‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 200 sur 630 · PERSECUTIONS CONTRE LES JUIFS · texte numérisé non relu

PERSECUTIONS CONTRE LES JUIFS

tenir parole, si ce n'est dans la limite où leur crédit est en question'. » « Aucun peuple », dit l'humaniste Beatus Rhenanus, « n'a jamais exécré, comme le peuple juif, les hommes d'une croyance opposée à la sienne; aucun, en revanche, n'a été l'objet d'une pareille répulsion; aucun, pour prix de sa haine, n'a recueilli, comme juste salaire, une haine plus implacable2. » La voix publique semblait être l'écho des vers du poète autrichien Helbling :

t II y a bien trop de Juifs dans notre pays! C'est une honte et un péché de les tolérer! Si j'étais prince, si je pouvais mettre la main sur vous, Juifs, je vous le dis en vérité, je vous ferais tous brûler3! »

On accusait les Juifs de porter une haine mortelle à la chrétienté tout entière; d'insulter et de blasphémer le Sauveur du monde dans les synagogues. On prétendait qu'ils empoisonnaient les fontaines, propageaient à dessein la peste, volaient ou achetaient les enfants chrétiens et leur tiraient le sang des veines dans le désir superstitieux de se procurer par là des moyens soi-disant infaillibles de réussir dans leurs desseins, dont la plupart restaient secrets4.

« Il n'est que trop facile à comprendre », dit Trithème, « que chez les petits comme chez les puissants, chez les hommes instruits et chez les ignorants, chez les princes comme chez les paysans, se soit enracinée contre les Juifs usuriers une aversion profonde, et j'approuve toutes les mesures légales fournissant au peuple les moyens de se metlre à l'abri de leur exploitation usuraire. Ouoi donc! une race étrangère doit-elle régner sur nous5? Est-elle plus puissante que la nôtre, plus courageuse? Sa vertu est-elle plus digne d'admiration? Non, sa force ne gît que dans le misérable argent qu'elle gratte de tous côtés et se procure par tous les moyens possibles, argent

1 Voy. Pawlikowski, p. 631.

* Voy. Uorawitz, p. 71, 668. — L'humaniste Conrad Celtes dit en parlant des Juifs dans son Éloge de Xuremberg : • Exscindenda profecto gens aut ad Caucasum et ultra Sauromatas perpetuo exilio releganda, quae. per Universum orbem in se totiens iram minimum concitat, liumani generis societatem violans et Conturlians. » Voy. RoscilEii, Stellung der Juden, p. 511-512, et Gesch. der Xationalöconomik, p. 36-37.

3 Voy. Stobbe, Judenim Mittelalter, p. 163-164 et 267, n° 152.

* Pawlikowski a dressé la liste des crimes réels, ou supposés, des Juifs, p. 678-690. Le juriste Nicolas Marschalk, professeur à Rostock, écrivit en 1512 l'histoire des profanations d'hosties qui eurent lieu à Sternberg en 1492, et du supplice des Juifs qui y avaient pris part (1493). Il nomme les Juifs « genus mortalium impium et perhdissimum • . Lisch, p. 86-88. — Eiuedlvnder, Beitrüge zur Buchdruckcrgesch., Berlin, 4. Le margrave Joachim de Brandebourg fit brûler en 1510 trente-huit Juifs accusés d'avoir profané des hosties. Tuith , Chron. Sponh.,

s Dans un manuscrit de Saint-Blasier (1440), on lit : « Dominantur in nobis, scilicel rebus temporalibus perfidissimi et iniquissimi Juda'i, pessimam usuram sibi a nobis Christianis usurpant miserrime... » Voy. Mone, Schauspiele des Mittelalters, t. II, p. 109-110.

dont la recherche et la possession semblent constituer la félicité suprême de ce peuple! Les Juifs doivent- ils être autorisés à s'engraisser impunément des sueurs de l'ouvrier et du cultivateur? A Dieu ne plaise! Mais que la persécution des innocents mêlés aux coupables reste également loin de notre pensée! Une chasse à courre injustement dirigée contre les Juifs; l'emprisonnement de tous ceux qui n'ont commis d'autre crime que d'appartenir à leur nation; la saisie arbitraire de leurs revenus, que souvent la seule cupidité des princes et seigneurs a mis entre leurs mains, tout cela est contre le devoir et contre le droit. Les Juifs commettent des crimes, il est vrai; ils profanent le très-saint Sacrement; on va même jusqu'à leur reprocher de mettre à mort des enfants chrétiens et de s'abreuver de leur sang. Mais ces accusations sont -elles toutes fondées? Et quand bien même les forfaits de quelques misérables seraient avérés, est-il équitable d'en rendre responsable toute une race '? » Trilhème en appelle sur ce point à la bulle d'Innocent IV, où le Pape, prenant la défense des Juifs, adressait aux chrétiens de justes reproches : « Sans accusation », avait dit le Souverain Pontife, « sans aveux préalables, sans preuves, malgré les ordonnances du siège apostolique, d'une manière impie et contraire à tout droit, on dépouille les Juifs de leurs biens, on les réduit à mourir de faim, on les jette en prison; on les soumet à tous les tourments imaginables ; on en met à mort un grand nombre delà façon la plus barbare, de sorte que, sous la domination des princes, des puissants et des nobles, ils sont réduits à un sort plus affreux que celui de leurs pères au temps de Pharaon3. » La répulsion universelle que les Juifs inspiraient obligea le pape Paul II à déclarer ouvertement : « que leur refuser les bénéfices de la justice, qui doit être la même pour tous, est coupable, et grandement préjudiciable au salut3 (14(39) ». En 1446, lorsque les Juifs de la marche de Brandebourg sont surpris, jetés dans les cachots, dépouillés de leurs biens,

1 Chmel, Materialien zur österr. Gesch., t. II, p. 306. Les enfants juifs étaient souvent baptisés sans la connaissance et la volonté de leurs parents; aussi le pape Martin V interdit-il aux clercs d'introduire les Juifs dans l'Église avant l'âge de douze ans (1421). Voy. Stobbe, p. 166. « Il est certain, dit Röscher (Stellung der Juden im Mittelalter, p. 503), que les papes, dans la persécution contre les Juifs, ont bien plus contenu qu'excité la haine populaire. » Le célèbre historien israélite Grälz en convient lui-même (vol. V, p. 41, et VI, p. 81), lui qui ne se montre rien moins que doux envers tous ceux qu'il regarde comme les ennemis de sa nation. Le grand empereur Frédéric II, adversaire à tant d'égards de la papauté, déclare ouvertement que 1' - imperialis auctoritas » a imposé aux Juifs une « perpetuam servitutem ad perpetuam judaici sceleris ultionem » . Document de 1237, puldié par Huillard-BrÉiiolles, t. I, p. 57.

4 De Judœis, dans le Codex Camp., fol. 19. Voy. Ascubacu, Gesch. der Wiener Universität, p. 398, note 1.

* Voy. la bulle de Grégoire X publiée à Francfort et citée par Böhmer, Codex, M. F., p. 232.

Page 1