ÉRASME ET L'INTERPRÉTATION DE L'ECRITURE
« Frères de Bohème1 », malgré la réprobation de l'Église, a l'entier assentiment d'Érasme. Lorsque les Frères lui font parvenir l'une de leurs nombreuses professions de foi, fondée sur une interprétation toute nouvelle de la sainte Écriture, Érasme les félicite sur leur exacte connaissance de la vérité. « Il approuve pleinement leur ouvrage », leur écrit-il, et « il attend des travaux qu'ils préparent » la même rectitude de jugement. Les Frères auraient souhaité qu'il leur donnât un témoignage public d'approbation, mais il s'y refusa. « Cela ne leur servirait à rien auprès de leurs ennemis », leur assuraitil, « et ses propres écrits, à lui, Érasme, courraient eusuite le risque d'être taxés d'hérétiques, au grand préjudice de la religion épurée; on les arracherait des mains des fidèles de par l'autorité du Saint- Siège, et il valait beaucoup mieux qu'il gardât le silence, afin de conserver sans amoindrissement son influence et sa considération, qu'il voulait mettre entièrement au service de tous2 ».
Sa propre interprétation de l'Écriture était entièrement rationaliste. Il réclamait une explication spirituelle, ou, comme il le dit, allégorique, des récifs bibliques; mais cette allégorie était bien différente de celle dont s'étaient constamment servis les Pères de l'Église. Ceux-ci, dans leur mysticisme plein de foi, avaient toujours respecté le sens littéral, ne cessant de le regarder comme inspiré et divin; au lieu qu'Érasme entend expliquer l'Écriture, non d'après ce que les mots expriment, mais d'après les vérités et les idées qui, selon lui, sont sous -entendues par le texte. En un mot, il traite les récits bibliques comme les fables de la mythologie. « Si tu lis la Bible sans allégorie », lisons-nous dans le Manuel du soldat du Christ, « si tu lis, par exemple, que le corps d'Adam a été formé du limon de la terre, que son âme a été créée par un souffle divin, qu'Eve a été tirée d'une des côtes de l'homme, qu'il fut défendu à nos premiers parents de manger de la pomme, puis que le serpent les a tentés; que Dieu se promenait dans l'Éden, que les coupables se cachèrent à sa voix, qu'un ange au glaive de flamme fut placé à l'entrée du Paradis , qu'Adam et Eve, proscrits, n'y purent jamaisrentrer; si tu lis tout cela en n'ayant égard qu'à l'écorce, je ne vois pas que tu fasses quelque chose de plus utile pour ton âme que si tu racontais l'histoire de la statue de terre de Prométhée, et le feu du ciel ravi pour donner la vie à la poussière. Peut-être même est-il plus profitable de lire les fables du paganisme avec des allégories que de se nourrir des récits de la sainte Écriture en restant attaché à la lettre. Quelle différence y a-t-il entre les livres des Rois et des Juges et les récils de Tite-
1 Voy. le premier volume de cet ouvrage, p. 581.
* Voy. GlN'DELY, Gesell, der böhmischen Brüder, t. I, p. 148-119.