‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 233 sur 630 · LES AVOCATS, EXPLOITEURS DU PEUPLE · texte numérisé non relu

LES AVOCATS, EXPLOITEURS DU PEUPLE

« L'un pille en secret, et l'autre ouvertement; l'un s'expose au péril quelque temps qu'il fasse, l'autre met toute son ame dans son encrier. Le voleur de grand chemin incendie les granges, au lieu que l'écrivassier, après avoir cherché un paysan hien nourri, à la graisse succulente, le place sur des charbons ardents. Les avocats ne blessent-ils pas la justice à chaque instant? Ils n'ont d'autre moyen d'existence que leur chicane embrouillée. Les scribes et les hypocrites qui nous dévorent font un vrai métier de brigand; ils vivent de pillage, tout comme les reitres. Ils tendent leurs filets pour attraper le gibier : la plus petite querelle se change en procès, et la rigole devient ruisseau. Encore faut-il chèrement payer ces beaux parleurs, il faut les faire venir des pays lointains, afin qu'ils soient assez retors pour tromper les juges par leur babil. Alors ils s'arrangent pour que l'affaire traîne en longueur et que les débours et les épices se multiplient. A la fin, on se trouve avoir beaucoup plus dépensé en frais de justice que la cause n'en valait la peine '. ■

« Les avocats, médiateurs, notaires et leurs pareils », dit Geiler de Kaisersberg dans l'un de ses sermons, « troublent la paix publique; ils devraient éiouffer les guerres et les querelles; mais au lieu de cela ils ne songent qu'à se procurer de l'argent en grossissant les frais de justice pour le client. » « Leur langue ressemble à l'aiguille d'une balance : elle se penche du côté où tu mets le plus gros poids, elle est comme un rasoir aiguisé. Le riche est irréprochable à leurs yeux, et celui qui donne beaucoup a toujours raison. Ils se vantent eux-mêmes de pouvoir faire un trou dans la charte la meilleure. Aussi longtemps qu'ils espèrent tondre quelque chose sur un procès, ils le prolongent; mais dès qu'ils pensent n'avoir plus rien à en lirer, ils le terminent. Ils sont encore plus haïssables que les chevaliers-brigands, et trouvent leur joie dans l'oppression de tous les hommes8. »

L'auteur de la Race ivelc/te dit avec douleur :

« Depuis que le droit romain a pénétré chez nous, on a si bien glosé sur toutes choses que les honnêtes gens sont comme passés au crible jusqu'au moment où ils n'ont plus rien à donner; alors on les laisse aller. A propos de subtiles chicanes, on tourmente parfois un pauvre homme d'une façon si atroce que cela crie miséricorde à Dieu sur son trône éternel. »

La confusion dans les choses de la justice devient tous les jours plus grande :

« Voyez le désordre qu'amène votre manière d'agir. Le mal augmente tellement que personne ne sait plus maintenant quelle opinion se faire sur le droit. Vos chicanes sont si compliquées qu'avec elles on peut tourmenter un malheureux pendant des jours, des mois, des années.

> Xarrenschiff p. 7'.) et 71. — Voy. Goedeke, p. 15G-I57, 13G.

- Narrenschiff, p. 191-193. — Voy. Ml'hner, Narrtnbttehwörung, p 70-78.

Les clients sont entraînés à des frais sans nombre qu'un peu de bonne volonté pourrait parfaitement diminuer; mais cela ne cadrerait pas avec vos vues. Entre vos mains, l'honnête homme est si longtemps harcelé, que de guerre lasse il abandonne la partie. Avant qu'il ait fourni de chapons, de perdrix, de pigeons, de beaux habits et de houppelandes, l'avocat, le notaire, le procureur, etc., la moitié de sa fortune est partie par la fenêtre. C'est une pitié de voir de quelle manière vous contournez le droit; on est berné avant d'avoir pu s'en rendre compte. En vérité, il se passe maintenant de merveilleuses choses dans la justice! »

La conséquence de toutes ces subtilités et avoeasseries, c'est que le monde « devient de plus en plus faux ». Les juristes songent bien plus à leur sacoche qu'à la justice, et le droit naturel est opprimé par le droit écrit.

a Le droit écrit ne veut rien dire s'il ne sort du droit naturel; s'il ne l'a pas à sa droite, il s'égare étrangement. Le bon sens s'évanouit dans toutes vos gloses; l'avarice conseille mal, et fait abandonner aux avocats toute droiture. Ils jouent sur un point controversé où nul ne voit goutte, et grâce à leur astuce, le pauvre homme est dépouillé de tout son avoir '. »

On lit dans un sermon du temps (1515) :

« Gardez-vous des marchands usuriers! Gardez-vous des âmes rapacesqui vous écorchent, vous tondent, vous raclent, vous rasent! Mais je vous le dis avec plus d'insistance encore : gardez-vous des avocats! Ils ont maintenant le haut du pavé; depuis vingt ou trente ans, leur méchanceté et leur nombre croissent sans cesse ; comme des plantes vénéneuses, ils envahissent tout. Ils exploitent encore plus le pauvre monde que ne le font les usuriers, car ils ne prennent pas seulement l'argent, ils dépouillent les gens de leur bon droit, de leur honneur! Au droit simple et naturel, ils ont substitué un droit étranger; et ce qui, dans l'ancienne procédure, se terminait en un jour ou deux, se prolonge maintenant des mois et des années. Quelle pitié que le pauvre peuple ne puisse plus se faire rendre justice comme autrefois, avant que l'on connut ces menteurs et ces imposteurs dont on n'eut jamais besoin! »

« Pourquoi tant de procédure à propos d'une cause qui n'est point embrouillée », écrit Jean Cochlaeus à Willibald Pirkheimer, « pourquoi , sinon pour remplir la bourse des procureurs et des avocats? Que toutes les affaires seraient promptement expédiées sans leurs tours de passe-passe et leurs finasseries! Je n'accuse personne particulièrement, je ne me plains qu'en général, parce qu'un mal si funeste vient surtout de ce Thrace (je veux dire de ce Justinien), dont le

1 WeUchgatlwg, p. 15b et 27.

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