ÉRASME POUR ET CONTRE LUTHER
son diocèse, et comprenait assez l'obéissance plus parfaite qu'il devait au suprême représentant de Jésus-Christ sur la ferre. Auparavant, lorsqu'on était encore libre de prendre parti pour ou contre Luther, jamais il ne s'était rangé à son opinion, jamais il ne l'avait pris sous sa protection '. Telles avaient été les assurances officielles d'Érasme; mais chez l'Électeur, il avait tenu un langage fort différent. Interrogé par Frédéric sur la question de savoir si Luther avait erré dans ses écrits et dans ses prédications, il avait commencé par sourire; puis, au rapport de Spalatin, il avait répondu : « Luther a fait deux lourdes fautes : il a attaqué la couronne des papes et le ventre des moines 2. » 11 s'était ensuite exprimé si favorablement sur la doctrine de Luther que le conseiller et chapelain particulier de l'Électeur, Spalatin, l'avait pressé de mettre par écrit quelques-unes de ses appréciations. Érasme, pour lui complaire, avait écrit ses Axiomss, où il disait entre autres choses que la guerre commencée contre Luther n'était entretenue que par les ennemis des lettres; qu'elle provenait d'une présomption tyrannique; que les chrétiens bons et justes, les vrais amis de la sainte Écriture n'étaient nullement choqués des doctrines de Luther; que la bulle, au contraire, les scandalisait grandement; Luther en avait appelé avec raison au jugement d'hommes impartiaux; le monde était altéré de vérité évangélique; il était répréhensible de s'opposer, dans un esprit de haine, à un pareil élan, et l'Empereur, au début de son règne, aurait grand tort de se rendre impopulaire en adoptant des mesures de rigueur3. Ce n'était point de par l'autorité ecclésiastique, c'était par quelques hommes impartiaux, éclairés, qu'Érasme voulait voir résoudre les questions soulevées par Luther. De l'Empereur, à son avis, « il y avait peu à attendre, car il était assiégé de papistes4 ». Tremblant que son manuscrit ne vint à tomber entre les mains du légat, Érasme s'était hâté de le redemander dès le lendemain à Spalatin, et celui-ci, trèsattaché aux idées nouvelles, eut alors bien sujet de s'écrier ironiquement : « Voyez avec quelle hardiesse Érasme se prépare à confesser la vérité évangélique! « Mais bien que Spalatin eût rendu le manuscrit à Érasme, les Axiomes furent livrés à l'impression, au grand déplaisir de leur auteur. Aussi, peu de jours après son entre-
1 Voy. Stichart, p. 328-331. Le 12 mai 1521, il écrivait à Juste .tonas: «...ad primuin ijustum opusculorum, quae l.utheri nomine prodire cœperant, plane vereliar ne res exiret in lumultum ac publicum orbis dissidium. ■ Op. III, p. 639, ép. 572.
- OEuvres posthumes de Spalatin, p. 161.
3 AXJOmata Erasmi, l.utheri Op. latina, t. V, p. 241-242.
4 • Olim Krasmus scripit, nihil esse spei in Carolo, sophislis et papistis obsesso. • Luther à Spalatin, 27 février 1531; de Wette, t. I, p 562.
tien avec l'Électeur, Érasme avait-il écrit à un ami dans l'espoir de se mettre à couvert : « Pour plus d'un motif, j'ai toujours refusé de me mêler en rien à la querelle luthérienue ' ! »
« Erasme est un ennemi plus redoutable que Luther », disait Aléandre; « c'est le véritable père de la nouvelle hérésie*. »
L'Electeur, après son entretien avec Érasme, avait fait répondre aux nonces qu'il lui était impossible de souscrire à leur demande, Luther en ayant appelé. D'ailleurs, il était à présumer qu'un nombre considérable de chrétiens, savants ou ignorants, prêtres ou laïques, étaient déjà acquis au parti luthérien. La doctrine, les sermons, les écrits de Luther n'avaient pas été assez examinés et discutés pour qu'on eut le droit de les détruire. Le plus sage, selon lui, serait de faire comparaître l'accusé, protégé par un sauf-conduit, en présence de juges impartiaux et éclairés 3. Frédéric avait parlé dans ce sens aux conseillers les plus écoutés de l'Empereur, le seigneur de Cliièvres et le comte Henri de Nassau. Le 28 novembre, Charles- Quint fit parvenir à l'Électeur l'ordre d'amener Luther avec lui à la diète de Worms, où il aurait à s'expliquer devant les états; Frédéric, jusqu'à ce moment, devait l'empêcher de rien publier d'injurieux pour le Pape et le Siège apostolique4. Mais après que Luther, le 10 décembre, eut brûlé en grande pompe la bulle du Pape et les livres de droit canon, Charles-Quint révoqua cet ordre. Luther avait été encouragé à cet acte par Jean-Frédéric de Saxe, qui, le 20 décembre, lui exprimait toute sa gratitude de voir qu'en dépit de la condamnation du Pape, il continuait à prêcher et à écrire comme auparavant. Il avait l'intention, lui écrivait-il, de lui en témoigner sa satisfaction par ses bonnes grâces 5.
