S LUTHER ÉTUDIANT
il ne connut l'obéissance joyeuse qui règle ordinairement la vie de l'enfance. La manière dont on l'élevail pouvait peut-être contenir sa violence naturelle, mais non l'assouplir et la dompter.
Lorsqu'il eut quatorze ans, Luther fut envoyé à Magdebourg pour y continuer ses études ', et l'année suivante il entra à l'école latine d'Eisenach. A cette époque, la pauvreté de ses parents était telle, qu'en route l'enfant dut gagner son pain en chantant quelques refrains aux passants. II a raconté qu'à cette époque le culte solennel de l'Église faisait sur lui une heureuse impression; qu'il se plaisait à la représentation des mystères, et qu'il aimait les pieux cantiques chantés par les fidèles pendant le service divin ».
A Eisenach, lorsqu'il eut atteint l'âge de seize ans environ, un grand changement s'opéra dans sa vie. Une jeune dame noble, de la famille des Cotta, le recueillit dans sa maison 3. Elle s'attacha à lui, rapporte Mathésius dans son panégyrique de Luther, « à cause de la beauté de sa voix et de la ferveur avec laquelle il priait ». C'est d'elle que Luther tenait cette maxime : « qu'il n'y a pas de chose plus précieuse sur cette terre que l'amour d'une femme, quand on est assez heureux pour l'obtenir4. »
En 1500, le jeune homme entrait à l'Université d' Erfurt pour y étudier la philosophie et la jurisprudence; en 1502, il était bachelier en philosophie; trois ans plus tard, il obtint le grade de maître es arts, et pendant quelque temps enseigna la morale et la physique d'Aristote5.
Un attrait particulier le poussait alors vers les études classiques; il lisait les principaux chefs-d'œuvre des écrivains latins, et de préférence Cicéron, Tite-Live, Virgile et Plaute, suivait les cours d'humanités de Jérôme Emser0, et se distinguait de telle sorte, rapporte son biographe, « que toute l'Académie était dans l'admiration des dons remarquables de son esprit7 ».
Dans le cercle des jeunes humanistes où il entrait, il rencontra
1 Voy. KÖSTLIN, p. 32-34.
8 Sur le fréquent usage des cantiques au quinzième siècle, voy. notre premier volume, p. 219, 225; le témoignage de Luther y est rapporté.
5 Voy. K.ÜSTUN, p. 35-36. — Köhler, p. 4, appelle la dame Cotta « une digne matrone •, et convient cependant que Luther, en 1540 ou 1541, par conséquent plus de quarante ans plus tard, recevait à sa table son fils Henri, alors étudiant à Wittemberg.
* Somma, Werke, t. LXI, p. 212.
* Luther racontait plus tard qu'au temps où il était bachelier, un étudiant de Meiningen lui prédit qu'il deviendrait un jour un grand homme. Köstlin, Martin Luther, t. I, p. 55.
0 Voy. Unschuldige Nachrichten, année 1720, p. 14.
7 MÉlancuthon, Uta Lulhcri dans le Corpus Reformât., t. VI, p. 157.
Crotus Kubianus et Jean Lange, avec lesquels il se lia bientôt étroitement. Il se faisait apprécier de ses compagnons moins comme poète que comme « musicien et savant philosophe1 ». 11 prenait volontiers part aux réunions, aux plaisirs de ses camarades, chantait, faisait de la musique avec eux; mais souvent, après s'être montré d'une humeur enjouée, il tombait tout à coup dans une disposition sombre et comme maladive : dès lors il était accablé de tourments de conscience.
