‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 216 sur 630 · LA ROYAUTE ET LES PRINCES DEPUIS L'INTERRÈGNE. Î · texte numérisé non relu

LA ROYAUTE ET LES PRINCES DEPUIS L'INTERRÈGNE. Î

égaux à ceux des princes souverains, et faisant reconnaître la liberté des États à côté de l'autorité des princes '. « Les villes », dit la chronique de Limbourg, « formèrent cette alliance avec une grande sagesse et libéralité, travaillant en cela au maintien de leur honneur comme à la commune prospérité du pays. » u Riais », continue l'auteur, « l'entreprise ne réussit guère s. » En effet dès le commencement de la guerre, la hourgeoisic dût céder à la force bien supérieure des princes, et à partir de ce moment, elle ne joua plus qu'un rôle secondaire dans la constitution de l'Empire.

Sous Venceslas, « qui affaiblit et déshonora le Saint-Empire, le droit et la justice ne trouvèrent plus place dans la nation, et les puissants purent impunément opprimer les faibles ». Rupert, qui lui succéda, était un prince d'une stricte probité. « Il abondait en bonnes intentions, mais n'avait pas en main un pouvoir suffisant pour fortifier le droit et combattre l'injustice 3. « Le roi Rupert est généreux et bon », écrivait en 1407 un digne bourgeois de Cologne, « il voudrait bien venir à bout des princes, mais j'ai grand'peur qu'il n'y parvienne point, car il est pauvre \ » Une disposition testamentaire de Rupert nous révèle en effet la situation piteuse où la royauté était alors réduite. Le Roi ordonne que tout de suite après sa mort « sa couronneet divers précieux joyaux soient vendus, afin d'acquitter ses dettes chez l'apothicaire, le forgeron, le cordonnier, le peintre d'Heidelberg, et pour que quelques pauvres ouvriers d'Amberg pussent toucher ce qui leur était dû 5 ».

Nous lisons dans une chronique du temps : « Après Rupert, le roi Sigismond monta sur le trône; il avait, à lui appartenant, plusieurs pays sur lesquels il avait pleine autorité et disait souvent qu'il voulait réformer le royaume; mais au fond, son propre pays lui tenait bien plus à cœur que l'Empire. De plus, il était d'une volonté indécise; car aujourd'hui il voulait ceci, et demain cela. Cependant les princes sont encore bien plus a blâmer que lui : tout occupés de leurs jalousies et rivalités personnelles, ils ne voulurent jamais rien faire pour aider à établir ce qui eût été utile au bien public ° .» Aussi Sigismond disait-il amèrement : « La couronne ne peut plus apporter au souverain ni joie ni gloire; elle n'est plus pour lui qu'un lourd fardeau, presque au dessus de ses forces. »

La révolution que la Rulle d'or avait opérée dans les principautés

1 Gif.rke, Das Wesen des Hundes gut zusammcngefasst, t. I, p. 183-486. s Limburgische Chronik, p. !)8.

3 Page 435.

4 Voy. Francfurts lleichscorrespondenz., t. I, p. 247, note.

5 Testament daté du 16 mai 1110. — Francfurts Reichscnr mpondenz, t. I, p. 802-

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électives se reproduisit peu à peu dans les autres domaines princiers. Les prélats, les chevaliers, les villes, qui auparavant n'avaient reconnu aux princes qu'un droit de protection et ne leur étaient attachés que par un lien féodal ou juridique, durent bientôt subir une sorte de vasselage; il devint de plus en plus facile aux princes d'agrandir leurs États en arrachant aux uns ou aux autres des lambeaux de territoire.

Le royaume, autrefois uni, n'était plus qu'un assemblage de parties disparates, reliées entre elles par des liens fragiles. Le Roi pouvait à peine s'intituler encore « président de la communauté impériale ». Les revenus du royaume étaient tellement fondus que, dès le règne de Sigismond, ils ne s'élevaient plus qu'à treize mille florins '.

« Et tandis que les revenus fondaient » , l'ancienne organisation militaire de l'état féodal croulait misérablement par suite de l'invention de la poudre à canon. Les guerres contre les hussites firent â l'honneur de l'Allemagne une tache indélébile.