Luther, avec une infatigable ardeur, continuait à exciter le peuple contre le chef de la chrétienté. Dans son sermon pour le jour de
1 Voy. Stichaut, p. 327. H écrivait au recteur de l'Université de Louvain : « Personne ne m'a jamais entendu approuver la doctrine de Luther. Je n'ai pas même pris la peine de lire ses livres, à l'exception de quelques pages; encore les ai-je dégustées plutôt que lues. Dans vos disputes avec Luther, je me suis tenu constamment du bon côté. Lorsque les livres du docteur furent brûlés, personne ne m'en a vu affligé. J'ai écrit et dit beaucoup de choses en particulier dans le dessein de corriger l'extrême acrimonie de ses écrits, et là-dessus on m'appelle luthérien. . — Stichaut, p. 331.
1 Voy. plus haut p. 14, note 2. « A Colonia, dove fu (rovato Erasmo la notte andar ad pervertir li Elettori et far el peggio che lui potea... » « Erasmo il grand fundamento di queola heresia. » Rapport d'Aléandre dans Friedrich, p. 115-1 16. — Balan, 101-102. — Briegeu, p. 52-54.
1 Luiheri Op. latina, t. V, p. 2 U -248. Le nonce avait même eu de la peine à obtenir une audience de l'Électeur, et cependant il l'avaii réclamée au nom du Souverain PODtife ". — Voy. FÖR8TEMANN, -Voies Urhundenbuch, t. I, p. 32.
'MUILEB, Staalscabinct, t, VIII, p. 279-281.
s Bukkardt, Luther» liriefwcchul, p. 35-36.
l'Epiphanie (1521), il compare le Pape au roi Hérode, « qui, l'âme pleine d'hypocrisie, ose feindre d'adorer Jésus-Christ, tandis qu'en réalité il ne songe qu'à lui tordre le cou ». « Le gouvernement du Pape et le royaume du Christ sont aussi opposés l'un à l'autre que l'eau et le feu, le démon et l'ange '. » « Le Pape », dit-il dans un écrit publié en allemand (l,r mars), » est pire que tous les démons réunis, car il condamne la foi, ce qu'un démon n'a jamais fait. Et parce que je le nomme le plus grand homicide qu'ait supporté la ferre depuis le commencement du monde, l'assassin à la fois des corps et des âmes, je suis, Dieu merci, un hérétique pour Sa Sainteté, et aux yeux de ses papistes. » Luther, dans le même écrit, rejette de nouveau les conciles, et particulièrement celui de Constance, « où le saint Évangile fut condamné avec Jean Huss, tandis que le dragon infernal lui était substitué ». « Mais saint Jean a osé trop peu > , continue-t-il; «il n'a fait que commencer à prêcher l'Évangile. J'ai fait cinq fois plus que lui, et cependant je tremble d'avoir encore été trop timide. Jean Huss ne nie pas que le Pape ne soit la première autorité du monde; il se borne à affirmer que bien qu'un mauvais pape ne fasse même pas parlie de la sainte chrétienté, parce que tous les membres de l'Église doivent être saints, ou du moins travailler à le devenir, il tient qu'il faut tolérer ce mauvais pape comme on doit supporter les tyrans. Au lieu que moi, si saint Pierre lui-même siégeait aujourd'hui à Rome, je continuerais à nier que son autorité soit de droit divin, et que Dieu l'ait établi au-dessus des autres évoques. La papauté n'est qu'une invention humaine, Dieu n'en sait rien. Toutes les décrétales du Pape sont contraires au Christ, elles sont écrites sous l'inspiration du mauvais esprit, et je les ai brûlées avec joie*. » Mais ses livres, à lui, ne devaient être ui brûlés, ni interdits; sa doctrine avait-elle été discutée, trouvée en faute? « D'ailleurs, quand bien même tout le genre humain se rangerait du côté du Pape et des bulles % dit-il dans son Instruction pour les fi de les qui se disposent à la confession, « le Pape et les bulles condamnent si manifestement l'Évangile et la foi, que, loin de leur obéir, il faut les brûler et les détruire3. »