En 1505, la mort subite d'un de ses amis, tué en duel, l'ébranlé jusqu'au fond de son êtres. La même année, aux portes d'Erfurt, un épouvantable orage le surprend et met sa vie en danger. « Lorsque je me vis tout proche d'une mort qui semblait se hâter », écrivit-il plus tard, « je prononçai, sous l'empire de mon effroi, un vœu contraint et forcé3. » Ayant réuni ses amis dans un souper qu'égayèrent les violons et les chants, il leur annonça soudain qu'il avait résolu de renoncer au monde et de prendre l'habit religieux au couvent des Augustins. « Vous me voyez encore aujourd'hui », leur dit-il, a et bientôt vous ne me verrez plus. » Toutes les objections de ses amis furent inutiles; ils l'accompagnèrent en pleurant jusqu'à la porte du couvent.
Il est à remarquer que Luther n'emporta d'autres livres au couvent que les œuvres de deux poètes païens : Virgile et Plaute *. Ce que disait le Dominicain Pierre Schwarz de l'étude exclusive des classiques et du droit peut s'appliquer à Luther jusqu'au moment de la démarche la plus grave de sa vie : « De nos jours, beaucoup apprennent à versifier, mais peu approfondissent l'Évangile. Beaucoup étudient la jurisprudence, mais peu la sainte Écriture5. » Reuchlin, à la même époque, se plaignait aussi de ce qu'autour de lui « la sainte Écriture fût délaissée pour l'attrayante étude de l'éloquence et de la poésie8 ».
Tandis que dans toutes les écoles latines restées fidèles à l'antique
1 KÖSTLIX, Luthers Leben vor dem Ablassstreit, p. 37-41. NOUS y trouvons pour la première fois nettement indiquées les premières relations de Luther avec les humanistes. L'humaniste Gaspard Schalbe, d'Eisenach, qui est cité comme étant l'ami de Luther (voy. Blkkhardt, Luthers Briefwechsel, p. 115), était probablement un frère ou un parent de la dame Cotta (voy. Köstu.v, p. 38), dont le nom de fille était Schalbe. • Summa familiaritate », écrivait plus tard Crotus à Luther à propos de leur amitié d'Erfurt, • Erfordiae bonis arlibus simul operam dedimus &>tate juvenili •, et ■ eras in meo quondam conlubernio musicus et philosophus eruditus •. — Böcking, Hutteni op., I, p. 307. Voy. Kampschulte, t. H, p. 4.
* G. Mathcsius, 4b, raconte • qu'un de ses bons camarades le tua • .
1 De Wette, t. H, p. 101.
4 Voy. Seckendork, t. I, p. 21«.
5 Dans son Chochaf Hamschiach (Esslingen, 1477), t. II*. e Voy. plus haut, p. 37.
tradition, l'élude de la Bible était poussée avec ardeur1, il semblerait, à entendre Luther, que dans les établissements visités par lui, l'explication des auteurs païens ait été l'unique occupation des élèves. « Parvenu à l'âge de vingt ans », dit-il, « je n'avais pas encore vu de Bible, et je m'imaginais qu'il n'existait d'autres épîtres ou évangiles que ceux de nos livres de prières2. » Ces paroles sont d'autant plus extraordinaires, qu'à vingt ans Luther avait déjà étudié deux ans Erfurt, et avait dû y avoir plus d'une fois l'occasion d'apprendre à connaître la Bible. En effet, nous voyons qu'à Erfurt, à partir de la seconde moitié du quinzième siècle, la science biblique florissait; et dans le catalogue des ouvrages théologiques encore manuscrits d'une des bibliothèques de la ville, on a remarqué que les ouvrages d'exégèse formaient au moins la moitié des volumes rassemblés3. En 1480, l'Université d' Erfurt avait reçu un legs considérable destiné à la fondation d'un cours spécial d'exégèse, devant durer huit ans. Le fondateur avait stipulé qu'on mêlerait à l'étude de la sainte Écriture « quelques notions de droit canon* ».
