COURONNEMENT DE CHARLES-QUINT
apostolique1. L'autorité du Pape et celle de l'Empereur étaient, selon lui, d'institution diviDe, et placées au-dessus de toute autre juridiction. Le Pape et l'Empereur avaient, en leur qualité de chefs légitimes de la chrétienté, le devoir spécial d'écarter les hérésies qui pouvaient se glisser parmi les peuples chrétiens, de fonder la paix générale, d'organiser une ligue commune contre le Turc, de réformer les abus, et de remettre toutes choses dans un meilleur état et dans une forme meilleure. Dans la guerre comme dans la paix, les deux puissances devaient rester indissolublement unies, et, par leur concorde, donner à tous les vrais fidèles le gage d'un meilleur avenir2.
Après que l'Empereur eut prêté le serment du sacre, l'archevêque, s'adressant à tous les princes el électeurs présents et à toute l'assistance, leur demanda : « Promettez-vous de vous soumettre à ce prince et seigneur? Vous engagez-vous à fortifier son royaume, à l'édifier par votre fidélité? Promettez-vous d'être obéissants envers ses commandements, selon la parole de l'Apôtre : Que chacun soit soumis à l'autorité? » A quoi tous les assistants, les princes aussi bien que les derniers de l'assemblée, répondirent en chœur : « Oui, nous le promettons! » Le serment du couronnement, contrat réciproque passé entre le souverain et la nation, engageait tous les princes allemands, ceux-là même qui n'avaient pu se rendre à l'assemblée; ainsi le voulait l'antique tradition. On pouvait d'autant plus s'attendre à voir les princes prendre en main la protection de l'Église et de son chef, qu'alors, en Allemagne, les liens ecclésiastiques n'étaient encore déuoués nulle part, et que nulle part la scission religieuse ne s'était encore produite. En effet, quelle qu'eût été la gravité du mouvement excité par les nouvelles doctrines et les écrits incendiaires de Luther et de ses disciples, aucune conséquence pratique n'en était encore résultée; l'ancienne constitution ecclésiastique, l'antique culte chrétien n'avaient subi aucune altération. Même à Wittemberg, la sainte messe était célébrée tous les jours. Il était donc permis d'espérer
1 « Nostre principale intencion a toujours esté d'employer nostre dite puissance au service de Dieu et du Saint Siéjje apostolique, a l'amplification de nostre saincte foy catholique et de la république chrétienne, destruction et ruyne des ennemis et turbateurs du repos et tranquilité des chrestiens et de nostre saincte religion. » Barcelone, 16 août 1519. Lanz, Actenstücke und Briefe, p. 104-105. Dès l'é|)oque des conflits électoraux, Charles avait déclaré que sa plus grande ambition était d'être un jour le témoin de » l'exaltation et de la propagation de la sainte foi ». Voy. Baumgauten, t. I, p. 1 38.
- ( (invention entre Charles-Quint et Léon X.8 mai 1521. Voy. Lanz, AciensiûcUe
und Briefe. Introduction, p. 256--58. — UÖFLrn, Wahl und Thronbesteigung Adrian' s I I,
p. 7-8. « Le papat, ...et l'empeyre », écrit Charles à Adrien (7 mars 1522), • doist estre une même chose unanime des deux. • Lanz, Correspondent, t. I, p. 59.
142 CHARI.ES-QU1NT A LA DIÈTE DE WORMS. 152t.
que les princes et autres Ordres de l'Empire persévéreraient dans les sentiments qu'ils avaient exprimés en 1512, alors qu'ils avaient si hautement déclaré, à la diète de Cologne, leur résolution de maintenir la foi, l'Église romaine et le Saint-Empire romain de nation germanique, affirmant que l'Empire, l'Église, l'Empereur et les princes, unis, engagés réciproquement les uns envers les autres, ne formaient qu'un grand corps, qu'une seule société chrétienne; s'engageant à soulager la papauté de ses charges, et à protéger énergiquement l'Église contre les tendances séparatistes qui commençaient à se produire1.
Après que les questions et les réponses du serment eurent été échangées, le Roi reçut à genoux l'onction sainte sur la tête, la poitrine et les mains; puis on le conduisit dans la sacristie, où il fut revêtu des ornements liturgiques : l'étole, la dalmatique et la chape. On mit à son côté l'épée de Charlemagne ; on lui passa au doigt l'anneau d'or; on lui tendit le sceptre, et le globe impérial fut placé entre ses mains. Enfin les électeurs posèrent sur sa tête la couronne de Charles le Grand. Reconduit ensuite devant l'autel, le Roi y renouvela son serment solennel, el reçut avant la fin de la messe la sainte communion.
Peu de jours après l'auguste cérémonie, l'archevêque de Mayence lut à haute voix, en présence de l'Empereur, un bref papal disant en substance que le Souverain Pontife, ayant approuvé l'élection de l'empereur Charles-Quint, désirait qu'à l'exemple de Maximilien son prédécesseur, il portât dorénavant le titre à' Empereur romain élu*.
