EXIGENCES DES ARTISANS
Un autre fait intéressant se produisit à Nuremberg en 1465. Les maîtres taillandiers , profitant d'un renchérissement survenu dans les denrées alimentaires, voulurent réduire la nourriture de leurs compagnons. Ceux-ci se déclarèrent mal satisfaits, abandonnèrent le travail et quittèrent la ville. Ils se rendirent à Wunsiedel et à Dinkelsbühl, et mirent tous les maîtres de Nuremberg au ban. Grâce à l'union des compagnonnages, tout ouvrier taillandier en faisant partie refusa de travailler chez un maître de Nuremberg. A la suite de cet incident, la profession de taillandier, l'une des plus anciennes et des plus considérées de Nuremberg, périclita de telle sorte que nous ne voyons plus aucun de ses membres faire partie dans la suite du conseil de la ville. Un certain nombre de maîtres allèrent se fixer à Amberg et à Donauwörth; ceux qui restèrent s'appauvrirent de plus en plus, et peu à peu le métier fut totalement abandonné '.
De tels faits n'étaient pas rares et avaient généralement pour prétexte un mécontentement à propos de la nourriture, le désir d'obtenir un salaire plus élevé ou de voir abrégées les heures de travail.
Les compagnons tailleurs se montraient fréquemment les plus remuants et les plus exigeants. A Wesel, sur le Rhin (1503), ils se révoltèrent contre leurs maîtres pendant les fêtes de la Pentecôte sous prétexte de nourriture et de salaire insuffisants, et soutinrent avec eux une lutte qui alla même jusqu'aux voies de fait. Les autorités de la ville tentèrent en vain d'amener un accommodement; les compagnons s'obstinaient, soutenant que « ceux qui travaillaient le plus devaient aussi gagner le plus »; ils s'unirent les uns aux autres « par la parole et le serrement de mains », et tournèrent le dos à la ville; « si bien que les habits qui avait été commandés pour la fête restèrent inachevés ». C'est à la suite de cet incident que le bourgmestre déclara devant tout le corps de métier rassemblé que cette expérience, ajoutée à bien d'autres, le fortifiait dans l'opinion « que les compagnons tailleurs avaient un caractère singulièrement inquiet et étaient enclins plus que d'autres aux révoltes et au désordre ». « Mais les maîtres ont aussi grand tort », continue-t-il, « car ils ne donnent pas à leurs ouvriers trois bons repas par jour, comme les compagnons ont le droit de l'exiger; de plus, ils les accablent d'ouvrage. » Le bourgmestre les menace d'une punition sévère, s'ils contraignent encore les ouvriers à travailler les dimanches et jours de fête, ou jusqu'à l'heure de la grand'messe, et s'il advient qu'on donne des coups de poing ou qu'on tire les cheveux aux apprentis refusant de profaner le dimanche ou de
1 Stàul, p. 281, 427.
se prêter ce jour-là à toutes les corvées qu'on leur impose '. A Mayence, les compagnons tailleurs révoltés abandonnent le travail et se retirent sur la montagne de Saint-Nicolas. Leurs maitres les excluent de la corporation, dressent la liste des déserteurs et décident que ceux qui y sont inscrits ne seront ni reçus, ni logés, ni admis chez aucun d'entre eux, et ne pourront rentrer dans la corporation qu'après s'être excusés devant elle « et avoir promis de s'amender ». Cette décision était hardie, car les tailleurs de Mayence étaient en alliance réglée avec les corporations de dixneuf villes pour la défense réciproque de leurs droits 2. En 1505, les maitres tailleurs de vingt et une villes du Rhin, du Mein et de la Wetter tiennent à Oppenheim une assemblée générale où sont discutées des questions d'administration et la conduite à tenir envers les ouvriers. L'esprit séditieux de ceux-ci et leurs exigences exagérées, quant au salaire, deviennent, disent-ils, intolérables : « Avant tout, ce grand perturbateur, Henri Ruffs, de Worms, qui parcourt les villes et excite les compagnons contre leurs maitres », doit être autant que possible mis hors d'état de nuire; il est important de veiller à ce que les corporations n'abandonnent plus aux compagnons la libre et pleine administration de leurs caisses communes, car c'est par leur secours qu'ils se soutiennent les uns les autres et s'encouragent à la révolte. Les compagnons n'ont pas le droit d'exiger le soir « plus d'un plat de viande », et l'on n'est pas forcé de leur donner du rôti plus de deux fois par semaine. Ils ne doivent pas exiger de vin le soir, et en tout cas, jamais plus « d'une petite demi-cruche ». On peut apprécier quelles étaient en effet les exigences des compagnons quant au salaire et à la nourriture, en parcourant les documents qui nous ont été conservés sur un soulèvement des bateliers du Rhin et de l'Amurg. Outre « un florin par jour de salaire, les compagnons », comme les maitres s'en plaignent au margrave de Rade, « ne veulent pas se contenter à leurs repas d'une soupe, d'un bon légume, d'une portion convenable de viande, de pain et de fromage; ils réclament encore un premier plat et du rôti ». « Cela nous semble vraiment déraisonnable » , disent les maitres ; « nous ne pouvons suffire à nourrir nos ouvriers d'une façon si coûteuse 3. » Du reste, la plupart des différends entre compagnons et maitres
'Butzbach, Wanderbüchlein, p. 120-123.
2 Brentano, Arbeitergilden, p. 56. — Janner, Bauhütten, p. 43-53.
3 Voy. Mone, Zeilschrift, t. XIII, p. 155, 306, et t. IX, p. 159; t. XVIII, p. 12. — Gierke, t. I, p. 406. — Stahl, p. 413-416. « Trois ou quatre plats composaient, au dire des artisans, des > repas ordinaires » . Le commun du peuple, dit Jean Butzbach dans son Petit Livret de voyage, a rarement à ses repas, dîner ou souper, moins de quatre plats. Outre cela, l'été, des pâtes frites avec des œufs au beurre et du fromage. Entre le diner et le souper, ils goûtent avec du fromage, du pain et du lait. »