1 Sammtl. Werke, t. XVI, p. 39-40.
* I» a n s l'écrit intitulé : Grund und l'rsach aller Artikel so durch die römische Bulle unrechilich verdammt worden Sämmtl. Werke, t. \'\IV, p. 96, 134-140. On se servit aussi pour combattre la papauté du Passional Christi und Antichristi ; Luther en fournit le texte, et Lucas Cranach les gravures. L'idée première de ce parallèle entre Jésus-Christ et le Pape a élé prise dans une ancienne poésie latine, Antithetîs Christi et Anteehritli, per Conr. IVucer. Vov. KnàVKE, dans le Zeitschrift fur die gesammte lutherische Theologie und Kirche, t. XXXII, p. 70-73.
3 Sammtl. ll',rke, t. XXIV, p. 203-207. Dans cette Instruction, : ulher déchire que celui qui lient sa doctrine pour orthodoxe ne doit pas obéir a son confesseur dès que ce confesseur exige la remise des écrits luthériens Que si le confesseur
Dans tous les écrits publiés par Luther à cette époque, il se pose en homme qui a complètement rompu avec l'Église. Il rejette la tradition chrétienne, l'autorité de l'Église; il émet sur les rapports de l'homme avec Dieu de nouveaux dogmes, qui, de son propre aveu , étaient demeurés cachés depuis le temps des Apôtres. Ses doctrines sur le sacerdoce universel et la société chrétienne, principes sur lesquels il entend baser la nouvelle union des fidèles, sapent jusqu'en leur racine tout l'ensemble de la constitution de l'Église; selon lui, l'Église doit rompre avec le passé dans sa doctrine, ses sacrements, son culte, ses institutions. Jadis on désirait la voir se réformer dans son chef et dans ses membres; mais Luther, allant plus loin, réclame sa complète dissolution, et veut qu'elle exécute elle-même le décret de sa propre déchéance '.
Et comme toujours, tout ce qu'il avance est à ses yeux vérité d'Evangile, vérité indubitable. Aussi ne pouvait-il être question avec lui d'aucune espèce d'accommodement. Tous les essais de conciliation devaient nécessairement échouer.
Ils échouèrent en premier lieu à la diète de Worms s.
insiste, et que le pénitent ne puisse obtenir l'absolution qu'à la condition de se soumettre, il doit laisser au prêtre son absolulion, et quitter celui qui, à l'imitation de Lucifer, est assez téméraire pour outre-passer les devoirs de sa charge et de son état, et pour prononcer les jugements de Dieu, scrutant ce qui est caché dans le fond des cœurs, sans en avoir le droit. Si le confesseur refuse d'absoudre le pénitent, celui-ci doit néanmoins se retirer content, satisfait et sûr de son pardon, puisqu'il s'est confessé et a demandé l'absolution. Dans un cas semblable, il faut considérer le confesseur comme un larron et un brigand, qui prend et retient ce qui est à nous. En pareille circonstance, nous pouvons avec joie et sans nulle crainte nous regarder comme absous devant Dieu, et venir sans nul scrupule recevoir ensuite le Saint Sacrement ! Mais si le prêtre, allant plus loin, refusait le sacrement de l'autel à celui qu'il n'a pas absous, il faut le prier humblement de revenir sur sa décision, car il faut toujours agir humblement envers le démon et ses œuvres, et témoigner une foi à toute épreuve. « Et si cela ne te sert de rien auprès de ton confesseur, laisse là le sacrement, le prêtre, l'autel et l'église, car la parole divine condamnée par la bulle est avant toute autre chose indispensable à l'âme, au lieu que tu peux te passer du sacrement. Jésus-Christ, véritable évêque, saura bien te nourrir lui-même spirituellement de son sacrement. »
1 Voy. Dollinger, Kirche und Kirchen, p. 67. Luther eût voulu que l'Église se débarrassât de ses primats et de son épiscopat, qui d'après lui ne servaient qu'à troubler l'harmonie établie entre les peuples. La simple prédication devait remplacer le culte d'adoration et de sacrifice. Ceux-là seuls qui restaient ignorants du véritable principe de la doctrine protestante et ne comprenaient point la portée du mouvement qui se produisait, pouvaient songer à une entente, à une réconciliation même partielle avec lui.
