L'ANCIEN HUMANISME
langue », dit le moine Fabri dans l'enthousiasme de son patriotisme, « n'est plus noble, plus magnifique et plus humaine que la langue allemande1 ».
L'esprit religieux et populaire était l'âme et comme la force motrice de tous les travaux savants et littéraires de nos anciens humanistes. Cet esprit inspirait également lous les efforts de leur zèle réformateur*.
Ils reconnaissaient et combattaient les abus graves et profonds qui s'étaient introduits dans le domaine religieux, ils déploraient les nombreux bépéfices conférés à une même personne, les hautes dignités réservées aux fils des plus grandes familles, l'avidité des hauts dignitaires^ ecclésiastiques pour accroître leurs possessions, l'exploitation du peuple allemand par les exorbitantes réclamations de la cour de Rome. Ils blâmaient, ils réprouvaient partout où ils les rencontraient la vie scandaleuse d'une grande partie du clergé régulier et séculier, la sensualité, le luxe et la débauche qui régnaient à la cour de beaucoup de princes ecclésiastiques , le trafic des reliques et le parti mercantile tiré par le clergé de pratiques purement extérieures.
Ces premiers humanistes avaient exercé une mission véritablement réformatrice, car une inébranlable foi, un attachement filial pour l'Eglise était le plus intime trésor de leur âme. Leur conduite grave et digne, leur fidèle observance des prescriptions de l'Église correspondaient de tous points à leurs convictions. Ils combatlaient les abus, mais le fond môme de la religion restait indiscutable à leurs yeux. Dans leurs opinions politiques et religieuses, ils restaient fermement attachés aux principes du moyen âge, héritiers de ses vues larges et élevées sur la Papauté et l'Empire. Refouler le Turc, établir dans le monde entier le règne du Christ, tel était à leurs yeux le but le plus digne de leur ambition. En dépit de la triste décadence de l'Empire, leur dévouement restait acquis à cet « Empereur romain de nation germanique » auquel tous les peuples de la terre devaient rendre hommage, et dont la plus sublime fonction était la tutelle et la protection de l'Église2.
L'école des nouveaux humanistes différait essentiellement de l'ancienne. Son principal fondateur et son plus illustre représentant, c'est Érasme de Rotterdam3.
1 F. Fabri. Evagatorium, l. III, p. 449.
' Voy. pour plus de détails le chapitre consacré aux humanistes et aux théologiens dans le premier volume de cet ouvrage.
* Érasme et ses écrits ont été de nos jours jugés avec talent dans les utiles et savants travaux biographiques et littéraires de Durand de Laur (1872), Drummond (1873) et Feugère (1877). cependant, les ouvrages antérieurs de Hess (1790) et de Müller (1823) sont encore utiles à consulter; le premier surtout traite
Didier Érasme de Rotterdam, né dans les circonstances les plus malheureuses ', orphelin dès sa première jeunesse, lésé dans ses droits d'héritier par des tuteurs cupides, avait embrassé la vie monastique, sans aucune vocation sérieuse, chez les Augustins de Stein, non loin de Gouda. Depuis lors il ne cessa de nourrir une haine profonde contre les vœux religieux tels quel'Église les approuve*. En 1491, il abandonne son couvent, et pendant une dizaine d'années il mène, dans de continuelles pérégrinations à travers l'Europe, une vie nomade et agitée, pense à s'établir tantôt en Angleterre, tantôt en France, ou bien en Italie, ou bien encore dans les Pays-Bas ou en Bourgogne, et parle même d'aller finir ses jours en Espagne ou en Pologne. De bonne heure il encourt le reproche « de ne dire presque jamais la sainte messe et de l'entendre rarement, bien qu'étant prêtre ». Le « très-savant Érasme trouve ridicules » les prières du bré-
avec la plus grande impartialité (t. I, p. 317-505) les questions de polémique soulevées entre Érasme et ses adversaires catholiques. — Outre ces ouvrages, je me suis encore servi des écrits de Slichart (1870), de Nève (1876), de Plitt (1866) et de Kerker (1859). Ce dernier, selon moi, est, de tous les biographes d'Erasme, celui qui analyse de la manière la plus équitable et la plus profonde ses véritables opinions théologiques. L'Erasmiana, de Vischer (1876), contient quelques précieux documents et lettres inédites.
