ARRÊT MOMENTANÉ DANS LA RÉVOLUTION
tyrans spirituels. Bien que leurs intrigues aient été découvertes, ils ne songent ni à l'humilité, ni à la paix. De propos délibéré, ils mettent la lumière sous le boisseau; ils s'obstinent dans leur folie, et s'imaginent être si solidement en selle que personne ne puisse les en faire broncher. Je pense que tout cela vient aussi de Dieu, afin qu'endurcis, ne voulant entendre parler d'aucune humble soumission, refusant toute paix, ils finissent, eux aussi, par être exterminés sans miséricorde. » « Je ne peux plus rien faire, je suis positivement hanté par le grand projet. Ils ont maintenant tout le temps de se convertir! Mais Rome ne veut, ni ne doit, ni ne peut souffrir de réforme; cependant s'ils ne changent, un autre les changera sans se soucier de leur reconnaissance, et celui-là ne les instruira pas, comme Luther, par des lettres et des paroles, mais par des actes1. »
Mais Sickingen continuait à déconseiller l'action. Au moment décisif, il refusa même très-nettement son concours au parti révolutionnaire. C'est qu'il avait trouvé plus avantageux d'offrir son épée à l'Empereur qui, à ce moment même, lançait contre Luther son édit de proscription. Robert de la Marck, encouragé par François Ier, avait envahi les pays héréditaires de Charles-Ouint, et l'Empereur venait d'enrôler Sickingen dans l'armée destinée à protéger ses Etats ä.
« Nos alliés se découragent et hésitent », écrit Hütten à Eoban qui le presse d'agir; « mais quant à moi, je persisterai jusqu'à la mort dans mon dessein! Je tenterai tout, je saisirai mes armes, et de même qu'autrefois j'ai soutenu Luther par la force de mes arguments, maintenant je le défendrai par le poing! Si les nonces du Pape ont réussi à s'échapper, ce n'est pas ma faute, car je n'ai rien négligé pour leur dresser des embûches. Les routes étaient occupées, les embuscades préparées, mais l'escorte de l'Empereur a déjoué tous nos plans. » Néanmoins il gardait au cœur l'invincible espoir d'être avant peu le témoin de la chute de la papauté et du triomphe del'« Évangile » 3.
Mais Hütten, pas plus que Sickingen, ne pouvait pour le moment rien entreprendre, et malgré ses fanfaronnades il lui eût été bien impossible de servir ouvertement la « cause de l'Évangile », car un chargé d'affaires de Charles-Quint venait d'acheter son inaction en échaDge d'un revenu annuel de 400 florins 4 !
Luther, désespérant presque de l'avenir, écrivait à Mélanchthon le
1 De Wette, t. Il, p. 13-15.
s Pour plus de détails, voy. Ulmann, 191 fl — Voy. dans Höfler, Adrian VI, p. 58, note 1, la liste des nobles qui entrèrent en même temps que Sickingen au service de l'Empereur.
1 Bocking, t. II, p. 71-75.
i Voy. plus haut, p. 163, note 3. Maurenbrecher, