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LE PEUPLE SE RÉVOLTE CONTRE LES JURISTES

code a donné lieu à la confusion juridique qui règne maintenant. » Cochlaeus tient le droit romain pour si nuisible qu'il ne craint pas de dire : « Il n'a peut-être pas existé dans l'antiquité un prince et même un tyran ayant fait autant de mal que Justinien. » Aussi prévoyait-il que la répulsion universelle dont les juristes étaient l'objet causerait dans un avenir prochain des révoltes et des émeutes populaires ; :

Dès 1493, un pamphlet traite les juristes de « plieurs de droit », de « coupeurs de bourses « , de « sangsues * » , et les menace d'une expulsion violente.

« Ils nous ont apporté le droit étranger, C'est une pitié, c'est une misère!

Ces sages messieurs n'ont point leur bon sens! Nous les chasserons tous 3! »

L'auteur conseille à l'homme du peuple, dès qu'il aperçoit dans les tribunaux un docteur ou un avocat, de se retirer, ou bien de mettre dehors d'une main vigoureuse « l'exploiteur et le vampire ».

Ce conseil fut un jour suivi à la lettre à Frauenfeld, en Thurgovic. Les assesseurs mirent à la porte un docteur de Constance qui s'appuyait sur l'autorité de Barthole et de Baldus pour trancher une querelle d'héritage. « Écoutez, docteur », lui dirent-ils, « nous autres confédérés, nous ne nous soucions pas du tout du Bartele et du Baldele! Nous avons nos coutumes, notre droit particulier! A la porte, docteur, à la porte! » « Et le bon docteur », continue la chronique, « s'est vu contraint de se retirer; et les assesseurs ont rendu euxmêmes la sentence. Puis ils ont forcé le docteur à revenir, et ils ont prononcé un arrèl contre le Bartele, le Baldele et le docteur de Constance *. »

Dans les tribunaux urbains où les juristes avaient réussi à pénétrer, le peuple exprimait souvent son antipathie d'une manière plus rude encore. A Clèves, un docteur qui « avait commis toutes sortes d'exactions dans L'administration de la justice » et traité les pauvres

1 « In génère queror, quouiam omnis origo tanli in republica mali a Thraculo il lo venit. • • Non pulo, pestilentiorem unquatn in mundo fuisse principein ne tyrannuin quidem. » IIfxmann, t. XIV, p. i). — Voy. Otto, p. Sî-90.

2 En France, le peuple désignait aussi les juristes sous le nom de - grippedeniers, escumeurs de bourses, harpies. » Schmidt, Iteccpiiun, p. 141. Le proverbe bien connu : Jurist, böser Christ, était populaire dès le commencement du seizième siècle. D'autres proverbes encore sur les savants docteurs sont venus jusqu'à nous : • .lurista; sunt jurgistae; jurisconsulte, ruris tumultus; juris periti sunt juris perdili; legiim doctorcs sunt legum dolores. ■ Voy. Stintzixg, J/as Spi m /lirait : Juristen böse Christen, p. 20.

3 Voy. Franklin, Réception, p. 178.

4 Voy. Maurer, Gerichtsverfahren, p. 353.

plaignants « non comme doit faire un juge chrétien, mais comme agirait un valet de bourreau païen », encourut le « très-amer ressentiment du peuple. On le cribla de coups sur la place du marché; le malheureux criait comme une bète; enfin on le chassa de la ville '. »

A Worms, des paysans révoltés demandèrent à grands cris que dorénavant nul docteur n'ait à décider en matière de droit, soit au conseil, soit dans les tribunaux, et qu'il ne soit plus permis d'y apporter de pièces manuscrites, ni de régler les différends d'après des mémoires écrits (1518) s.

Les états des divers territoires allemands, défenseurs naturels et constitués des vieilles libertés et des droits que le peuple avait hérités de ses pères, se montrèrent partout les adversaires énergiques de la magistrature savante.

La résistance fut surtout violente et tenace en Bavière. Dès 1460, 1461, 1471, les états bavarois se plaignent hautement de l'envahissement des docteurs; ils demandent « qu'il ne soit plus mis obstacle au droit et aux anciens usages du pays, et que les tribunaux soient composés de juges honnêtes, capables, pris soit parmi la noblesse, soit parmi les paysans du pays 3 ».

Les états du Wurtemberg demandent avec la même instance à leur duc « que les tribunaux soient occupés désormais par des personnes honorables, honnêtes, intelligentes, prises parmi la noblesse ou les échevins, et que les docteurs soient écartés, afin que les jugements continuent à être rendus selon les anciens usages et coutumes, et qu'on ne mette point la confusion dans l'esprit du peuple ». Les états attirent l'attention du duc sur les plaintes portées contre les docteurs : « Ils envahissent peu à peu tous les tribunaux du pays », disent-ils, « et les remplissent de leurs chicanes, de sorte que, maintenant, celui qui a besoin du secours de la justice ne parvient pas avec dix florins à terminer une affaire dont, il y a douze ans, il aurait peut-être vu la fin avec dix

1 Tiré des notes de B. Cramer, bourgeois de Clèves (1518), Pelz, p. 77.

s ZORN, IVormser Chronik, p. 253.

3 Franklin, Réception p. 22, 30. — Schmidt, p. 209. Dans les griefs de la chevalerie bavaroise portés devant l'assemblée de la noblesse, à Landshut (1497), on lit : • Injudicibus intolerabilis error. Non enim eligunlur judices more anfiquo, sed multi juris Romani piofessores, pauci magistratus nobiles et provinciales. Cum jus municipale servanduin sit et antiques consuetudines pro legibus habenda: sint, fit, ut multa his contraria fiant, unde decéptioncs, erroies et turba; oriuntur. Uli enim juris piofessores nostrum morem ignorant, nec etiam, si sciant, illis nostris consuetudinibus quicquam tribuerc volunt. •• Rockinglr, Einleitung zu den altbuycrischen landslandischun Freibriefen, publié par Lerchenfeld, §02 (Munich, 1853).

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