‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 186 sur 630 · BIEN-ÊTRE DES ARTISANS · texte numérisé non relu

BIEN-ÊTRE DES ARTISANS

étaient promptement accommodés, grâce à la bonne organisation des uns et des autres, et grâce aux arbitres dignes de toute confiance choisis pour les trancher. Souvent aussi les autorités intervenaient avec succès; ainsi, par exemple, lorsqu'en 1469 les compagnons cordonniers d' Emmerich abandonnèrent le travail, le conseil de la ville s'efforça de mettre d'accord les ouvriers et les maîtres. Après « de longs pourparlers, la paix fut rétablie par contrat réciproque, et les deux parties, pour sceller la réconciliation, burent et se réjouirent ensemble; depuis elles vécurent dans la même union qu'auparavant ». A Geroldshoffen, en 1479, des querelles et des séditions éclatèrent dans la corporation des cordonniers, et les compagnons résolurent de ne plus travailler pour leurs maîtres. Les baillis princiers et le conseil de la ville parvinrent à apaiser leur querelle; après quoi, il fut décidé pour l'avenir, comme le porte le jugement, que quand un compagnon cordonnier ne s'entendrait pas avec son maître, il porterait plainte devant le bourgmestre et arrangerait avec lui le différend. Désormais, il lui était interdit d'avoir jamais l'audace d'exciter ses camarades à abandonner la besogne et à quitter l'atelier au mépris de son maître '.

Sur le salaire des ouvriers, prétexte ordinaire des querelles et des révoltes, nous n'avons de renseignements exacts que pour quelques professions; mais rapprochés les uns des autres, ces renseignements conduisent à la certitude que la situation matérielle des artisans était encore meilleure que celle des cultivateurs. A Klosterncubourg, entre 1485 et 1509, à une époque où la livre de bœuf coûtait généralement deux deniers, le salaire quotidien d'un maçon ou d'un charpentier était de vingt deniers l'été et de seize l'hiver, de sorte qu'il gagnait journellement la valeur de huit ou dix livres de bœuf. En Saxe, à la même date, un maçon ou un charpentier recevait par jour environ deux gros quatre pfennigs, c'est-à-dire plus du tiers de ce que valait alors le boisseau de blé. A Meissen (Saxe), l'ouvrier maçon, outre ce salaire, avait encore droit, chaque jour, à deux cruches de cornet î et à trois gros pour son argent de bain. En six jours, en ne comptant que son salaire quotidien, il pouvait acheter trois moutons et une paire de souliers 3.

1 Archiv, des Hislor. Vereins fur den l'ntermainkreiss (Wurzblirg, 1835, tome III, p. 16*2). Aedi, Buchdrûkercin in Beromùnster, p. 13.

8 Sorte de boisson fermentée.

3 Voy. Falke, Geschichll. Statistik, t. I, p. 373-393, et t. II, p. 66-67. — AfONE, Zeitschrift, t. VI, p. 400. — J. I). Blavignac dit dans son travail intitule : Comptes et dépenses de la construction du clocher de Saint-. Xicolas à Fribourg en Suisse (Paris, 1858) : • Il résulte des documents dont nous présentons l'analyse que le travail des ouvriers était bien plus avantageusement rétribué au moyen âge que de nos jours, comme on peut s'en convaincre par nos indications. • Sur les salaires d'ouvriers à Bâle, Cologne et Ratisbonne, voy. Janner, Bauhütten, p. 172-174.

Les offrandes généreuses faites par les ouvriers aux œuvres de bienfaisance ou aux églises ne peuvent d'ailleurs s'expliquer que par le grand bien-être dont ils jouissaient. Les compagnons boulangers de Colmar donnent en 1495, pour la procession du Saint Sacrement, quatre cierges valant chacun vingt florins (d'après la valeur actuelle de l'argent, environ deux cents florins '). A Xanten, sur le Rhin, les seize compagnons cordonniers de la ville offrent pour l'achat d'un tableau et la décoration d'un autel cinquante-sept florins; de plus, douze florins tirés de leur caisse particulière*. A Danzig, en 1408, les porteurs de charbon, de blé et de bière offrent deux cents marcs pour la construction de l'église Sainte-Marie, et font en outre terminer une verrière à leurs frais3.

L'aisance dont jouissaient les ouvriers explique seule les ordonnances si souvent réitérées qui restreignent le luxe d'habillement par lequel ils cherchaient à s'égaler à la plus haute bourgeoisie. Aux diètes de Fribourg et d'Augsbourg (1498 et 1500), il leur est interdit, pour leurs chausses et capuches, d'employer du drap coûtant plus de trois quarts de florin l'aune; il leur est aussi enjoint de se servir, pour leurs habits et manteaux, de drap du pays, « dont l'aune ne doit pas coûter plus d'un demi-florin ». L'or, l'argent, le velours, la soie, les perles, le camelot, les robes déchiquetées leur sont défendus4.

« Sache, compagnon ouvrier », ditl' Exhortation chrétienne, « qu'une dépense exagérée pour tes habits, l'or, l'argent et tous ces autres objets de luxe ne te conviennent nullement. Ne dis pas : Je gagne un bon salaire, je peux bien me permettre cette dépense; car ton âme ne peut pas se la permettre, et cette prodigalité est contraire à la modération chrétienne qui convient à ta profession. Il est juste que tu reçoives un bon salaire; tu dois être bien nourri; tu peux, si tu le veux, avoir trois, quatre habillements, plus encore si ton gain se rapporte à cette dépense, et alors il te sera honorable de les porter; mais souviens-toi que la prodigalité te dérobe ton âme; elle est très-nuisible aussi à ton corps, car elle engendre des vices de toutes sortes. Que ton cœur reste courageux et pur, ton corps vigoureux et sain! Pour cela, use, dans tes moments de loisir, des récréations qui te sont permises, comme les exercices du corps, le jeu de flèches, d'arbalètes, le bain, ou tout autre délassement5. »

1 SCHANZ, p. 80.

s l'KLZ, p. 27.

5 Voy. IIinsCH, Dantz/ger Handel, p, 219, note 905.

4 Neue Sammlunj der lieischsabschiede, t. II, p. 47, 79.

5 Page 19*.

Page 1