JUIFS USURIERS
firent du commerce d'argent leur presque unique affaire, et surent lui donner une extension toujours plus vaste1.
Les Juifs n'accaparèrent pas seulement le commerce du change proprement dit : la véritable source de leur fortune, c'était l'usure et le prêt d'argent à intérêts ou sur gages, qui leur rapportaient bien davantage. Ils devinrent peu à peu les véritables banquiers du temps, les bailleurs de fonds de toutes les classes sociales. Prêtant à l'Empereur comme au simple artisan et au cultivateur, ils exploitèrent grands et petits sans le moindre scrupule, et leurs procédés illégaux leur attirèrent bientôt d'universels reproches. On peut se faire une idée approximative des proportions qu'atteignait leur trafic, en examinant les taux des intérêts autorisés par la loi pendant les quatorzième et quinzième siècles. En 1338, l'empereur Louis de Bavière accorde aux bourgeois de Francfort, « afin qu'ils prolégent les Juifs de la ville et veillent à leur sûreté plus volontiers et de meilleur cœur », un privilège spécial, grâce auquel les emprunts qu'ils feront aux Juifs pourront ne plus être annuellement qu'à 32 ; pour 100; mais en traitant avec les étrangers, les Juifs sont autorisés à mettre l'intérêt sur le pied de 43 { pour 100, et « personne ne pourra les contraindre à faire un marché moins avantageux * », dit l'ordonnance royale. Le conseil de Mayence ayant fait à quatre Juifs de la ville un emprunt de 1,000 florins, leur permet de réclamer 52 pour 100 3 d'intérêt. A Ratisbonne, Augsbourg, Vienne et ailleurs, l'intérêt légal monta même assez fréquemment jusqu'à 86 f pour 100*.
Mais les intérêts les plus vexatoires étaient ceux que les Juifs exigeaient pour des prêts minimes, contractés à de plus courtes échéances, prêts auxquels le petit bourgeois et le paysan étaient si souvent forcés de recourir au jour de la détresse. « Les Juifs pillent et
1 Falke, Gesch. des Deutschen Handels, t. I, p. 276-288. — ENDEMANN, Studien, p. 102-104. — Hlllmann, Städtcicesen, t. I, p. 437-440. i.es différences de valeur dans l'échange des diverses sortes de monnaie passaient pour ■ ex eo quod non est ejusdem metalli, ex ina-quali bouitate, ex inaequali figura, ex pondère ex diversitate loci ubi est, ex majori abundantia -. — Voy. Endeman.n, Nationalöconomische Grundsätze, 84, et p. 72-92.
s BÖHMER, Codex Mœnofrancofurtanus, p. 553-554. — Voy. KRIEGK, Francfurter Zustände, p. 418.
» Kriegk, p. 536, note 208. — Keller, t. I, p. 110. — Voy. aussi Keller, Nachlese, p. 305-307.
1 Voy. STOBBE, Die Juden in Deutschland, p. 110 et 235. En 1224, le taux à intérêt monta même en Autriche jusqu'à 174 pour 100. Rizy, iber Zinstaxen und Wu~ clurgesizc. En France, le roi Jean permet en 1360 que le maximum d'intérêt demandé par les Juifs atteigne 86 2/3 pour 100. Voy. Koscher, Grundlagen der Nationalöconomie, t. V, p. 191, note 12. En 1491, les Juifs de Francfort sont autorisés à réclamer 21 2/3 pour 100. Kirchener, Gesch. Franc/urts, t. I, p. 457. Dans le Brandebourg, jusqu'au dix-huitième siècle, on leur accorde 24 pour 100. — Neumann, Gesch. des Wuchers, p. 322.
écorchenl le pauvre homme », dit en gémissant l'échanson Érasme d'Erbach (1487). « La chose devient vraiment intolérable; que Dieu ait pitié de nous ! Les Juifs usuriers s'installent maintenant à poste fixe dans les plus petits villages ; quand ils avancent cinq florins, ils prennent des gages qui représentent six fois la valeur de l'argent prêté; puis ils réclament les intérêts des intérêts et de ceux-ci encore des intérêts nouveaux, de sorte que le pauvre homme se voit, à la fin, dépouillé de tout ce qu'il possédait '. » L'introduction du prêt à la semaine, « le plus en usage de tous », et auquel on pouvait avoir recours pour la plus modique somme, même pour un emprunt de trente pfennigs*, prouve assez que c'étaient les petites gens surtout qui avaient recours aux prêteurs.
Les grands seigneurs, les princes, les nobles, se laissaient aussi entraîner par les Juifs dans d'inextricables dettes3. Après leur avoir abandonné leurs effets précieux, leurs valeurs mobilières, ils se voyaient forcés, pour payer les intérêts des grosses sommes empruntées, d'hypothéquer leurs revenus, les redevances de leurs subordonnés. Alors les trafiquants juifs venaient faire avec l'agent des taxes seigneuriales le recouvrement de ces redevances, et voilà comment, de tous côtés, les Juifs s'attiraient la haine, et passaient pour « les extorqueurs et les infâmes ennemis du peuple ». Il n'était pas rare que la répulsion qu'ils inspiraient, la fureur du créancier qu'ils avaient sucé jusqu'au sang, ne leur attirassent les représailles les plus violentes*. « Les Juifs », dit Pierre Schvarz (1477), « reçoivent de temps en temps de fort rudes leçons; mais ils les ont vraiment bien méritées par leur astuce méchante! Ils trompent les gens, ils perdent les propriétés en les grevant d'impôts usuraires; ils commettent des meurtres secrets, comme chacun le sait. Voilà ce qui leur attire de telles persécutions, et ce ne sont point d'innocentes victimes. Il n'existe pas de peuple plus méchant, plus rusé, plus avare plus impur, plus vagabond, plus venimeux, plus colère, plus inso lent, plus imposteur, plus éhonté. Ils ne savent ce que c'est que de
1 Tiré des ouvrages posthumes de Bodmann, communiqué par Böhmer. 7 Par exemple à Ratisbonne. Falke, Gesch. des deutschen Handels, t. I, p. 300
3 Ainsi par exemple un Juif eut entre les mains une reconnaissance du duc Boleslas de Liegnitz et Brieg de huit mille marcs, c'est-à-dire environ sept cent cinquante mille marcs de notre monnaie. OElsneu, p. 70.
4 • Credo fuisse exordium Judœorum magnam et infinitam pecuniam, quam barones cum militibus, cives cum rusticis iis solvere tenebantur», dit un chroniqueur. Voy. Neumann, p. 330. Au déclin du moyen âge, bien des persécutions contre les Juifs, l'anéantissement de leurs lettres de créance, etc., doivent être considérées comme des crises de crédit de l'espèce la plus barbare, et comme une forme de ce que nous appellerions aujourd'hui la révolution sociale. Roscher, Stellung der Juden, p. 515.