' Sur les délibérations religieuses de Worms, consultez les ouvrages suivants : Stf.ITZ, Die Melanchthorit und Luther Herbergen zu Francfort am Main. Francfort, 1861. Dans l'Appendice, p 47-62, on trouvera les dépêches du délégué de Francfort, Philippe de Kursiemberg, et d'autres actes tirés des archives de Franrfort. (Malheureusement, il n'est pas rare d'y rencontrer des fautes d'impression.) — Hennés, M. Luther' s Auf enthalt in Worm*, 1521. Mayence, 1868. — Waltz, Der Wormser
Dès la première réunion générale des états (13 février 1521) ', Aléandre donna lecture à l'assemblée d'un bref papal où l'Empereur était requis, si l'unité de l'Église lui était chère, de donner force de loi, par un édit général, à la bulle d'excommunication. Dans un discours qui dura plus de trois heures, Aléandre démontra que la doctrine du moine augustin non-seulement ébranlait l'Église jusqu'en ses fondements, mais encore, au point de vue social, renfermait les germes les plus subversifs. Jadis les Bohèmes, s'appuyant soidisant sur l'Évangile, avaient détruit toute obéissance, anéanti toute discipline; cette œuvre de destruction, Luther el ses auxiliaires voulaient la reproduire en Allemagne. Luther avait été jusqu'à dire, dans l'un de ses écrits, qu'il fallait tremper ses mains dans le sang des prêtres. « Quelques-uns sont d'avis de faire comparaître Luther à Worms, et prétendent qu'il serait juste de lui permettre de s'expliquer. Mais comment entendre les raisons d'un homme qui déclare ouvertement ne vouloir se laisser enseigner par personne, fût-ce par un ange descendu du ciel, et se vante de désirer l'excommunication? Luther en appelle au concile, et déclare en même temps qu'il méprise les conciles, et que celui de Constance a condamné injustement Jean Huss. Les essais de conciliation, les négociations entamées avec lui, les moyens suggérés par l'indulgence, tout a été inutile, el Luther n'en est devenu que plus arrogant. Il ne reste donc qu'un suprême moyen à employer : c'est de porter contre lui la sentence du ban d'Empire, qui, suivant la constitution allemande, est la conséquence obligée de l'excommunication2. »
Le discours d'Aléandre fit une impression profonde sur tous les assistants.
Se conformant à l'injonction du Saint-Père, l'Empereur soumit aux états l'édit qu'il se proposait de publier contre Luther et ses adeptes. Luther, disait ledit, attaque de la manière la plus violente, par ses prédications et ses livres, le Siège apostolique, les décisions des conciles, la foi et l'unité de l'Église. Malgré l'indulgence dont on a usé envers lui. il persiste audacieusement dans ses erreurs. Abusant du caractère sacerdotal dont il est revêtu, il trompe la simple cré-
Reichstag und seine Beziehungen zur reformatorischen Bewegung, dans les Forschungen zur deutschen Geschichte, t. VIII. p. 23-44. — Maurenbrecher, Der Wormter Heichstag von 1521, dans les Studien und Skizzen, p, 241-275. Les dépêrhes du légat Aléandre sont aussi extrêmement intéressantes.
1 Voy. la lettre de Phil. de Furstemberf; dans Steitz, p. 47.
* Voy. Förstemann, t. I, p. 30-35. Aléandre n'avait pas préparé son discours. C'est d'après ses notes et les instructions qui lui avaient été données que Palavicini a composé plus tard, en l'amplifiant à sa guise, le prétendu discours du légat. Palavicini, Hist. Conc. Trid., t. I, cap. xxv. — Voy. Buchiioetz, t. I, p. 345. Aléandre, dans ses dépêches à Rome, note à plusieurs reprises l'heureuse impression produire par se» discours.
dulité du peuple; il l'entraîne dans de nouvelles et condamnables hérésies, il l'excite au refus d'obéissance, et même au meurtre, et désigne à sa haine le Pape, le clergé et toutes les autorités constituées. Une telle attitude intéressant souverainement la foi, le Pape, comme sa fonction lui en donnait le pouvoir, avait, à plusieurs reprises, sommé Luther de comparaître à Rome. Mais voyant que, loin de se mettre en demeure d'obéir, il continuait à enseigner les doctrines les plus opposées à la croyance de l'Eglise et aux décisions des conciles, le Pape l'avait déclaré hérétique, et, comme tel, l'avait frappé d'excommunication. Suprême défenseur temporel de la chrétienté, guidé aussi par ses propres sentiments de religion, l'Empereur était fermement résolu à protéger, à sauver par tous les moyens en son pouvoir, la sainte foi, les décisions et les définitions de l'Église et des Pères, le Pape et le Siège apostolique. Demander de nouvelles explications à Luther n'était ni convenable, ni nécessaire. S'il refusait d'abandonner son entreprise et de se rétracter, il fallait s'assurer de sa personne. L'Empereur ordonnait donc que ses écrits, sous peine du ban, fussent interdits dans tous les territoires de l'Empire; il exigeait qu'ils fussent brûlés et détruits, puisqu'ils ne visaient qu'à ruiner la foi et qu'ils excitaient le peuple à la révolte et même au meurtre, conduisaient au mépris de toute autorité ecclésiastique ou temporelle, et nuisaient grandement au bien public. Les partisans ou protecteurs de Luther seraient considérés à l'avenir comme coupables du crime de lèse- majesté, et punis en conséquence1.
