L'AUTORITE DE L'EGLISE ATTAQUEE
Les fils de bourgeois et de paysans, exclus des sièges épiscopaux comme de tous les hauts emplois ecclésiastiques, voient peu à peu se fermer devant eux un nombre toujours plus considérable de monastères, et les cloîtres qui disposent des plus nombreux moyens de civilisation et d'instruction sont bientôt exclusivement réservés à la noblesse. Ces couvents de nobles sont précisément ceux qui s'opposent le plus fréquemment à toute tentative de réforme l. Mais dans les Ordres mendiants, où la plupart des religieux appartiennent au peuple ou à la bourgeoisie, les efforts des réformateurs rencontrent aussi trop souvent une vive résistance. Les moines mendiants s'échappent de leurs monastères, comme par exemple les Augustins (1481). — Ceux que Geiler de Kaisersberg poursuit des plus impitoyables reproches sont les moines déchaussés, « ces méchants gamins irréguliers », « car je ne puis », dit-il, « les appeler autrement ». Des plaintes fréquentes se font partout entendre sur le trafic des choses saintes, les punitions ecclésiastiques imposées trop légèrement, les grands et fréquents envois d'argent faits à Rome par les prélats pour obtenir la pourpre; les annates et les frais du pallium \
Ces abus, ces scandales, venus de la mauvaise organisation ecclésiastique, sont systématiquement mis à profit par la jeune école des humanistes, qui s'est peu à peu élevée dans l'estime et la considération publiques à côté de cette ancienne génération de savants à qui TAllemagne devait la restauration des études classiques. Dès le commencement du seizième siècle, cette nouvelle école forme un parti « compacte et exclusif3 ». Les chefs vénérés de l'ancien humanisme 4 s'étaient tous montrés les adversaires intrépides des abus qui s'étaient glissés dans l'Église, mais l'autorité de l'Église elle-même, celle du Souverain Pontife, étaient demeurées intactes dans leurs convictions. Ils étaient restés attachés du fond de leur âme aux dogmes chrétiens; les prescriptions de la morale évangélique étaient la règle
1 Voy. IIÖFLER, Einleitung zu den Denkwürdigkeiten der Äbtissin Charitas Pirkheimer, t. XXXV (Bamberg, 1853). Buschius cite deux monastères de filles nobles où d'horribles scandales s'étaient produits dans le diocèse de Minden, p. 859-864. Voy. Grube, p. 158. Sur un monastère de filles nobles à Reuss, voy. Tetzel, Des böhmischen Herrn I.eo's von Rozmital Ritter, Hof und Pilgerreise durch die Abendlande, dans la Bibl. des literar. Vereins, t. VII, p. 148. Les danses qui eurent lieu à Cologne en présence de Maximilien pendant la diète de 1505 furent ouvertes par l'archevêque, une abbesse, et plusieurs dames des abbayes de Saint-Marein et de Sainte-Ursule. Voy. Zeitsch. des berg. Geschitsvereins, t. VI, p. 274.
* Pour plus de détails, voy. Kerker, Geiler von Kaisersberg, p. 49, 398-401. — Dacheux, p. 158-196. — Jager, Ulm, p. 501-505. — Gräfe, Leipsigs religiöses Leben bis 1517 dans le Zeitschrift für die Hist. Theologie, p. 51-92, vol. IX (Leipzig, 1839).
s Voy. t. IX, p. 51-72, les plaintes de Wimpheling à ce sujet dans Wiskowatoff, p. 177-195,226. Voy. notre second volume.
* Voy. notre second volume.
de leur vie, et c'était précisément leur amour pour l'Église universelle qui enflammait leur zèle réformateur. Les nouveaux humanistes, au contraire, se targuent orgueilleusement de leurs prétendues lumières, se mettent au-dessus du christianisme, de l'Église, et même des prescriptions les plus élémentaires de la morale. Ils voient dans l'antiquité, non un élément de culture et de civilisation, mais un principe vital pour les peuples modernes, et prétendent substituer à l'inflexible morale du christianisme la philosophie commode des anciens. Beaucoup d'entre eux travaillent au complet renversement de l'ordre social. Ces hommes allument dans la nation une guerre civile intellectuelle si désastreuse, qu'en très-peu de temps elle détruit toutes les semences, les fleurs et les fruits de la réforme tentée. Ils détestent la nouvelle forme de jurisprudence, mais, disciples et défenseurs de la théorie antique sur l'État, ils vont tout droit, par leurs railleries frivoles et leurs saillies méprisantes sur l'Église et ses ministres, au même but que les juristes. Ils commencent par réclamer hautement la sécularisation des biens de l'Église. Or, comme l'amour des richesses, vice principal de l'époque, pousse le clergé à accroître sans cesse les propriétés ecclésiastiques et crée à l'intérieur de l'Église un état social et religieux que déplorent tous ceux qui ne sont pas directement intéressés à sa conservation, « les princes, les seigneurs, les conseils urbains sont exposés à la tentation pressante de mettre la main sur les biens du clergé ». « Celui qui les y excite est leur homme », dit Geiler, « et leur semble toujours un excellent conseiller1. »
A. ce désir de séculariser les biens ecclésiastiques, se joint bientôt celui de transporter la juridiction spirituelle des évêques aux souverains temporels et aux magistrats civils. Un grand nombre de princes s'ingèrent déjà sans aucun scrupule dans des questions purement ecclésiastiques 2. Ils y sont quelquefois poussés par les réformateurs eux-mêmes, qui les appellent à leur aide pour opérer les changements qu'ils veulent introduire. L'autorité du siège apostolique est regardée par les conseillers princiers comme« unjoug dur etpesant ».
Dès le milieu du quinzième siècle, on voit en Allemagne (se rattachant presque toujours à Jean Huss) des novateurs qui combattent l'infaillibilité doctrinale du Saint-Siège3, puis, allant toujours plus loin, l'autorité des conciles généraux, la hiérarchie ecclésiastique, et les enseignements fondamentaux de l'Église.
« Je méprise le Pape, l'Église et le concile », dit ouvertement Jean
1 Judenvucher und Schinderey, p. 42.
* Voy. Grube, p 359.
* Aussi les théologiens les plus strictement orthodoxes défendent-ils avec fermeté dans leurs écrits et leurs prédications l'autorité du Saint-Siège. Gabriel Biel fit paraître en 1462 un écrit sur l'obéissance due au siège