IMMORALITE DES HUMANISTES
tête, que beaucoup de dangers y sout à redouter. Et d'ailleurs, s'il y allait, qu'en résulterait-il? les prêtres recevraient de l'argent, et les laïques du sel et de l'eau, comme des chèvres. Aussi nommonsnous le peuple un troupeau, car un troupeau n'est qu'un assemblage de chèvres et de moutons. Si Petrejus a horreur du jeûne, c'est qu'il sait ce qui est arrivé à son père : son père a jeûné, et il est mort. Si son père avait mangé comme à son ordinaire, il aurait vécu. » « En m'écoutant, continue Mutian, Benedict fronça le sourcil; puis il me dit : Qui vous absoudra, mauvais chrétien? Je lui répondis : L'étude et la science1. » « Je viens à l'instant d'être appelé par la cloche au pieux marmottage », écrit Mutian un autre jour en parlant de l'office du chœur; « et je m'y rends comme un adorateur du feu en Cappadoce*. »
Parmi les livres dont il recommande la lecture à ses amis, il cite les Facéties de l'humaniste Henri Bebel, de Tubingen, publiées pour la première fois en 1506, recueil latin de toutes sortes d'anecdotes obscènes, de contes satiriques et bouffons, de farces, et même de blasphèmes. Les railleries sceptiques de Bebel ne sont pas seulement dirigées contre le clergé et ses mœurs, le jeûne, les indulgences, le culte des saints et des reliques, mais encore contre plusieurs des dogmes fondamentaux du christianisme. La sainte Trinité et l'œuvre de la Rédemption y sont l'objet de propos grossiers. Les motifs de consolation chrétienne dans les souffrances y sont tournés en dérision 3.
Bebel démontre par une anecdote tirée de la vie de l'humaniste Pierre Luder, qu'on peut payer à l'enseignement de l'Église le tribut d'un assentiment extérieur et dérisoire tout en professant des opinions absolument opposées. Forcé de s'expliquer sur des propos qu'il avait tenus touchant la sainte Trinité, Luder avait répondu : « Eh bien! je ne m'obstinerai pas davantage à soutenir imprudemment mon opinion, car, je l'avoue, avant de faire connaissance avec le feu, je consentirais de bon cœur à confesser aussi la sainte quaternité*\ » « Procure-toi bien vite », écrit Mutian à Herebord von der Marthen, « les Facéties de Bebel. On ne peut nier que, dans la vie, des anecdotes familières n'aient souvent une grande portée. Elles sont promptement racontées, touchent aux questions avec justesse,
1 CAMERARIUS, L.ib. novus epistolarum (Lipsiae, 15G8). Bl. J. 4. Voy. HAGEN, Deutschlands literarische Verhältnisse, t. I, p. 328; KRAUSE, Briefwcchse wv, XXVI.
2 voy. Krause, p. 10.
8 Four plus de détails sur les Facéties, voy. Hagen, t. I, p. 331-334, 3D3-406. Vorreite», p. 1 23-125.
* « ...Sisbono nnimo, ait, domine doctor, nihil enim temere aut perlinaciter affirino : nain priusquain ißiiem subirem, ej;o crederem quaternitatem. » Facetiarum H. Bebelm libri très (Tubinga1, 1550), fol. 28 B.