‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 386 sur 630 · LUTHER A ROME · texte numérisé non relu

LUTHER A ROME

l'Église à cette époque, ouvrages de doctrine ou traités religieux destinés aux fidèles, pas un qui ne contienne la doctrine de la justification par Jésus-Christ seul.

L'angoisse intérieure dont souffrait Luther ne trouvait aucun adoucissement dans la réception du sacrement de pénitence. Il en est ordinairement ainsi pour ies natures que tourmente la maladie du scrupule. En vain, à Erfurt, il fit deux fois une confession générale; en vain, en Italie, il renouvela encore cette confession ', y cherchant un peu de relâche à ses tourments, rien ne le soulageait. Son exalta-

Sébastien Brant et répandu parmi les fidèles par plus de quarante éditions, ■ qu'il ne peut être délivré et éternellement heureux que grâce à l'amère Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. » Dans une édition allemande de l'Ars moriendi (1470), on trouve la prière suivante : « Seigneur, je réclame ton paradis, non en récompense de mes mérites, car je ne suis que cendre et poussière, et le plus misérable de tous les pécheurs, mais parce que, par la puissance et l'efficacité de ta très-sainte Passion, tu m'as délivré, moi, pauvre misérable pécheur, et m'as ouvert le paradis par ton sang précieux, répandu pour moi. » (Voy. Seelengartlein, Munich, 1877, p. 497-513.) Nous lisons dans un sermon de Geiler cette invocation au Sauveur : « Très-doux Jésus, en toi est mon unique espoir. Seigneur, je réclame et désire ton paradis, non à cause de mes mérites, mais uniquement par la vertu de ta sainte Passion, par laquelle tu as voulu me sauver, moi, misérable pécheur, m'achetant le ciel au prix de ton sang précieux. • (Geiler, Wie man sich halten soll bei einem sterbenden menschen, 1482.) Fac-similé avec introduction par L. Dacheux, Paris-Francfort, 1878. Les prescriptions des synodes concordent de tout point avec ce qui précède. Le concile de Bâle (1503) recommande instamment aux prêtres d'avertir tout fidèle • Ut de peccatis doleat, omnem spem in merito Passionis Christi pönal, in fide Christi et Ecclesiae constans maneat... moneatur etiam, ne rem alienam scienter detineat, et ut omnibus a more Christi ex corde ignoscat •. Hartzheim, Concilia Germania, t. VI, p. 29. — Voy. le mandement du synode de Bamberg (1491) dans Hartzheim, t. V, p. 630.

1 Lui-même donne pour principal motif de son voyage à Rome le désir d'y faire une confession générale. KOSTLIN, Luthers Leben vor dem Ablassslreit, p. 50. — Il n'est pas exact de dire, d'après des affirmations souvent répétées, que le voyage de Rome ail rendu Luther hostile à la papauté. On conçoit aisément que le faste mondain de la cour de Léon X lui ait beaucoup déplu; mais ce ne fut qu'après sa rupture avec Rome qu'il prit plaisir à raconter tout ce qui l'avait choqué en Italie, et mille traits relatifs à l'immoralité du clergé; son attitude vis-à-vis de l'Église et de son chef resta parfaitement correcte et respectueuse plusieurs années encore après son retour de Rome. Le duc Georges de Saxe lui reprochait plus tard de n'être devenu l'ennemi acharné du Pape que depuis que celui-ci, à Rome, avait refusé de le délivrer du froc, lui avait interdit le mariage et refusé le chapeau de cardinal; mais cette imputation n'a aucun fondement. — Voy. cette citation dans Schnorr de Carolsfeld, Archiv für Literatur geschickte, t. IV, p. 119. Luther reçut en Italie des impressions favorables. Il prit plaisir à admirer la beauté des hôpitaux de Rome ■ si bien tenus, si propres, si beaux, si libéralement entretenus par la bienfaisance publique. Là, les dames les plus respectables de la ville soignaient volontairement les pauvres. • Dans la population, il fut frappé du contraste de la sobriété italienne avec les habitudes d'ivrognerie des Allemands. Il dit aussi avoir été satisfait de l'organisation ■ de la chancellerie romaine, où sont apportées toutes les affaires relatives au droit ecclésiastique ■. Voy. Kostlin, Martin Luther, 1. 1, p. 101.

tiou devint telle, qu'à Rome, ainsi qu'il l'écrivait plusieurs années après, il ressentait une sorte de regret de ce que ses parents fussent encore au monde, parce qu'à l'aide de ses messes, de ses prières, et autres œuvres encore plus méritoires, il eût pu les délivrer du Purgatoire.« J'aurais alors volontiers consenti », a-t-il assuré, * à devenir, pour la cause de la religion, le plus cruel des assassins, si l'occasion s'en était offerte. » « J'aurais été prêt à immoler, si je l'avais pu, tous ceux qui auraient refusé d'obéir au Pape, même à propos d'une syllabe '. »

Un tel état moral devait inévitablement amener une réaction.