Les princes et électeurs discutèrent sept jours durant ledit impérial, et l'on en vint à son sujet à de si furieux débats que l'électeur de Saxe et Joachim de Brandebourg furent sur le point d'en venir aux mains3. Enfin les princes parvinrent à se mettre d'accord, et répondirent à Charles-Quint qu'évidemment il eût pu, sans les consulter, lancer contre Luther l'arrêt en question, mais qu'en agissant ainsi il eût risqué de provoquer en Allemagne un terrible incendie. Ils se déclaraient prêts et disposés, de concert avec l'Empereur, à ne rien épargner de ce qui pourrait contribuer au bien de l'Église et de l'État; mais ils se croyaient obligés de rappeler au souverain quels pensées, rêves et désirs les prédications, les doctrines
1 FÖRSTEMANN, t. I, p. 55-56. — Steitz, p. 53-55.
s ■ ...Liprincipi per sette giorni consultorono con lanta controversia, che le duc Saxone et eJ marchese Brandenburgh vennero quasi ad manus, et sarebbe fatto, se non se fusse messo de meggio Saltzburgh et altri che vi erano, quod a primordiis Klectoratus ad hac usque tempora dicono tutti mai esser più accadulo, con stupore omnium et pericolo di qualche grande tumulto. » Dépêche d'Aléandre du 27 février 1521, dans Balan, p. 72. — Friedrich, p. 105. — Brieger, p. 70.
et les écrits de Luther avaient fait naitre parmi le peuple. Quels fruits porteraient ces germes dangereux, si, sans entendre Luther et sans le faire comparaître devant la diète, on prenait eu vers lui le parti de la rigueur ' ? Les princes proposaient de le mander à Worms, de l'y faire accompagner par une sûre escorte chargée de le conduire et de le ramener dans le lieu de sa détention après les interrogatoires, puis de faire choix de quelques juges compétents, éclairés, ayant mission, non de discuter avec lui, mais simplement de lui demander s'il persistait, oui ou non, à soutenir les écrits publiés sous son nom et contraires à la sainte foi chrétienne. Dans le cas où il se montrerait disposé à se rétracter, ses juges l'entendraient sur les divers points de sa doctrine, et décideraient selon l'équité; mais s'il répondait, au contraire, que sur tous ou sur quelques articles de foi définis et tenus pour dogmes par l'Église et les saints Pères, il maintenait ses opinions personnelles, les électeurs, les princes, les Ordres réunis, de concert avec Sa Majesté Impériale, sans plus longue hésitation et s'en tenant à ce que leurs pères et ancêtres dans la foi avaient toujours tenu pour vrai, ne songeraient plus qu'à prêter main-forte à la sainte religion du Christ. L'Empereur donnerait à cet effet les ordres nécessaires, et ferait publier son édit et sa sentence dans tout l'Empire.
" Mais les états », disaient en terminant les auteurs de l'adresse, « en soumettant leur avis aux réflexions et au bon plaisir de Sa Majesté, la suppliaient très-humblement de daigner se souvenir des charges du Saint-Empire, de ses justes griefs envers le Saint-Siège et des nombreux abus dont il avait à se plaindre, afin qu'il y soir remédié par des mesures équitables*. •
L'Empereur, ayant pris connaissance des représentations des états, demeura extrêmement circonspect et < strictement orthodoxe dans sou attitude ». li recommanda aux Ordres de ne pas confondre la question luthérienne, qui intéressait directement la foi, avec les griefs particuliers que le Saint-Empire pouvait avoir contre la cour romaine. Il se proposait d'écrire au Pape touchant les abus; il espérait parvenir à faire disparaître ceux <jui existaient réellement , priant les états de les lui signaler3 et de lui donner leur appréciation et leur avis sur les plaintes que l'Allemagne croyait avoir à formuler contre le Siège apostolique et le clergé. L'Empereur exami-
1 Le 16 février 1521, Christophe Scheurl écrivait à Hector l'orner: • Communes amiei scribunt (de la diète de Worms), rem respeciarc ad incredibilem seditionem, si d. Martinus inauditus et non revictus condemnetur, nec déesse, qui hune contra quoscunque defendere retint et possint. - Briefbuch, t. Il, p. 124, 126. « ...Rem spectaread incredibilem seditionem populärem contra clericos. •
' Dans 1 onSTEMANN, t. I, 57-58. — Steitz, 56-57.
