COUP D'OEIL RETROSPECTIF : L'ANCIEN HUMANISME
les savants qui partageaient ses vues luttaient avec zèle contre la passion partiale et exclusive pour l'antiquité classique, contre la dépréciation systématique des services que la science du moyen âge, à ses meilleures époques, a rendus à la philosophie et à la théologie, et se montraient aussi reconnaissants envers elle que Pic de la Mirandole, qui fait dire aux scolastiques dans Tun de ses écrits : « Nous vivrons éternellement, non dans les écoles des pointilleurs de syllabes, mais dans le cercle des sages, où l'on ne discute pas sur la mère d'Andromaque ou sur les fils de Niobé, mais où l'on s'entretient des origines profondes des choses divines et humaines1. »
Ce n'était pas seulement la science religieuse, c'était aussi l'instruction populaire, qui, d'après les anciens humanistes, devait être étendue et améliorée par la culture classique. Il est à remarquer que les Frères de la vie commune, qui par leurs écoles et leurs livres d'enseignement contribuèrent tant aux progrès des études classiques au quinzième siècle, s'étaient constammment préoccupés de la langue et de la poésie nationales, inventoriant, recueillant les anciens poëmes, en composant de nouveaux et rimant de pieux cantiques sur des sujets religieux ou moraux9. Agricola, véritable fondateur de la première école d'humanisme, composait des chansons en allemand et ne cessait d'insister pour que les historiens latins fussent traduits en langue vulgaire, afin que le peuple apprit à les connaitre, et que, par leur secours, la langue nationale fût perfectionnée. Sébastien Brant n'a pas seulement ouvert une nouvelle voie à la littérature allemande : humaniste éminent, il ne se désintéressait point du peuple, et « sa vaste science ne l'empêchait pas de traduire un livre de prières à l'usage du commun des fidèles ».
L'humanisme de l'ancienne école avait pris à cœur les intérêts de l'histoire et de la poésie nationales. Wimpheling cite avec éloge l'opinion de Geiler de Kaisersberg, déclarant que tout homme instruit, comprit-il toutes les langues, doit encore et par-dessus toutes estimer et chérir celle « qu'il a apprise enfant auprès de ses parents, et dans laquelle, en sa jeunesse, il a été instruit des vérités de la foi » . Lui-même trouvait révoltant que « des savants fussent assez égarés par la vanité pour répéter que leur langue maternelle n'était bonne que pour les vieilles femmes, les matelots et les portefaix 3 ». « Aucune
1 Borckhardt, Renaissance, p. 157. Feugerb (p. 208) cite un jugement remarquable du philosophe français Victor Cousin sur les scolastiques: « Il est imposable d'avoir plus d'esprit que les scolastiques, de déployer plus de finesse, plus d'harmonie, plus de ressources dans Par{;umentation, plus de cette analyse ingénieuse qui divise et subdivise, plus de cette synthèse puissante qui classe Kt ordonne. » Leibnitz, comme on le sait, pensait de même.
3 Voy. N'ohüiioff, Denkwürdigkeiten, p. 117-120.
• De arte impressoria, 19.