1 Dans un mémoire de Léon x, reproduit par Vischer, et daté du 26 janvier 1517 (Erasmiana), on lit au sujet d'Érasme : « Ex illicito, et, ut timet, incesto {peut-être incestuoso?) damnatoque coitu genitus. » Il n'en faut pas conclure que le père d'Érasme fut prêtre (voy. Vischer, note 3), mais seulement que ses parents, non mariés, étaient dans un degré de parenté qui empêchait le mariage d'après les lois de l'Église. Le nom de famille d'Érasme était probablement Roger ou Rogers, comme Vischer semble le conclure de la suscription d'un bref papal. Ce nom n'était pas celui de son père, mais celui de sa mère. Trois ans avant la naissance d'Érasme, c'est-à-dire entre 1464 et 1469, sa mère avait eu un fils, Pierre Gérard (voy. Vischer, p. 30, note 1). Érasme le dépeint comme étant son parfait contraste, physiquement et moralement. Il dit en parlant de lui : « Nee unquam aliud fuit germano quam malus genius. » (Voy. Drummond, t. I, p. 16, note 13.)
* Il avait quitté le costume religieux de son propre mouvement, et avait été, pour cefait, frappé d'excommunication. Ilavaitalorsadressé« une humble supplique» au pape Léon X et reçu de lui le pardon de sa faute par l'entremise d'André Amraonius, légat du Pape en Angleterre. « Dominum Erasmum Roterodamum », écrit Ammonius le 9 avril 1517, « humiliter a nobis petentem a sententia excommunicationis ceterisque censuris ecclesiasticis, quas incurrit propter dimissionem habitus professionis sue apostasiam incurrendo in habitu sseculari aliquot annos incedcns, absolvimus in forma Ecclesie consueta. » (Vischer, p. 28.) — Il obtint la permission de vivre et de se vêtir à l'avenir comme les prêtres séculiers.
viaire, les prescriptions de l'Église touchant le jeûne et l'abstinence. Les règles de pénitence lui paraissent intolérables, et il s'en affranchit sans scrupule, causant ainsi un « scandale d'autant plus fâcheux » que son esprit cultivé et son grand savoir donnent plus de poids à ses opinions, et le rendent plus influent auprès de la jeunesse. Son exemple contribua beaucoup à accréditer l'opinion « que pour les savants les commandements de l'Église sont superflus et puérils, et qu'il leur est loisible de s'en affranchir1 ». Comme le prieur de son couvent l'exhortait un jour de la manière la plus pressante à rentrer sous la règle de son Ordre, Érasme lui répondit, sur un ton d'ironie presque insolent, « que ni son corps ni son intelligence n'étaient faits pour la vie du cloitre; que les couvents avaient autrefois contribué au salut du monde, mais que maintenant, au contraire, leur existence était la cause et l'origine de la corruption régnante; que le Christianisme et la piété n'étaient attachés ni à un Ordre spécial, ni à aucun genre de vie particulier; que le monde entier, d'après la doctrine du Christ, pouvait être considéré comme une famille, et même comme un monastère ». « On vante les voyages de Solon, de Pylhagore et de Platon, disait-il, et les Apôtres, particulièrement saint Paul, ont parcouru le monde; pour moi, je suis le bienvenu dans tous les pays; tous me prient avec instance d'être leur hôte. » Sur sa conduite morale, il avait coutume d'énoncer les jugements les plus bienveillants. « Un commerce étroit avec des hommes sages », écrivait-il à son prieur, « l'avait grandement amélioré. L'amour des richesses lui était inconnu, il n'en avait pas la moindre étincelle; il est vrai qu'il avait parfois ressenti l'aiguillon de la chair, mais jamais jusqu'à en devenir l'esclave; l'ivrognerie et la débauche répugnaient à sa nature s. » Quant à ces derniers vices, en admettant qu'Érasme eût rejeté de sa vie toute habitude grossière, sa frêle constitution lui eût forcément interdit tout excès 3. Aucun de ses admirateurs n'a jamais parlé de l'austérité de ses mœurs, et beaucoup ont pensé que son goût pour les vins capiteux était cause des douleurs qui le tourmentaient si fréquemment
1 Vers 1512. « Lucubrationes 18. »
* Op., t. III, p. 1527-1530, App. epist. du S, 9 juillet 1514 : • Voluplatibus etsi quaudo fui inquinatus, nunquam servivi. • On peut voir l'opinion d'Érasme sur ce :>ujet dans un passage d'une de ses lettres à Ulrich de Hütten, 23 juillet 1519, où il fait l'éloge de Thomas Morus : ■ Cum aetas ferret, non abborruit a puellarum amoribus, leddtra infamitm, et sic ut oblatis magis frueretur, quam captatis... • Op., t. III, p. 474, ep. 447.