1 Voy. EÜRSTEMANN, t. I, p. 58.
nerait ensuite un à un tous ses griefs, et, de concert avec les Ordres, aviserait à les faire disparaître. Mais sur les décrétâtes et sur l'autorité du Pape, nulle discussion n'était admissible, et Charles, en ces matières, ne regardait pas la diète comme un corps compétent. Si vraiment, ajoutait-il, les états désiraient faire comparaître Luther en leur présence, il ne serait besoin que de lui adresser une seule question : Était-il, oui ou non, l'auteur des livres condamnés? S'il les reconnaissait pour siens, mais se montrait disposé à les rétracter, l'Empereur s'emploierait auprès du Pape, afin que le Souverain Pontife, levant l'excommunication, l'admit de nouveau dans la communion des fidèles; si au contraire il s'obstinait dans ses erreurs, il ne resterait autre chose à faire que de le traiter en hérétique, et de procéder immédiatement contre lui '.
C'est dans cet esprit que fut rédigée la citation impériale adressée à Luther (6 mai 1521). L'Empereur le sommait de comparaître à Worms en personne, afin d'y fournir des explications sur sa doctrine et ses écrits. « Tu n'as à redouter ni embûche, ni mauvais traitement », lui écrivait-il; « notre escorte et notre sauf-conduit te protégeront. Nous comptons sur ton obéissance; si tu nous la refusais, tu encourrais aussitôt la rigueur de nos jugements. »
L'Empereur ayant interrogé les états sur ce qu'il conviendrait de faire si Luther, ne se fiant pas au sauf-conduit impérial, refusait de se rendre à Worms, ou bien, une fois en présence de la diète, ne consentait pas à se rétracter, les états répondirent qu'en ce cas il ne resterait plus qu'à le regarder comme hérétique, et à le traiter comme tel. « Plaise à Dieu », écrivait Aléandre au Pape, « que la présence de Luther à Worms soit utile à la paix et au repos de l'Église! »
Pendant ce temps, le confesseur de l'Empereur, Jean Glapion, Franciscain austère, se donnait toutes les peines imaginables pour déterminer Frédéric de Saxe à arrêter Luther dans la voie révolutionnaire où il s'engageait de plus en plus. Il le conjurait de permettre ainsi à la réforme, telle que l'entendait l'Église, de s'effectuer. 11 avait déclaré à l'Empereur, mandait-il à Frédéric, que Dieu le châtierait sévèrement, lui et tous les princes chrétiens, s'il ne songeait, de concert avec ces derniers, à écarter de l'Église les nom-
1 Aléandre adresse à plusieurs reprises les plus grands éloges à l'Empereur. Le Pape, écrit-il, devait tout faire pour lui complaire, car plusieurs de ses conseillers inclinent à faire servir la question luthérienne à des intérêls politiques. C'est dans cette pensée « qu'ils temporisent, afin d'amener le Pape à consentir à une alliance contre le roi de France ». Les dépêches d'Aléandre contiennent à ce sujet quelques passages importants. Voy. Maurenbrf.cher, Studien und Skizzen, p. 263-264. — Lanz, Aclensliicke und Briefe, Introduction, p. 262; Evers, cahier 7, p. 158.
breux et criants abus qui s'y étaient introduits. Luther était le fléau de Dieu, envoyé par le Seigneur pour châtier les iniquités des hommes1. L'Église, ajoutait Glapion, pourrait recueillir de bons fruits de quelques-uns de ses écrits, pourvu que Ton prit soin de pousser dans le port toutes les bonnes marchandises de son bagage; mais un chrétien ne pouvait admettre ses doctrines, surtout celles sur le sacerdoce universel et sur l'abolition de l'autorité ecclésiastique. Glapion assurait que la lecture de la Captivité babylonienne de l'Eglise lui avait causé tant de douleur qu'il n'eût pas souffert davantage si quelqu'un l'eût fustigé avec des lanières de la tête aux pieds. La Bible, si constamment invoquée par Luther, était, disait-il, semblable à de la cire molle que l'on peut tirailler et étendre en tous sens. Dès qu'un homme se croyait autorisé à fomenter l'erreur et l'hérésie, il pouvait très-aisément, avec quelques textes de la Bible, démontrer des choses beaucoup plus singulières que les principes avancés par Luther. Glapion signalait avec détail les articles que Luther aurait à rétracter avant de travailler avec les catholiques à une réforme que pourrait approuver l'Église, réforme pour laquelle l'Empereur se montrait extrêmement zélé. Si par malheur la vraie réforme catholique échouait, et si le désordre, la guerre et la révolte continuaient à être excités en Allemagne, « songeons », disait-il, « au grand sujet de joie que nous donnerions aux souverains envieux de France, d'Angleterre et des autres pays* ».