Dans son déchirement, dans sa torture intérieure, Luther, insensiblement, passa d'un extrême à l'autre. Si jusqu'alors il avait présomptueusemeut compté sur ses propres forces, maintenant il niait toute efficacité des œuvres pour le salut. Il se persuada peu à peu que l'homme, par suite du péché originel, a été complètement corrompu et n'a plus de libre arbitre; que toutes les actions humaines, même les meilleures, ne sont que les fruits de sa volonté dépravée, et par conséquent, devant le tribunal de Dieu, ne peuvent être que des péchés mortels. L'homme, selon lui, n'est sauvé que par la foi. « Par le fait seul de notre foi en Jésus-Christ », enseignait-il, « ses mérites deviennent notre propriété; nous revêtons sa robe de justice-, elle couvre toutes nos fautes et notre constante iniquité, et supplée surabondamment à tout ce qui manque à notre justice humaine. Si nous avons la foi, il suffit; toutes nos angoisses de conscience deviennent superflues. » « Sois pêcheur », écrit-il à l'un de ses amis; « pèche hardiment; mais crois plus hardiment encore, et réjouis-toi dans le Christ, qui a triomphé du péché. Les péchés d'un homme ne sauraient le séparer de l'Agneau qui efface les péchés du monde, quand bien même, en un seul jour, il s'abandonnerait mille fois à la luxure ou commettrait un nombre égal d'homicides 2. »

i Sämmtl. Werke, t. XL, p. 184. — Voy. Kahms, t. I, p. 149-174.

* Les passages suivants sont dignes d'attention : « Ita vides, quam dives sit homo chrislianus sive baptisatus, qui eliam volens non potesl perdere salutem suam quantiscunque peccaiis , nisi nolit credcre. Nulla enim peccata eum possunt damnare, nisi sola incredulitas. Caetera oinnia, si redeat vel stet fides in promissionem divinam baptisato factain, in rnomento absorbentur per eamdem fidera. »• Fides sola est pax conscientiae, infidelitas autcm turbatio conscientiae. » De Captivit. Babyl. Eccl., Op. latina, t. V, p. 59, 55. Dans une lettre à Mélanchthon (1" août 1521), Luther se sert de termes encore plus forts : « Esto peecator et pecca fortiter, sed fortius crede, et gaude in Christo qui Victor est peccati, mortis et mundi : peccandum est, quamdiu sumus. Vita haec non est habitatio justitiae, sed expectamus, ait Petrus, cœlos novos et terrain novam, in quibus justitia habitat. Sufâcit, quod agnovimus per divitias gloriae Dei Agnum, qui tollit peccatum mundi : ab hoc non avellet nos peccatum, etiamsi millies, millies uno die forniceuiur aut occidamus. Putas tam parvum esse pretium et redemptionem pro peccati« nostris factam in tanlo ac tali Agno? » De Wette, t. II, p. 37. Pour plus de détails, voy. Kvehs, t. I, p. 75-127.

Celte nouvelle doctrine de la justification par la foi seule, Luther ne tarda pas à la considérer comme le centre suprême de la religion, comme le dogme essentiel du christianisme. Elle devint à ses yeux la « sainte parole, la sainte révélation », si longtemps cachée sous le boisseau. Il la nommait tout court « l'Évangile », « la bonne nouvelle », et la considérait comme l'unique remède qui pût opérer le salut de la chrétienté. Selon lui, elle contenait un évangile sans alliage, presque celui qu'avaient entendu les Apôtres. « Le mot évangile », disait-il, « ne signifie rien d'autre qu'un message joyeux et nouveau, qu'une doctrine, une prédication, promettant un événement heureux, dont on reçoit volontiers l'annonce. Il ne faut donc pas entendre par évangile une loi, un précepte réclamant de nous des sacrifices, et nous menaçant de châtiment ou de damnation si nous ne lui obéissons pas; car une telle nouvelle, personne ne l'apprend avec plaisir'. »

Ce nouvel évangile se forma insensiblement dans l'esprit de Luther à partir du moment où, sur l'invitation du prieur de son Ordre, Jean de Staupitz, avec lequel il était intimement lié, il accepta de l'électeur de Saxe les fonctions de professeur de philosophie à l'université de Wittemberg, tout récemment fondée (1508). Son départ ne fut pas très-vivement regretté par les religieux d'Erfurt, rapporte un contemporain dans ses mémoires ; on était las de son goût pour les disputes, dans lesquelles il voulait toujours avoir raison *.