3 « Drunkenness •, dit Drummond, t. I, p. 21, « he ahvays detested; and peihaps no merit can be ascribed to him for avoiding a sin to which be had no incliuation, and for which he was constitutionally unfit. • Drummond appelle assez justement Érasme (t. I, p. M7) « the self-satisfied and by no means ascetic german man of letters -.
(il était atteint de la pierre). Il faisait souvent parade de son mépris pour l'argent; il ne recherchait pas, il est vrai, l'argent pour l'argent ', mais il était fe mcment convaincu qu'un homme sage et prévoyant doit s'efforcer d'acquérir du bien et le conserver le mieux possible, afin de pouvoir supporter facilement les revers de fortune et les pénibles épreuves qui peuvent se rencontrer en cette vie s. Quant à la manière de s'enrichir, il en savait une fort aisée. La façon dont les moines mendiants recueillent les aumônes lui paraissait « indigne d'un homme libre »; l'acceptation d'un emploi quelconque, offrant un revenu fixe en échange de devoirs déterminés, lui semblait « inconciliable avec son indépendance »; mais, en revanche, il ne trouvait nullement au-dessous de sa dignité de mendier des pensions et des dons auprès des prélats, princes, comtes et seigneurs, et cela bien souvent par des flatteries du genre le moins relevé, quêtant par des dédicaces louangeuses les remerciments < bien sonnants » des riches. Les rudes leçons qu'il s'attira par sa « déplaisante mendicité » ne ralentirent en rien son ardeur quémandeuse. A la fin, ses revenus se trouvèrent si avantageusement aménagés qu'il dépensait tous les ans la somme, énorme pour ce temps, de six cents ducats. Indépendamment du trésor presque royal qu'il possédait en hanaps d'or et d'argent, en monnaies rares, il laissa après lui environ sept mille ducats. « Mes coffres », écrivait-il, « sont remplis d'objets précieux, de coupes travaillées artistement, d'aiguières, de cuillers, d'horloges, dont plusieurs sont en or. Quant aux bagues, je puis à peine les compter3. »
La flatterie littéraire prodiguée dans le but d'obtenir la faveur des princes et des puissants, le répugnant abus des dédicaces louangeuses
'Use qualifie de « strenuus pecuniarum conternptor ». Op., t. III, p. 141, ep. 167.
2 Voy. la lettre d'Amerbach à Spalatin, dans Krafft, Briefe und Documente, p. 75.
3 Sur ses pensions, présents et donations, voy. les lettres citées par Vischer, 15, 33-34. — Hess, t. I, p. 190, 281. — Müller, p. 217. — Drummond, t. II, p. 268. Il reçut un jour du duc Philippe le Bel un présent de cinquante florins d'or pour un discours plein de flatteries prononcé à Bruxelles; peu de mois après, ayant sollicité de nouveau la générosité du duc, celui-ci lui envoya dix livres à titre d'aumône: • pour Dieu et en aumosne ». « Il lui fut remis une somme de dix livres, de quarante gros, monnaie de Flandre, la livre. » Nève, p. 7-8. Colet lui écrivait en 1513 à propos de son • odiosa mendicitas » : « Si humiliter mendicavetis, habeo aliquid... » Érasme lui-même fait dans cette même année cet aveu : • Ab N. satis audacter petii, at ille impudenter rogantem impudentius repulit... » Op., m, 1524, App., ep. 4 et 3, 132, ep. 150. Voy. Hess, t. I, p. 169-170. — A propos de ses biens, son ami Amerbach lui écrit : • Sunt qui illum circa septena millia aureorum (ne dicam plus) reliquisse ferunt. » « Reliquit aureorum et argenteorum poculorum fere regium apparatum. » Krafft, Briefe und Documente, p. 75. —Sur l'abus des dédicacesà cette époque, voy. Müller, p. 181. — Geicer, fleuchlin, p. 131-336.