Glapion traita ces points et beaucoup d'autres avec le chancelier de Saxe Brück, car il ne put jamais obtenir une audience de l'Électeur3.
Luther, à qui l'on avait communiqué les opinions du Franciscain, écrivait à Frédéric le 19 mars : « .le suis prêt à témoigner à l'Église romaine le respect le plus humble, et à ne lui rien préférer au ciel et sur la terre, si ce n'est Dieu même et sa sainte parole; aussi me
1 ■ ...Ut muledicat hominibus et ut si flagellum propter peccata. • 8 ■ ...Visis bellis intestinis inter nos, qua; vidèrent utique libentissime et nihil libentius. • Sur Glapion, voy. Baumgwiten, t. I, p. 390-391.
3 Sur les négociations de Glapion avec Brück, voy. Forstemann, t. I, p. 36-54. — Maurenbuecher, Studien und Skizzen, p. 258-261. — « Les propositions de Glapion renferment tout le programme de la politique impériale. D'un côté, il fait ressortir la nécessité dune réforme religieuse; il avoue que les prédications de Luther pourraient la servir, mais, d'autre part, il maintient avec fermeté la tradition, les antiques fondements de l'É;;lise, se séparant complètement des nouveautés prêchées par Luther et les tenant pour hérétiques. Il pensait pouvoir réussir à mettre à profit, pour le bien général de l'Église, les récriminations de Luther, tout en écartant soigneusement le poison de l'hérésie. Si sa tentative eilt réussi, la scission religieuse eût peut-être été évitée, et une heureuse réforme se serait accomplie. < Mais, à en croire Maurenbrecher, la civilisation générale en eût été retardée, et la non-réussite de ce plan doit être considérée • comme un grand bonheur pour l'hum;inité ■.
rétracterais-je volontiers là où mon erreur me sera clairement démontrée1. » Mais cinq jours plus tard, il tenait un langage tout différent dans une lettre adressée à un ami (24 mars 1521) : « A Worms », écrivait-il, « on met tout en œuvre pour me décider à rétracter beaucoup de points de ma doctrine. Or voici quelle sera la teneur de ma rétractation : Jusqu'à présent, j'ai appelé le Pape le représentant de Jésus-Christ; maintenant je me rétracte, et je dis : Le Pape est l'ennemi de Jésus-Christ, le Pape est l'apôtre du diable *. »
Aléandre reconnaissait aussi bien que Glapion la nécessité des réformes. Il conjurait le Pape d'abolir les trop nombreuses réserves et dispenses papales; il réclamait l'observation des anciens concordats, la cessation de tous les graves abus qui déshonoraient la cour romaine, le rétablissement en tous lieux de la discipline ecclésiastique3; il demandait qu'on mit un frein à la rapacité des « chasseurs de bénéfices ». « La plus grande pierre de scandale pour les pauvres âmes », avouait franchement le duc Georges de Saxe, adversaire déclaré de Luther, dans un cahier de doléances sur les abus ecclésiastiques présenté à la diète sur la demande de l'Empereur, « ce sont les mœurs du clergé. Aussi une réforme universelle est-elle urgente, et la meilleure manière de l'effectuer serait la réunion d'un concile général. » Georges énumérait ensuite les principaux griefs de la nation contre le Saint-Siège : les annates, la vente des dispenses, le pernicieux système des commendes, la multiplicité regrettable des indulgences, etc. 4. « Tout le monde s'accorde à déplorer ces abus », écrivait le chanoine Charles de Bodman à Rome, « depuis l'Empereur jusqu'au dernier de ses sujets. Tous se révoltent contre les sommes toujours plus exorbitantes réclamées pour le pallium. Au sein de la diète, ces plaintes trouvent un immense écho5. »
Une commission nommée à cet effet dressa la liste générale des
' De Wf.tte, t. I, p. 575.