D'Aix-la-Chapelle, Charles se rendit à Cologne; c'est de cette ville qu'il annonça à tous ses sujets que la diète d'Empire s'ouvrirait à Worms le 27 janvier, immédiatement après le service divin, solennellement célébré dans la cathédrale ; les états étaient invités à s'y rendre en grand nombre 3.
A l'ouverture de la diète, l'Empereur informa les états qu'étant Allemand de naissance, son premier souci était la situation actuelle du Saint-Empire romain, qui, si Ion n'y faisait promptement cesser le désordre et les troubles, serait infailliblement démembré en l'espace de peu de temps. Aussi s'était-il promis de tout tenter pour venir à son secours; son premier désir était d'y remettre la foi en
1 Voy. Neue Sammlung der Iteichsabschiede, t. II, p. 137. i Voy. Buchuoltz, t. I, p 120. — Roesler, p. 233. 3 Baumgarten, t. I, p. 400-401.
honneur, afin qu'il fût ensuite plus aisé de triompher des ennemis du nom chrétien. Mais il fallait premièrement aviser aux moyens de restaurer le droit, la paix, le bon ordre et la police, et commencer par instituer un conseil de régence chargé d'administrer les affaires en l'absence de l'Empereur; car ce ne serait que par la justice, la paix et le maintien de l'ordre que l'industrie, dans toutes ses branches, pourrait prospérer et s'accroitre. L'Empereur désirait aussi, et cela le plus promptement possible, comme les électeurs l'en priaient instamment, aller recevoir à Rome la couronne impériale; il ferait ensuite tous ses efforts pour reconquérir les terres et principautés ravies à l'Empire. Pour foules ces choses, il réclamait le conseil et l'avis des états; il désirait ardemment voir le droit et la paix rétablis, et les attaques à main armée, pratiquées sur les routes, entièrement abolies, car il les avait dans une aversion particulière, et ne pouvait les tolérer plus longtemps1.
Ce n'était pas dans un but intéressé qu'il avait ceint la couronne, déclara-t-il dans un message postérieur. 11 ne s'était pas proposé, en acceptant l'Empire, d'étendre son royaume, ses possessions héréditaires, et de grossir ainsi ses revenus; s'il avait désiré la suprême couronne, ce n'était que par amour pour la nation allemande et pour le Saint-Empire, « auquel, en gloire, beauté, pouvoir et force, aucune monarchie de la terre n'était comparable, mais qui malheureusement, et pour dire le vrai, n'était plus que l'ombre de lui-même, et ne ressemblait plus en rien à ce qu'il avait été jadis2 ». « 11 espérait, grâce à ses alliances, aux ressources de ses possessions particulières, pouvoir lui rendre son antique splendeur. S'il réussissait, il n'aurait pas seulement à s'en féliciter en qualité de chef temporel de la chrétienté, de prolecteur et défenseur de l'Église et du Pape : le bénéfice de ses efforts reviendrait surtout à la nation, et profiterait à tous, contribuant aussi au rétablissement de la paix et du droit. » Son désir, sa volonté, pourvu que les états lui prêtassent fidèle assistance et loyal secours, était de relever la gloire du Saint- Empire. Il était prêt à exposer dans ce but sa vie et ses biens; il
1 * Proposition du lundi après la Conversion de saint Paul. (28 janvier 1521.^ Archives de Francfort, Hekhttagsaktcn, t. XXXIV, fol. 1-5.
* Il eût d'ailleurs été absolument impossible à l'Empereur de ■ remplir sa bourse » à l'aide des revenus que lui fournissait alors l'Empire, car ces revenus ne s'élevaient pas au-dt^sus de 13,000 florins (et cela depuis Si;;ismond). Voy. Frankforts Ileicliscorrespondenz, t. I, p. \i'2. Voy. ce que Peutinger disait à ce sujet à l'ambassadeur vénitien Contarini. (Alberi, sér. I, vol. II, p. 20.) .Jamais Charles n'a profité pour lui-même des revenus de l'Empire. Jamais non plus il ne songea à agrandir ses propres possessions par l'annexion de territoires allemands. Au contraire, on le voit abandonner le gouvernement de ses pays héréditaires à son frère Ferdinand, et, pendant son règne, défendre plus d'une fois les intérêts allemands au moyen des ressources que lui fournissent ses propres États.
se proposait de gourverner avec équité, et de travailler utilement au bouheur de tous, secondé par des conseillers braves, intelligents et pieux. Il considérait son honneur, sa dignité, comme l'honneur et la dignité des états eux-mêmes. Il était donc juste que les Ordres, dans leurs délibérations, se montrassent soucieux « de voir la grandeur, la suprématie de l'Empereur universellement reconnues, et cela non-seulement en Allemagne, mais aussi à l'extérieur, afin que nous et eux obtenions le respect général. Il n'était pas nécessaire que l'Empire eût beaucoup de maîtres; un seul suffisait, comme le voulait l'antique tradition '. »
Les discussions de la diète eurent pour premier objet l'établissement du conseil de régence, qui, dans les vues de l'Empereur, devait fonctionner pendant qu'il serait éloigné de l'Allemagne. Relativement à cette question, les états annoncèrent à Charles qu'ils s'apprêtaient à lui remettre un projet où il pourrait tout de suite reconnaître de quelles bonnes intentions ils étaient animés. Sa Majesté s'apercevrait bien vite en en prenant connaissance que les Ordres ne visaient qu'à relever la gloire de l'Empire et à augmenter le respect dû à l'Empereur, qu'ils regardaient et vénéraient « comme leur légitime souverain et seigneur, désirant vivement sa gloire et sa prospérité, souhaitant fort d'en être les témoins, et de voir l'Empereur surpasser en gloire et en prospérité tous les souverains de l'Europe2 ».