précédant les moindres écrits, toutes ces choses datent d'Erasme, et devinrent bientôt d'un usage presque général parmi les humanistes de la nouvelle génération. Ils héritèrent également de cette vanité, de cette présomption qui s'étaient fait voir chez Erasme dès sa première jeunesse, et furent jusqu'en sa vieillesse un des traits distinctifs de son caractère. Cette estime excessive de lui-même était entretenue par l'encens qui lui fut prodigué dès sa première jeunesse; elle l'aveuglait de telle sorte que son jugement, selon lui, devait faire loi dans toutes les questions, et qu'il ne pouvait s'empêcher de laisser percer une irritation parfois ridicule dès qu'il se voyait contredit, ou lorsque ses ouvrages encouraient quelque blâme. Au talent qu'il possédait de louer avec une grâce délicate1 ses adulateurs et protecteurs, correspondit bientôt, dans une exacte mesure, une irritation emportée contre ceux qui osaient le contredire; il se fit ainsi beaucoup d'ennemis, surtout dans les dix dernières années de sa vie. Il entassait contre ses censeurs accusation sur accusation, attribuant les critiques dont il était l'objet non-seulement à une complète ignorance, mais à une obstination préconçue contre la vérité; pour les combattre, il se servait généralement de toute arme, sans distinction, et les attaquait non-seulement dans leurs écrits, mais aussi dans leur vie privée. Les imprimeurs qui publiaient des critiques sur ses écrits n'étaient pas à couvert de ses rancunes. Un jour, il traita l'imprimeur Schott de « dragon furieux, d'abominable malfaiteur », répétant que sa conduite honteuse était plus répréhensible que celle d'un voleur, d'un meurtrier ou d'un adultère2. Qui s'opposait à lui était à ses yeux un être dangereux contre lequel la force publique devait sévir. Le style diffamatoire était depuis longtemps de mode chez les humanistes italiens; Érasme, par ses exemples, ne contribua pas peu à le mettre à l'ordre du jour en Allemagne. Bientôt il ne choqua plus personne, et passa même pour digne déloge. On se réglait sur l'axiome de Laurent Valla : « La querelle peut être honteuse, mais céder à son adversaire semble encore plus honteux3. » Érasme en un seul point dépassa ses modèles : les humanistes italiens injuriaient, diffamaient, mais ne connaissaient pas ces phrases hypocrites où s'enveloppait souvent Érasme après avoir enfoncé le dard dans le cœur de son ennemi.
1 Parmi ses lettres les plus dépourvues de goût, voyez celle adressée au pape Léon X, où il dit entre autres choses : ■ Qui quanto ceteri mortales pecudibusantecellunt, tanto ipse mortales uni vers os majestate superat, etc. « Voy. Hess, t. I, p. 217. — Il est difficile de convenir avec Drummond (t. II, p. 345) que « les lettres d'Érasme, sous le rapport de la flatterie délicate, sont des modèles de bon goût • .
* Voy. Hess, t. II, p. 266.
3 Voy. Voigt, p. 427.
Il exerça sur son époque une immense influence '. La multiplicité de ses connaissances dans presque toutes les branches des sciences cul tivées de son temps frappe l'esprit d'é tonnement. On reste confondu lorsqu'on énumère ses travaux incessants et variés. II parlait le plus pur lai in; le mouvement, la richesse de son style en cette langue n'ont été égalés que par bien peu. Son coup d'oeil pénétrant embrassait toutes choses, et son expression était d'une justesse acérée. Ce qui fait sa principale originalité, c'est son génie actif qui réunissait comme en un foyer les genres les plus variés de la littérature 2. On lui doit de nouvelles éditions des classiques latins, des traductions d'auteurs grecs, des éditions et traductions des Pères, des éditions et des commentaires de la Bible. Outre cela, il publiait des écrits de tous genres, philosophiques, pédagogiques, théologiques, satiriques. Mais son esprit manquait de profondeur. Il était rare qu'il interrogeât soigneusement les sources. Il avoue lui-même qu'il épanche ses idées plutôt qu'il ne les médite, et qu'il lui est bien plus facile d'écrire un livre que de le revoir et de le corriger3. De là ses fréquentes contradictions et les nombreuses inexactitudes et fautes d'attention qui lui échappent, et que ses adversaires lui reprochaient avec raison. Ce qu'il manie avec le plus d'aisance et d'art, ce sont les armes de l'ironie, de la satire malicieuse; aussi ce don lui avait-il fait prendre pour modèle Lucien, « son écrivain favori ». Une mâle dignité de caractère, un généreux esprit de sacrifice, l'élan d'un patriotisme enthousiaste se font aussi peu jour dans ses écrits que dans sa vie. Il était à lui-même son centre, et rapportait tout à l'estime profonde qu'il avait de son «immortel mérite4».« Érasme», lisons -nous dans un recueil de dialogues satiriques du temps,
'On ne peut la comparer qu'à celle de Voltaire au dix-huitième siècle. On a d'ailleurs appelé Érasme le Voltaire de la Renaissance. Il faut cependant convenir qu'Érasme, sous le rapport moral, est bien supérieur à Voltaire.
s Hagen, Deu'.chlands literarische Verhältnisse, t. I, p. 256. — KAHNIS, t. I, n. 37.