A l'intérieur, le « droit du poing », les funestes guerres privées désolaient les citoyens; à l'extérieur, l'Empire n'inspirait plus ni crainte ni respect. « Les princes et seigneurs font de nous la risée des nations étrangères par leurs guerres privées et leurs démêlés incessants », dit un chroniqueur du temps; « l'incendie et le pillage dévastent continuellement le pays 2. Si la royauté, autrefois si grande et si noble, est tombée dans une telle impuissance; si en Italie et en Bourgogne personne ne redoute plus ni le roi des Romains, ni le Saint-Empire de nation germanique, la faute en est aux princes 3. » Un poète franconien fait entendre â ce sujet des plaintes éloquentes:

« 0 noble royauté, élue entre toutes ! 0 toi qui étais autrefois si fière et donnais l'honneur et la gloire à notre nation! Maintenant te voilà déchue, tu gis impuissante dans la poussière, et ceux qui devaient tepro-

1 « Les taxes et impôts des pays allemands réunis sont tellement diminués et fondus que l'empire n'en retire pas plus de treize mille florins par an », dit le roi Sigismond dans sa lettre circulaire aux états (30janv. 1412), Francforts Reichscorrespondenz, t. I, p. 242. Voy. les passages cités par IIöfler, König Ruprecht. «Reperitur (in Alemania) aliquis archiepiscopus vel episcopus, qui forte in duplo plus habet in reditibus, quam percipit rex Romanorum in omnibus terris sibi subjectis. »

2 l.es déprédalions et pillages exercés par les princes les uns contre les autres étaient devenus proverbiaux même à l'étranger. Charles VI, roi de France, commence une de ses ordonnances par ces paroles: « Les nobles de l'empire ont coutume de guerroyer les uns contre les autres. • Voy. Lindner, Gesck. des deutschen Reichs vom Ende des vierzehnten Jahrhunderts, t. II, p. 107. — Voy. aussi

Francfuri's Iteichscnrrespondenz, note I. Le roi Sigismond lui-même fut un jour dépouillé par un chevalier brigand entre Ulm et lîatisbonne (143-i). — Ascbbach, Sigmund, t. IV, p. 231.

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léger s'adonnent à un brigandage honteux! Les princes sont les voleurs, les voleurs de ta gloire! Oh! puisse venir bientôt un vengeur pour le peuple et pour la royauté ' ! »

Lorsque Albert II de Habsbourg monta sur le trône, on espéra, pendant un court espace de temps, qu'un souverain énergique avait enfin pris en main le pouvoir, qu'il rétablirait la paix et la justice à l'intérieur, et rappellerait les princes et les autres ambitieuses petites puissances au sentiment de leurs devoirs envers l'Empire et envers le bien public. « Je ne suis pas sans quelque espoir », écrivait Guillaume Becker en parlant de la nouvelle cour (1439). « Albert est un puissant seigneur, expérimenté dans les choses de la guerre, d'une activité infatigable et bien pourvu d'hommes et d'argent ä. »

On disait d'Albert qu'aucun souverain d'Allemagne n'avait encore fait concevoir autant d'espérances au début de son règne 3; les villes se flattaient qu'il opposerait une résistance efficace « aux procédés indignes et déloyaux des princes et des seigneurs ». « Les cités se réjouissent », disent les échevins de Spire, ■■ d'avoir un souverain de la maison d'Autriche* ». Les députés des villes, après avoir visité la cour, rapportaient qu'Albert avait vraiment le caractère allemand dans le plus noble sens du mot. « Et il est très-bien disposé en faveur des villes », ajoutaient-ils 5. Tous les contemporains, même les adversaires de l'Autriche, s'accordaient à vanter la justice et la mâle énergie du nouveau souverain °.

Dans les plans de réforme qu'Albert présenta aux États à la diète de Nuremberg touchant la restauration de la paix publique et la meilleure administration de la justice (1438), il résume les points sur

1 Cragemi Carmen, t. Ht. Pierre d'Ailly pouvait dire avec raison : « ltodie adeo depressa est imperialis potestas, ut magis honoretur ac vereatur etiam a maximo usque ad minimum aliquis capitaneus gentium armigerorum inlialia, quam imperator vel rex Romauorum. » V. d. Haudt, Magnum consilium Constant,, t. I, p. 322.

- .Mémoire du 2 février 1439. — OEuvres posthumes de BODMANN.