* Si je suis entré au couvent, si j'ai renoncé au monde, » a dit Luther 5, « c'est que je désespérais de moi-même. » Malgré l'opposition formelle de son père, qui doutait de sa vocation, et rêvait de voir un fils de tant d'espérances et de talent obtenir dans le monde de brillants succès et peut-être faire un jour un riche mariage, il prononça ses vœux solennels chez les ermites Augustins, jurant de persévérer jusqu'à la mort, et selon la règle de Saint-Augustin, dans l'obéissance, la pauvreté et la chasteté. « Contrairement au quatrième commandement », lui écrivait son père au moment où il se préparait à recevoir la prêtrise (1507), « vous nous avez abandonnés dans notre vieillesse, votre bonne mère et moi; et cependant, nous pouvions nous attendre à recevoir de vous consolation et secours, après tous les sacrifices que j'avais faits pour votre instruction °. »
1 Voy. les exemples cités par nous dans notre premier volume, p. 45-48. 3 Sämmil. Werke, t. LX, p. 255.
* Voy. Kampsciiulte, t. I, p. 22-23.
1 Voy. StÖLZEL, Entwicklung dt% gelehrten Richlcrthums, t. I, p. 130-131. 5 Voy. Jürgens, t. I, p. 522.
* Rapporte l'ami de Luther, Ratzenberger, p. 48.— Voy. d'autres passages sur les sentiments d'Hans Luther à propos de la vocation de Luther, dans .Jürgens, t. I, p. 696-697.
Une résolution violente et soudaine, résultat d'un trouble maladif de conscience, tel fut donc le motif de l'enlrée de Luther au couvent, et il n'y eut point chez lui de vocation plus profonde. Il espérait, une fois revêtu de l'habit religieux, recouvrer la paix qui le fuyait; mais les moyens auxquels il eut recours ne firent qu'empirer son état. Peut-être même la solitude du cloitre contribua-t-elle à développer en lui une véritable maladie morale, celle du scrupule. Bientôt on le vit s'écarter de la simple obéissance aux règles de son Ordre. La récitation quotidienne des heures lui était imposée; mais entraîné vers l'étude par un irrésistible attrait, il lui arrivait souvent de passer des semaines entières sans prendre en main son bréviaire; alors il s'efforçait de rattraper à la fois tout le temps perdu, s'enfermait dans sa cellule, refusait de boire et de manger, et se mortifiait d'une si effrayante manière, qu'une fois il se priva de sommeil pendant cinq semaines consécutives, et fut sur le point d'expier cette imprudence par la perte de la raison '. Les exercices de mortification prescrits par la règle de son Ordre ne lui suffisaient pas : « Je m'imposais », a-t-il écrit, « des obligations particulières ; je voulais suivre un chemin à part. Mes supérieurs combattaient beaucoup mes singularités, et sous ce rapport ils faisaient bien. Je devins bientôt l'horrible persécuteur et le bourreau de ma propre vie, car je jeûnais, je veillais, je priais, je m'épuisais, ce qui n'est autre chose que le suicide. » En un mot, le vieil adage monacal se vérifiait pour Luther : « En dehors de l'obéissance, tout est danger pour un religieux. » Comme tous les scrupuleux, il n'apercevait en lui que péché, en Dieu qu'indignation et vengeance. A son repentir manquait l'humble amour, et l'espérance filiale en cette miséricorde infiniment clémente que le Seigneur se plaît à exercer envers l'homme en vue des mérites de Jésus-Christ. Ses rapports avec Dieu n'étaient basés que sur l'effroi; il voulait, selon ses paroles, apaiser la colère divine « par sa propre justice » et par ses œuvres personnelles. « J'étais alors », a t-il raconté, « le plus présomptueux des justes 2; j'étais le plus téméraire des saints; m'appuyant sur mes œuvres, je me confiais, non pas en Dieu, mais en ma propre justice. » Aussi
1 • ...Et quae per un. un, duas. immo très quandoque septimanas pr&> studii assiduitate neglexerat, cibo et potu abstinentem recitasse eumque in modura se macérasse, ut aliquando quinque seplimanis somno caruerit et pêne in mentis deliquium incident. ■ Skckendorf, t. I. 21b. « La purelé et l'austérité de sa conduite morale d.ins le cloître », dit Köstlin [Martin Luther, t. I, p. 65), • n'ont été contestées par aucun de ses adversaires, bien que, prenant la question à un autre point de vue, ils se soient efforcés de le représenter comme possédé du démon. • Le moine Augustin Jean Mathieu, professeur de sainte Écriture à Erfurt, citait Luther comme un modèle desainteté aux religieuses de Mulhouse.