3 Voy. Müller, p. 220-224, et les passages tirés des lettres d'Érasme.
4 Le portrait d'Érasme par Holbein, qui se voit au Musée de Bâle, rend avec une vérité admirable la physionomie du critique, du sceptique et du satirique. Le caractère intéressé, sagement timoré d'Érasme y est indiqué de main de maître. De hardiesse, de feu, d'énergie, nulle trace dans cette physionomie. Voy. Woltmann, Hans Holbein, t. I, p. 273. — La nature morale d'Érasme explique facilement qu'un homme comme Beatus Rhenanus, malgré toute son amitié pour lui, n'ait jamais pu, dans la Biographie d'Érasme, s'élever à une véritable chaleur de sentiment, et qu'il montre si rarement un intérêt vivant pour la personnalité de celui dont il retrace la vie. — Voy. l'article d'HoRAwiTz sur la Biographie d'Érasme, par Beatus Rhenanus, dans les Comptes rendus des séances pour la classe de philosophie et d'histoire de l'Académie des sciences de Vienne, t. LXXII, p. 372-375. — Même à la mort d'un Albert Dürer, Érasme montre une indifférence glaciale. Voy. ThauSING, Dürer, Geschichte seines Lebens, p. 497-498. — Quant à ce que dit Érasme de lui-même dans une lettre à Colet, affirmant qu'il est ■ simplex, apertus, simulandi ac dissimulandi juxta ignarus • (Op., t. III, p. 40, ep. 41), le contraire eût presque pu se dire avec vérité.
« était petit en tout, et beaucoup plus d'esprit que de corps '. » Dans ses nombreuses pérégrinations à travers l'Angleterre, l'Italie, la France, il ne se livrait jamais, en vrai savant de cabinet qu'il était, à l'observation directe de la vie populaire, restant même étranger à cette influence qu'un nouveau milieu exerce sur notre esprit presque à notre insu. Il se vantait de connaître aussi peu l'italien que l'indien, et d'ignorer pareillement l'anglais, l'allemand et le français*. Pour ne rien perdre de la pureté et de l'élégance de sa diction latine, pour latiniser entièrement sa pensée, il affectait de ne jamais se servir des langues vivantes, les trouvant nuisibles ou vulgaires.
Sous ce rapport aussi il fit école et fut imité par les nouveaux humanistes allemands de son temps. Bien différents de leurs prédécesseurs, ils méprisaient et raillaient leur langue maternelle, qu'ils appelaient un barbare patois franc. Aussi formaient-ils comme une caste à part, entièrement séparée du reste de la nation.
Mais tandis qu'Érasme en sa science présomptueuse et pédante restait en toute sa conduite, ses jugements, ses pensées, complètement étranger aux classes populaires, il ne rougissait pas détourner en dérision, de railler et de détruire par des plaisanteries froides et peu relevées3 la piété des petits, absolument incompréhensible pour son esprit sceptique et frivole. A ses yeux, elle n'était autre chose qu'une faiblesse superstitieuse, et tout esprit « vraiment libre et vraiment éclairé » devait s'en affranchir. Cependant il était lui-même tellement superstitieux qu'il cherchait à deviner dans les rêveries astrologiques de l'époque les causes de l'esprit de discorde dont son siècle était tourmenté *.
Voici ce qu'Érasme prétendait avoir en vue dans tous ses travaux : mettre tous ses soins à propager en Allemagne la culture et
1 Voy. Hess, t. II, p. 423.
* Voy. Mulleu, p. 196-197. — NÈve, p. 21-23.
3 Kerker (p. 562) traite ce point « avec un profond sentiment d'indignation ».
* Voy. ses lettres, Op., III, p. 405-427, ep. 380, 403. — Dans une lettre datée du 25 mai 1527, Op. III, p. 983, ep. 868, il vante le bonheur des astrologues, • qui ex astris norunl sibi dies et horas fortunatas eligere ». Les humanistes italiens, eux aussi, se montraient d'autant plus enclins à toutes les superstitions imaginables qu'ils s'éloignaient davantage de la religion chrétienne. — Voy.
