ABUS ET SCANDALES ECCLESIASTIQUES
anciennes lois de l'Église, encore en pleine vigueur, et qui consistait à conférer plusieurs bénéfices à une seule personne, souvent même à de tout jeunes enfants n'ayant point encore reçu les Ordres, faisait un tort profond aux mœurs ecclésiastiques. Il allait de compagnie avec l'usage, alors introduit partout, de revêtir des plus hautes dignités ecclésiastiques les fils cadets des familles princières ou de la haute noblesse. « C'est le signe d'une étrange folie », dit Geiler de Kaisersberg, « de préférer pour les hautes charges de l'Église ceux qui sont d'une naissance illustre à ceux qui sont tout simplement honnêtes et sages. Cette folie est surtout commune en Allemagne. » « Pour diriger l'Église on fait choix d'ignorants, gens habitués au luxe, adonnés aux plaisirs, qui ne savent rien, et n'ont d'autre qualité que celle d'être d'illustre origine '. » Autrefois, il n'en était pas ainsi : ■< on recherchait les hommes pieux, instruits, sans prendre garde à la médiocrité de leur naissance * ». Thomas Murner fait entendre la même plainte dans Y Evocation des fous :
« Depuis que le diable a conduit la noblesse dans le domaine ecclésiastique, depuis qu'on ne veut avoir d'évèque qui ne soit de haute naissance, tout va de travers! Le diable a usé bien des souliers avant de faire porter la mitre à tous les fils de princes3! »
Le nombre des diocèses où la noblesse possède un droit exclusif aux canonicats des églises épiscopales va toujours en augmentant à
Regierungsjahre des Bischofs Friedrich von ZoUcrn, dans les Beiträge zur Gesch. des Bisthums Augsburgs, t. I, p. 113-143.
1 Voy. BraNT, Narrenschi/, § 30.
s Voy. K ERKER, Geiler von Kaisersberg, p. 48, 962.
3 Bosenplüt, dans son poëme de VErmite^ (Keller, t. III, p. 129-1131), déplore aussi que les évéchés et bénéfices soient distribués entre ■ ces grands seigneurs qui mènent une conduite peu ecclésiastique et peu morale ». « Les maisons religieuses et les abbayes », dit Unrest (p. 672), «sont bien gouvernées lorsqu'on en donne la conduite à des évoques et prélats instruits; tout va mal, au contraire, lorsqu'on a égard à la naissance ou à la faveur. On peut s'en apercevoir dans les grandes abbayes actuelles, qui toutes dégénèrent. » « La science progresse et fleurit, et à peine nommerait-on un siècle où l'on ait fait autant pour elle que dans le nôtre », écrit Trithème {De vera studiorum ratione, fol. 9), « et cependant on voit beaucoup de prélats ignorants, parce que (ce qui est la grande plaie de notre temps) ils ne sont élus qu'en considération de leur haute naissance, sans que souvent ils aient fait même des études médiocres. ■ Pour n'en citer qu'un exemple, l'archevêque de Cologne, Hermann de Wied, était tellement ignorant, qu'il fut obligé de faire traduire les lettres de crédit écrites en latin de l'ambassadeur anglais Robert Pace. Höfler, Carls V Wahl, p. 49. Dans ces nobles personnages, le prince éclipsait si complètement l'évéque, qu'à Strasbourg les prélats avaient entièrement perdu l'abitude de porter les insignes de leur dignité épiscopale, la crosse et la mitre. L'évéque de Strasbourg, le comte palatin Robert (f 1478), ne disait jamais la messe; il communiait le jeudi saint dans la chapelle de son château ■ more laicorum »,avec le personnel du château. Voy. pour plus de détails Kerker, Geiler de h'aiseriberg, p. 48, 947-953.
partir des dernières années du quinzième siècle1. En même temps les familles princières s'efforcent par tous les moyens en leur pouvoir de placer les évéchés ou archevêchés sous leur dépendance *. En 1515, au moment où la tempête religieuse éclate, les évéchés et archevêchés suivants appartiennent déjà à des fils de princes : Brème, Freisingen, Halberstadt, Hildesheim, Magdebourg, Mayence, Mersebourg, Metz, Minden, Munster, Naumbourg, Osnabrück, Paderborn, Passau, Ratisbonne, Spire, Verden et Verdun. L'archevêque de Brème est en même temps évéque de Verden; l'évêque d'Osnabriick l'est aussi de Paderborn; l'archevêque de Mayence siège à la fois à Magdebourg et à Halberstadt; on se plaint partout que, dans la juridiction de leurs diocèses, dont ils touchent cependant tous les revenus, les évéques ne veulent ou ne peuvent plus résider. On leur reproche de porter bien plus volontiers le casque et l'épée que la crosse et la mitre. L'irritation du peuple au sujet des prélats belliqueux augmente tous les jours. On chante :
Au guerrier le champ de bataille, au prêtre le chœur! Lorsque cet ordre est renversé, tiens-toi sur tes gardes !
Les chevaliers de l'ordre Teutonique tombent aussi sous le coup du mépris populaire. Ils semblent n'avoir plus d'autre vocation que . l'exercice de l'autorité souveraine dans une province particulière. A la faveur de leurs privilèges ecclésiastiques ils répandent dans l'Église un esprit mondain. « Au lieu de pourfendre les ennemis », dit le peuple, « ce sont des chapons rôtis, des perdreaux, des oies, des canards, que les nobles chevaliers percent maintenant de part en part! »
S'habiller, se déshabiller,
Manger, boire, dormir,
Voilà la règle des seigneurs teutons !
Ainsi chantent les railleurs.
1 La loi ecclésiastique qui excluait des canonicats les prêtres n'appartenant pas à la noblesse, fut renouvelée à Bâle en 1474, à Augsbourg en 1475 (Roth von Schrekenstein, Patriciat, p. 525), à Paderborn en 1480, à Munster un peu plus tôt, à Osnabrück en 1517. Estor, Ahnenprobe, t. III. Voy. l'article intitulé : Der deutsche Adel in den hohen Erz und Domcapiteln, dans les Historisch politischen Blättern, t. XLIII, 653-676, 745-768, 837-858. — L'auteur, noble lui-même, est conduit à avouer, en terminant son travail, que les droits exclusifs de la petite et haute noblesse aux canonicats, non-seulement étaient incompatibles avec le véritable but religieux des chapitres, mais encore ne fut jamais un bien pour la noblesse elle-même. « Il n'est aucune condition », dit-il, » qui n'ait pour base le précepte évangélique « Ora et labora ». Toute sinécure est mauvaise, parce qu'elle affaiblit ou tue dans l'individu ou la caste qui en reçoit le bénéfice apparent, l'activité et la capacité de travail. ». Voy. une Lamentation sur la mondanité des prélats dans le Anzeiger für Kunde der deutschen Vorzeit, t. XVII, p. 368.
s Voy. notre second volume.