Mais lorsque Charles eut examiné le plan de gouvernement proposé par les princes électeurs, il put croire « qu'ils n'avaient voulu que se railler de la majesté impériale ». En effet, les oligarchiques, sous un si jeune souverain, avaient cru le moment favorable pour accaparer à leur profit le pouvoir exécutif, se flattant de pouvoir ensuite traiter à leur guise les autres corps de l'État3. Dans leurs exigences ambitieuses, ils allaient encore au delà de l'ordonnance gouvernementale édictée jadis à Augsbourg sousMaximilien (1500) K. Le nouveau conseil de régence devait, même lorsque le Roi serait en Allemagne, exercer toute autorité, et, selon l'expression fort juste d'un délégué des villes, « soulager entièrement Sa Majesté du fardeau du pouvoir ». Charles, indigné, s'écria « qu'en vérité on semblait le considérer comme trop jeune encore pour gouverner! Cependant, n'avait-il pas été élu à l'unanimité des suffrages, et par
1 Lundi après Oculi (4 mars 1521). Olenschugeh, Erläuterungen, Urkundenbuch, 15-19. Archives de Francfort, fieichsiagsalctcn, t. XXXIV, fol. 35b, 59.
2 * Jeudi après Oculi (7 mars). Archives de Francfort, Reichstag saktcn. t. XXXIV, fol. 60-64. Waltz, 26, note 5.
3 Voy. le mémoire du duc Guillaume de Bavière, 9 février 1521. Jörg, 8. * Voyez notre premier vol., p. 510-511.
conséquent n'avait-il pas été déclaré majeur? Or, lorsqu'on est majeur, on n'a besoin ni de curateurs, ni de tutelle. » 11 ne convenait point « à sa dignité, à son aulorité, à la considération à laquelle il avait droit, qu'étant en personne dans l'Empire, le conseil de régence eût en main l'administration et le pouvoir. 11 ne souffrirait jamais que l'autorité, que la dignité royale, qui jusque-là avaient été prêtées ou reconnues à ses prédécesseurs par les lois divines et humaines et par les coutumes du pays, fussent en rien diminuées en sa personne '. »
Après de longs débats, il fut décidé que le conseil de régence ne fonctionnerait que pendant l'absence de l'Empereur, et n'aurait, dès l'arrivée de Charles dans l'Empire, < d'autre titre que celui de conseil ». L'Empereur, dès ce moment, devait lui assigner à l'intérieur un cercle particulier d'activité. Dans les questions encore en suspens, le conseil conserverait la première autorité; mais dans les affaires qui surviendraient l'Empereur étant présent, rien ne pourrait être traité sans l'assentiment du souverain. En l'absence de Charles, le conseil de régence était investi de la toute-puissance, devenait l'organe suprême et central du pouvoir pour toutes les affaires intérieures, et se constituait en tribunal souverain; l'administration, la surveillance générale, tout lui était remis; il avait aussi mission de régler les questions de féodalité, mais toutefois l'Empereur se réservait le droit de donner l'investiture des grands fiefs, et de prononcer en dernier ressort dans les discussions qui pourraient survenir à ce propos. La décision prise alors au sujet de la justice ecclésiastique devait par la suite avoir de très-graves conséquences : le conseil de régence fut chargé de l'exercer, et d'agir en qualité de « défenseur autorisé de la foi ». Le lieutenant impérial et vingtdeux membres devaient composer le conseil. Charles avait droit à la nomination de quatre d'entre eux : deux en sa qualité d'empereur d'Allemagne, deux comme souverain de l'Autriche et de la Bourgogne. Le choix des autres conseillers était abandonné aux états. Au lieu de s'intituler comme du temps de Maximilien : « Conseil royal et du Saint-Empire », l'Empereur exigea que le nouveau pouvoir prit le nom de Conseil de l'Empereur dans le Saint-Empire romain. Les conseillers, au lieu de prêter serment comme autrefois à l'Empereur et à l'Empire, n'eurent plus à le prêter qu'à l'Empereur. Nuremberg fut choisi pour siège du gouvernement pendant les dix-huit mois qui allaient suivre; la Chambre impériale devait aussi tenir ses séances dans cette ville pendant le même espace de temps s.
1 HaUPPRECHT, Staatsarchiv, 4b, p. 112-117.
' Pour plus de détails, voy. Wynkken, p. 581-628.