BUHCKHARDT, Renaissance, p. 410-422.
l'amour de la littérature classique et des belles-lettres, et, rattachant ces études aux sciences sacrées, leur donner une physionomie chrétienne; répandre la « philosophie du Christ »; remettre en honneur la « vraie théologie », et pour cela se servir des nouvelles ressources fournies par les études classiques. La révolution qu'il désirait voir s'opérer dans la théologie ne se rapportait pas seulement au perfectionnement de la forme, à l'amélioration des méthodes d'enseignement : c'est l'esprit, l'essence même de la philosophie qu'il prétendait réformer. La rhétorique des anciens devait remplacer les recherches spéculatives de la scolastique, et la philosophie large et nuancée des païens, l'impassible rigueur d'un dogmatisme renfermé dans d'infranchissables limites. « Si l'on veut atteindre cette paix, cette concorde qui sont l'idéal de notre religion », disait-il, « il faut, autant que possible, peu parler des définitions du dogme, et permettre à chacun, sur beaucoup de points, un jugement libre et personnel'. »
Cette large théologie, qu'il estimait être la seule parfaite, il la prônait dans ses écrits et dans ses lettres, en premier lieu par son langage chatoyant, onduleux, variant suivant les temps et l'intérêt personnel, et si étrangement élastique que les esprits les plus positifs comme les plus négatifs, catholiques, hérétiques et rationalistes, peuvent invoquer ses jugements à l'appui de leurs assertions. Aussi Luther disait-il avec raison en parlant du langage mobile d'Érasme: « Lorsqu'on pense qu'il a beaucoup dit, il n'a, en réalité, rien dit du tout, car on peut interpréter tous ses écrits comme on veut, et leur faire dire tout ce qui plaît2. » Si Érasme se préoccupait de théologie, c'était bien plutôt dans son propre intérêt que mû par un zèle sincère pour la vérité, la religion, l'Église. A son manque de conviction solide correspondait un défaut absolu de courage moral. Sa maxime ordinaire était : « Je veux mon repos, et je me tiens le plus possible dans la neutralité. » 11 avouait qu'autant par politesse que pour éviter toute dispute il employait volontiers une forme vague, obscure, un langage poétique, et disait que la foule mêlée et igno-
1 Voy. Kerker, 541 fll. — Hess, 1. 1, p. 461.— Drummond, t. II, p. 182. — Érasme loue sa hardiesse en ces termes : « Tbeologiam nimium ad sophisticas argutias delapsam, ad fontes ac priscam simplicitatem revocare conatus sum... » • Ad puriorem Christianismum orbem ceremoniis pêne judaicis indormientem cxpergefeci. . Op., III, 1727. App., ep. 315.
* Voy. Hess, t. Il, p. 453. — « Le oui et le non, le pour et le contre, se heurtent dans ses écrits •, dit fort justement Durand de Laur (t. II, p. 546). « Comme écrivain religieux, trois choses lui ont manqué : la fermeté et la vivacité de la foi, la rigueur de l'esprit théologique, les élans du mysticisme chrétien qui ravissent l'âme et l'unissent à Dieu » (t. II, p. 561). — Les chapitres dans lesquels l'auteur traite d'Érasme comme écrivain théologique forment la partie la plus remarquable de son livre.
rante du peuple « ne peut être maintenue dans les borues de son devoir sans être de temps en temps abusée par un pieux mensonge ' ».
Il proclamait hautement, chaleureusement, la ferme volonté où il était de ne jamais se séparer de l'Église catholique; et cependant, longtemps avant Luther, il mettait en doute la divine institution de l'Église et de son chef, et s'exprimait d'une manière dubitative sur beaucoup d'autres dogmes2.
« Celui qui approfondit tes ouvrages », lui écrivait Albertus Pius, prince de Carpi, « et ne se laisse pas aveugler par la beauté de ton style et la richesse de ton langage (comme ces gens auxquels la belle apparence d'un fruit fait passer sur son peu de saveur), celui-là est conlristé de te voir discuter souvent des points de doctrine que l'Église a depuis longtemps définis, enlever aux vénérables sacrements le respect qui les entourait, et toucher sans déférence à l'institution du Saint-Siège. On est scandalisé du sans gêne avec lequel tu parles des saintes cérémonies du culte, et des mordantes railleries dont tu cribles les moines et les Ordres religieux. » « Tu as dit ouvertement que dans les temps anciensla puissance du Pape n'était ni reconnue ni active; que les évèques n'avaient pas de rang plus élevé que les autres prêtres, et que le mariage n'était pas compté parmi les sacrements proprement dits. C'était bien imprudent à toi de louer le mariage aux dépens du célibat, de blâmer la liturgie ecclésiastique et les pratiques de dévotion, et d'en parler avec mépris comme étant d'institution humaine! N'as-tu pas éveillé ainsi chez les hommes faibles et frivoles l'idée que toutes ces choses sont sans valeur et n'ont aucune efficacité? Des opinions si légèrement émises ne les portentelles pas au mépris de toutes les vérités de notre sainte religion3? >»
1 Voy. ce passage et d'autres analogues dans Stichart (p. 295-301). . Quœdam inter se fatentur theologi, quae vulgo non expédiât efferri... Non hic adducam, quod Plato perspexisse videtur, multitudinem promiscuam et imperitam non posse contiueri in officio, nisi nonnumquam fuco doloque bono fallatur. • Op., 111, 596, ep. 547. ■ Non omnes ad inartyrium satis habent roboris, vereor autem, ne si quid insiderit tumultus, Petrum sira imitaturus. • 5 juillet 1521, Op., III, 651, ep. 583.