A Eisenach, Luther se livra exclusivement aux études théologiques et bibliques. En 1512, il fut reçu docteur en théologie, et fit avec grand succès des cours sur les Épitres de saint Paul, particulièrement sur l'Épitre aux Romains, sur les Psaumes, et sur saint Augustin. Ses sermons à l'église collégiale étaient extrêmement suivis. « Ce Frère a des yeux bien profonds! » disait en parlant de lui Martin Pollich, premier recteur de l'Université de Wittemberg; « il aura d'étranges imaginations3! »

Plusieurs années avant la querelle des indulgences, Luther, avec ses opinions sur la grâce, la justification, la non-liberté de la volonté humaine, s'était déjà placé en dehors de la doctrine de l'Eglise, et dès 1515, au rapport de son panégyriste Mathésius, on lui reprochait ses opinions peu orthodoxes1. « Notre justice n'estque péché »,

1 Voy. ce passage et d'autres analogues dans Döllinger, Reformation, t. III, p. 173-187.

' Voy. Jürgens, t I, p. 674. — Evers, t. I, p. 53, note.

5 KÖSTLIN, Martin Luther, t. I, p. 96.

* Historien, p. 9. Le changement décisif qui se produisit d;ins l'âme de Luther nous semble dater de 1513 ou de 1514. Il dit avoir prêché trois ans à Wittemberg avant d'avoir enseigné sa doctrine en public. (Lettre du 16 octobre 1523. voy. de Wettr, t. II, p. 422.) Cependant nous le voyons exposer ses opinions en chaire dès le commencement de 1517. — D;in> le Pétri a Bceck Aquisgrunum (Aquisgrani, 1620, p. 255), il est rapporté que Luther, longtemps avant d'avoir exposé

avait-il dit dans un sermon prononcé le second jour de Noël (1515); « que chacun se borne donc à accepter la grâce qui lui est offerte par Jésus-Christ '. » « Apprends, mon cher frère, à désespérer de toi-même », écrivait-il le 7 avril 1516 au moine Augustin Georges Spenlein, à Menningen; « apprends à dire : Seigneur Jésus, tu es ma justice et je suis ton péché 2; tu m'as pris ce qui était mien, et tu mas donné ce qui était tien. Ce n'est que par Lui, et par un profond mépris pour toi-même et tes œuvres, que tu trouveras la paix. » « Apprends encore du Christ que puisqu'il t'a adopté, faisant de tes péchés les siens propres, il a aussi rendu sa justice tienne. » 11 était dès lors si fermement convaincu de la vérité de cette doctrine, qu'il y ajoute un anathème : « Maudit soit celui qui ne croit pas ceci 3 ! » Dans une dispute soutenue par lui en 1516 à l'Université, dispute qu'il avait demandé le droit de diriger, bien que ce droit, selon l'ordre établi, appartint à un autre, il émet ses opinions sous une forme absolue et tranchante. 11 soutient entre autres la proposition suivante : « L'homme pèche quand il fait ce qui est en lui, car de lui-même il ne peut ni vouloir, ni penser *. » Dans les vingt-neuf propositions posées par lui pour un candidat au doctorat (août 1517), on lit (quatrième thèse) : « La vérité, c'est que l'homme, n'étant qu'une souche pourrie, ne peut produire que corruption, ne peut vouloir et faire que le mal. » Et dans la cinquième thèse : « 11 est faux que la volonté puisse se déterminer d'un côté plutôt que d'un autre. Ce qui est vrai, c'est que la volonté humaine n'est pas libre, mais captive 5. »

Il commence, pendant le carême de 1517, à exposer ses principes en public. En chaire, il s'échauffe contre « les inutiles bavards qui ont rabâché à toute la chrétienté tant d'inepties, séduisant le pauvre peuple par leurs doctrines, et lui enseignant du haut de leurs chaires qu'on peut former et exécuter un bon dessein, une bonne résolution ». « A dire le vrai, il nous faut abandonner franchement cette espérance, car personne ne peut formuler ni exécuter un bon dessein. Là où n'existe pas de volonté, la volonté de Dieu reste la meilleure °. »

sa doctrine en public, avait coutume de consulter les ouvrages des hérétiques dans les bibliothèques de la ville.

1 LUTHERI Op latina, t. I, p. 57.

* • ...Tu, Domine Jesu, es justitia mea, ego autem sum peccatum tuum. • 3 De Wette, t. I, p. 16-18.

* ■ Homo, quando facit quod in se est, peccat, cum nec velle nec cogitare el se possit. • Op. latina, t. I, p. 235.

5 Op. latina, t. I, p. 315. Luther se demandait avec anxiété quel effet produisaient au dehors des axiomes si étranges. « On les nommera cacaJoxiques », disait-il; « mais pour nous, ils ne sauraient être qu'orthodoxes. » De Wette, t. I, p. 60-63.

9 Sämmtl. Werke, t. XXI, p. 192-193.

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