3 De Wette, t. I, p. 580.
» • Den supplico per amor di Dio, et cosi fanno tutti li orthodoxi, che si metta fine a tante reserve et dispense et derogationi de concordati di Alemagna composition* et altre simili novelle. » » ...Tollat SSmus I). N. e curia sua eas errores quibus merito Deus et homines offenduntur, et quantum ejus vires et auctoritas patiuntur clerumsibi toto terrarum orbe subditum, monendo, increpando, etiam sacerdotiis privando castiget. Id si semel Germani, quum in nostris, tum iu suis sacerdotibus factum videant, nulla posthac de Luthero fiet mentio. Itaque in nobis ipsis omnium malorum origo pariter ac medela sita est. » — Voyez ce rapport dans Friedrich, p. 96-99. — Voyez aussi l'appréciation d'ALÉANDRE, p. 89. — Ralan, p. 33. — Brieger, p. 30, 43. — Les passages recueillis par Jansen dans les dépêches d'Aléandre prouvent que ce dernier ne négligeait rien pour combattre par des dons et des faveurs les progrès de l'hérésie.
* Voy. Förstemann, t. I, p. 62-64.
8 * Codex Trierer Sachen und Brieffchaften, œuvres posthumes du chanoine de
griefs de la nation contre le Saint-Siège et des plaintes formulées de tous côtés contre les archevêques, les évéques, les Ordres religieux et le clergé en général. On se plaignait particulièrement : des sentences prononcées par les tribunaux ecclésiastiques dans des questions purement temporelles; des nombreux bénéfices conférés à des personnes incapables; des sentences d'excommunication rigoureusement portées pour de puérils griefs; de l'interdit frappant quelquefois contrairement à toute équité; du fréquent abandon où les curés laissaient leurs paroisses; du refus des évéques de réunir et de présider les synodes, bien que les prescriptions du droit canon leur en fissent un devoir; de la liberté excessive laissée aux Frères mendiants; des aumônes en nature recueillies par ces Frères en trop grande abondance; de l'ambition excessive des Bénédictins, des Bernardins, des Prémontrés, qui, non contents de leurs immenses possessions, acquéraient tous les jours des biens laïques, et devenaient ainsi démesurément riches1.
Ce volumineux dossier fut soumis à l'examen de la diète. Le délégué du Neubourg-Palatinat écrivait à ce propos : « C'est maintenant que nous pouvons constater l'influence que Luther et Hütten ont exercée sur les états, sans parler du tort que leurs écrits ont fait à la foi 2. »
Xanten, Pelz, fol. 27. On trouve encore dans ce recueil, fol. 28-39, sept lettres inédites de Bodmann, datées en partie de Worms(années 1521-1524). — Les sommes prélevées par Rome à l'occasion de la promotion des évéques variaient beaucoup d importance. En 1484, l'archevêque de Mayence, Berthold, verse en tout, y compris les gratifications offertes aux divers personnages de la chancellerie, 14,300 ducats, tandis que le second de ses successeurs envoie à Rome en 1508 21,000 florins. — Voy. ces comptes dans Aschenberg, Miderrheinische Blauer (Dortmund, 1801, t. I, p. 295-301). — Dans son Aperçu général sur r/tistoire de Mayence (en manuscrit à la biblioth. du château d'Aschaffenbourg, feuille 44), Wimpheling rapporte que George de Gemmingen, frère de l'archevêque Uriel, lui écrivait : • Ipsum (Uriel) sollicitum esse de grandi acre Fuccaris Augustanis (quod ad urbem mutuarant) restituendo. Tanta summa novies iam aetate mea illuc a Germanis ex uno tantum archiepiscopatu evanuit. » L'archevêque de Cologne, Hermann de Wied, racontait « quod pro suo pallio Romain miserit ad triginta sex milita aureorum solidorum ». — Varrentrapp, p. 48, note 2. — Dans l'archevêché de Brixen, les annates se montaient à environ 7,000 florins. — Sinnaciier, t. VII, p. 263. On voit par l'exemple de Ratisbonne combien les sommes réclamées étaient devenues plus fortes dans quelques évêchés pendant le cours du quinzième siècle. L'administrateur Jean II, pour la confirmation de son élection par le Pape (1507', dut payer 1,40 ) florins, tandis que Jean Ier, son prédécesseur, à la fin du quatorzième siècle, n'avait eu à verser que 12 florins d'or. Gemeiner, t. IV, p. 132.
1 Arlicul damit bupstliche heyligkeit tewtsche land beschwürt. — Besehwerd von den erzbicho/en, pischo/cn und priilaten allain. — Von ertzpricslern, officialen und andern geist liehen lichtem und gerichtspersonen. — Lundi après Jubilate (22 avril). Eltliche beschwerunge tewtschcr nation vom slule zu Itom. — Frank/urler ßeichstagsacten, t. XX XIV, fol 303-391. — Pour plus de détails, voy. Gebuardt, Die Gravamina der deutschen Kation gegen den römischen Hof, Breslau, 1884.
- Dans Waltz, p. 32.