3 Voy. Sticuart, p. 234-267. — Drummond, t. I, p. 319-322, et t. II, p. 162, 182- 186, 310. — FecgÈre, p. 236-240.
3 Voy. Hess, t. I, p. 490-193. Petrus Canisius, dans l'introduction de son édition des Lettres de saint Jérôme, dit fort justement à propos d'Érasme (Dillingen, 1565) : « Il s'est acquis d'indiscutables mérites dans les belles-lettres; mais quaut à la théologie, ou il aurait dû la laisser complètement de côté, ou la traiter avec plus de réserve et de loyauté. Il critique les Pères, les scolastiques, les écrivains théologiques d'une manière si tranchante et si rude que personne avant lui n'avait été aussi loin dans ses reproches injurieux. Pour lui, il ne pouvait souffrir aucune contradiction. • ■ Mais il n'a pas plus de crédit auprès des bien pensants qu'auprès de la plupart des malintentionnés. Dans ses écrits, il se montre plus préoccupé du mot que de la chose. » « Personne n'a plus profondément ébraulé la réputation d'Érasme, qu'Érasme lui-même. • — Dans son ou\ rage De Maria l'irgine ineomparabilt (Ingolstadt, 1577), Canisius fait
Mélanchthon désigne Érasme comme élant le premier et le véritable instigateur de la dispute qui éclata plus tard à propos de l'Eucharistie1. 11 est certain que plusieurs de ses plus intimes amis, Wolfgang Fabricius Capito, Conrad Pellicanus et d'autres, parlaient ouvertement dès 1512 du « mensonge de la transsubstantiation », et qu'ils se rangèrent plus tard au parti de Zwingle. Zwingle comptait lui-même parmi les admirateurs personnels d'Érasme s.
Érasme propose sérieusement la révision de tous les points de doctrine définis depuis longtemps par l'Église. Il prétend apercevoir dans les débats, les querelles et les décisions doctrinales de la période christologique, les premiers symptômes d'une corruption qui, selon lui, alla toujours ens'accentuant dans l'Église. L'Église, à l'entendre, avait dès lors perdu « son antique simplicité évangélique » . A partir de ce moment, la théologie était devenue la servante d'une philosophie subtile, et celle-ci, dégénérant à son tour, avait engendré la scolastique. Cette dernière école avait détruit l'intégrité de la doctrine évangélique et abaissé les mœurs chrétiennes. Pendant tout le cours de sa carrière littéraire, Érasme ne se lassa jamais d'attaquer la scolastique avec une amertume incomparable, combattant sa méthode spéculative, son enseignement théologique, livrant ses représentants au sarcasme et au mépris de tous3. « Depuis qu'elle règne parmi nous », disait-il, « le judaïsme et le pharisaïsme ont envahi l'Église; le vrai christianisme et la vraie théologie ont été opprimés, et la religion n'a plus consisté qu'en une sainteté de moine, en un culte vide de sens. »
Le mépris du moyen âge, invariablement appelé dans ses écrits un temps de ténèbres, d'esclavage intellectuel; les récriminations sur la sophistique dans la science, sur une sainteté tout extérieure, tout
remarquera plusieurs reprises (voy. p. 345, 367, 601-603, 716-717) la frivolité et l'immoralité du style d'Érasme, tout en admirant (voy. p. 600-601) « son instruction étendue, sa riche connaissance de la langue latine, l'abondance aisée de son style, et son éloquence rare, digne de l'admiration de tous les temps ». Mais comme on l'a déjà dit souvent : « Ubi Erasmus innuit, illic Lutberus irruit ■; en d'autres termes, Luther a couvé les œufs qu'Érasme a pondus. Toutefois il existe de profondes différences entre ces deux hommes.