3 Nemo unquam maiore spe ad imperium venit. — Egendouffeu de Haselbach, Pez, Script, rer. Justr,, t. II, p. SJï.

1 Voy. I'rancfurls Reichscorrespondenz, t. I, p. 4i0, n° 805.

5 Voy. Franr/urts Reichscorrespondenz, t. II, p. 104, n° 151.

fi Albert Ier et Albert II appartiennent tous deux au petit nombre des souverains expérimentée dans l'art de ia guerre de la maison de Habsbourg. ■ In armis promptus, facere quam dicere malcbat ■•, écrivait à propos d'Albert vKneas Sylvius. Voy. Abhandlungen der hönigl. böhmischen Gesellschaft der Wissenschaften, partie 5, t. I, p. HG. - cujus anima requiescal, in saneta pace, quia fuit bonus, licet tcutonicus audax et misericors », lit-on dans la chronique de Bartossii, publiée par I>on\EP., Monum. Bist. Bocm., t. I, p. 204. Le conseil d'Aix-la- Chapelle déplore la mort d'Albert comme étant ■ chose lamentable et cruelle ■ pour les villes impériales. Ebrard Windcck nous dit : ■ Et ce roi fut trèspleuré des nobles et des bourgeois, des riches et des pauvres; nul souverain depuis la naissance du Christ n'a été aussi regretté. - Voy. Francfurts hscorretpondent, t- I, p. 48G.

lesquels doit porter d'abord la réforme politique. Sans se préoccuper de l'éteudue et des différences intimes des domaines particuliers, il propose que, « pour le maintien de la paix », tout le royaume soit divisé en quatre cercles, et que chacun de ces cercles soit administré par des gouverneurs nommés par le Moi. « Si ces plans sont exécutés », disait avec raison un contemporain sagace, « la puissance du souverain sera extrêmement fortifiée par ces quatre chefs n'ayant à obéir qu'à lui. La royauté, appuyée sur de nouvelles bases, ayant en main un pouvoir exécutif assez fort pour s'opposer aux rebelles et appliquer rigoureusement les châtiments, pourra enfin remettre l'ordre partout où règne maintenant la confusion; le royaume et le peuple retrouveront la considération et l'honneur dont ils jouissaient autrefois, et l'Empereur pourra songera rapportera la couronne les domaines qui en ont été séparés. Or ce que le Roi a déclaré être sa volonté, il veut très-fermement le mettre à exécution. Je lui ai entendu dire que s'il pouvait être sûr de l'appui des villes et de la noblesse, il saurait bien prouver aux princes, et au besoin par les armes, qu'il doit y avoir en Allemagne un maître souverain1. » Mais malheureusement pour l'Empire, une mort prématurée vint ravir Albert à son peuple dès la seconde année de son règne.

Frédéric III lui succéda. Son règne ne dura pas moins de cinquante ans et fut également fatal à la puissance impériale et à la politique extérieure de l'Empire. « Il réfléchissait toujours, et restait toujours indécis. » Sous son gouvernement, les princes, surtout après la victoire remportée par eux dans leur seconde campagne contre les villes (1450), étendirent toujours davantage leur domination, au grand détriment du pays. Frédéric ne tenta même pas une seule fois de saisir énergiquement le pouvoir et de châtier « les contempteurs de son honneur et de son nom », « la race des puissants, indifférents à la gloire et à l'honneur de l'Empire, et ne songeant qu'à leur propre intérêt 2 ». « Ce fut un empereur inutile », dit tristement l'auteur de la chronique de Spire; « il ne sut jamais réprimer les guerres et les dissensions. Il resta dans son pays, et l'on n'eut d'autre secours de lui que des lettres3. » Pendant l'espace de vingt-cinq ans, Frédéric ne parut même pas une fois dans son royaume4; la nation avait presque oublié qu'elle avait un roi, un défenseur, un juge suprême. Les ennemis déclarés de Frédéric ne furent pas seuls à porter atteinte à la dignité royale ; les princes qui se

1 P.440, note 3.

1 Lettre de Guillaume Recker de Mayence, 9 avril 1458. OEuvret posthumes de

BODMANN.

3 MON'E, Quellensammlung der badischen Landesgesch., t. I, p. 410-450.

4 FRANKLIN, Heiehsho/gericht, t. I, p. 347.

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