, je t'apporte ma plainte! Je ne suis qu'une pécheresse; mes yeux répandent des larmes de sang! Vierge, laisse-moi eu savourer l'amertume, et prie pour ton cher enfant! »

Elle est mise à mort dans les rues de Rome. Saint Michel délivre son âme de la puissance des démons, et le Christ l'accueille avec joie à son arrivée au ciel :

« Sois la bienvenue, ma fille bien-aimée! Tu seras éternellement heureuse avec moi dans mon royaume céleste, et tout ce que tu as fait de mal dans ta vie sera effacé et pardonné, car Marie, ma mère bien-aimée, t'a prêté son assistance, ainsi que saint Nicolas ! Sois donc en paix, sois heureuse! »

Et les chants des processions de la terre se mêlent à Yalleluia du ciel.

Même dans les divertissements pour le carnaval, rimes par Hans Koscnplut et par le barbier Hans Folz, compositions toutes profanes, rudes, grossières et de mauvais goût, où les paysans vaniteux, les Juifs usuriers, les colporleurs déshonnètes, les prêtres indignes sont l'objet de mordantes satires, la foi et l'Église sont partout respectées. Elles sont même souvent défendues contre les Juifs et les hérétiques.

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