1 ■ Tota illa tragœdia rapt ôeTttvou Opta oü ab ipso (Erasmo) nata videri potest », écrit Mélanchthon à Camerarius le 26 juillet 1529. Corp. Reform., t. I,
'Voy. Gieseler, 3 a., 130 fil. — Voici comment le légat Aléandre jugeait Krasme en 1521 : « lia scritto peggio che Luther contra la fede... Io sempre ho saputo che Erasmo erat fomes omnium malorum et che lui subvertea la Fiandra et il tratto del Rheno. » Voyez ce rapport dans Balan, p. 100-101 ; voyez aussi p. 55, 79-81. Érasme lui-même écrivait à Zwingle, le 31 août 1521 : • Videor mihi fere omnia docuisse, quae docet Lutherus, nisi quod non tam atrociter, quodque abstinui a quibusdam amigmatibus et paradoxis. » Zwingle, Op., VII, p. 310.
3 Voy. les passages cités par Hess, t. I, p. 59-60. — Müller, p. 165, 229.
cela date d'Érasme et de son école, et devint plus tard l'héritage des prétendus réformateurs. Pendant de longues années, Erasme couvrit du prestige de son savant renom tous les quolibets, toutes les calomnies entassés contre la culture du moyen âge, l'influence de l'Église et la tradition des écoles de philosophie chrétienne.
Son Éloge de la folie1, publié pour la première fois en 1509 et multiplié parsept éditions en l'espace de peu de mois, contribua surtout àjeter le discrédit sur l'Église. Érasme, en cet ouvrage, met en scène la personnification de la Folie. Celle-ci nous vante les services qu'elle a rendus à l'humanité, et dans les classes sociales, qu'elle passe en revue touràtour.admire ce qu'elles ont précisément de répréhensible. Quand le prince de Carpi reprochait à Érasme les semences funestes répandues par cette satire 2, lorsqu'il constatait sa désastreuse influence, il n'entendait pas le blâmer d'avoir censuré sévèrement les abus, les vices du clergé régulier et séculier, l'accumulation des bénéfices ecclésiastiques, les prélats belliqueux, les pieuses coutumes changées en pratiques superstitieuses : il l'accusait d'avoir attaqué la cause même que ces abus déshonoraient. Dans les écrits et les discours d'Érasme, jamais la juste douleur d'un Sébastien Brant ou d'un Geiler de Kaisersberg ne se fait jour. Ce qui y domine, c'est le sarcasme et le mépris. Érasme y confond avec insouciance et légèreté ce qui est saint et ce qui est vulgaire; il tombe dans la frivolité, et souvent même dans le blasphème.
V Éloge de la folie peut être regardé comme le prologue de la grande tragédie théologique du seizième siècle3.
La piété populaire nous y est représentée comme complètement corrompue, la vie monastique comme n'offrant qu'un christianisme dégénéré, et la scolastique comme une théologie abâtardie. Quant aux papes, Érasme leur adresse des injures si violentes, que dans les âges suivants les ennemis de Rome eurent peu de choses à y ajouter *. Aucun écrivain antérieur n'a plus qu'Érasme miné en Alle-
1 Moriœ Encomium, id est stultitiœ Laus, dans le quatrième livre de l'édition complète de ses œuvres publiée à Leyden. Il existe une bonne édition portative des Colloquia familiaria, Leipzig, 182!). Voy. sur cet ouvrage Duhand de Laur, t. II, p. 89, 199-205, 290-298, 301. — Felgere, p. 302-306, 340-341. — Drcmmond (t. I, p. 194-195) fait remarquer qu'un passage très-peu orthodoxe se trouve dans les éditions parues postérieurement à 1515. Pendant la vie d'F.rasme, le manuscrit en fut reproduit au moins vingt-sept fois. Dans ses remarques sur le Nouveau Testament, Érasme dirige contre la constitution de l'Église des attaques analogues : « In fact the Encomium Moriœ was hère repeated, only in a somewhat more serious form », dit à ce sujet Drummond, t. I, p. 319.
s Voy. Hess, t. I, p. 493.
3 Voy. Feugère, p. 341.
* Il dira, par exemple, en parlant des papes : « Lorsqu'il y a quelque besogne à faire, ils en chargent saint Pierre et saint Paul ; mais la considération et les jouissances de leur charge, ils les gardent soigneusement pour eux. Ils pensent avoir satisfait parfaitement à .Jésus-Christ et s'être montrés véritablement