— KoLDE, Augustiner-Congregalion , p. 247. * • Pra'sumptuosissimus justitiarius. »
tomba-t-il peu à peu dans un état de découragement désespéré et dans le plus sombre abattement. Il en vint presque jusqu'à en vouloir à Dieu, jusqu'à le haïr, et regrettait souvent d'avoir reçu la vie. « A ma fausse confiance en ma propre justice », a-t-il avoué, « s'ajoutait un doute continuel, le désespoir, l'effroi, la haine et le blasphème. J'avais tant d'éloignement pour le Christ que lorsque je voyais quelqu'une de ses images, comme par exemple le crucifix, je ressentais aussitôt de l'épouvante, je baissais les yeux, et j'eusse plus volontiers vu le diable. Mon âme était brisée de douleur; j'étais plongé dans une continuelle agonie, et toutes les consolations que je voulais tirer de ma propre justice et de mes œuvres personnelles restaient impuissantes à me consoler l. »
Il est étrange que plus tard Luther ait voulu rendre responsable d'un si lamentable état intérieur la doctrine de l'Église sur les bonnes œuvres, car il était manifestement en pleine contradiction avec cette doctrine, comme avec toutes les prescriptions de l'Église à cet égard. Le premier livre de prières venu, le plus simple catéchisme, eût pu lui rappeler que l'Église rejette tout pharisaïsme, toute justice personnelle de l'homme; qu'elle considère le Christ et ses mérites comme les uniques fondements de la sainteté et de tout acte méritoire; que la grâce du Rédempteur est à ses yeux le principe de toute vie agréable à Dieu; qu'en particulier, elle ne voit dans les exercices de la mortification chrétienne que les moyens d'atteindre à une fin plus haute, que des secours qui, en affaiblissant nos penchants coupables, nous aident à les surmonter avec le secours de la grâce, nous répétant que ces moyens n'ont par eux-mêmes aucune valeur, et que l'homme ne saurait établir sur eux son salut. « Le chrétien doit mettre sa foi, son espérance et son amour en Dieu seul, et non dans une créature quelconque », lit-on dans le catéchisme de Diderich Cölde (1470); « il doit placer son unique confiance dans les seuls mérites de Jésus-Christ. » « Mets tout ton espoir, toute ta confiance », dit le Petit Jardin de l'âme, un des livres de prières les plus complets et les plus répandus du quinzième siècle, « dans les mérites et dans la mort de Jésus-Christ. » « L'homme doit mourir appuyé sur la miséricorde et sur la bonté de Dieu », enseigne Ulrich Krafft dans son Combat spirituel (1503), « car il ne saurait compter sur ses bonnes œuvres 9. » Dans tous les livres autorisés et répandus par
1 Voy. ces passades dans Jürgens, t. I, p. 577-585, et t. II, p. 4. — A un autre endroit, Luther dit en parlant de lui-même : • J'étais un moine austère; ma vie était chaste, sévère; je n'aurais pas voulu disposer d'un liard à l'insu de mon supérieur; je priais avec ferveur, jour et nuit. • Sämmtl. Werke, t. XLVIII, p. 306.
s Voy. ces passages et d'autres encore dans notre premier volume, p. 35-42. ■ L'homme doit croire sans hésiter », dit le Petit Jardin de l'âme, publié par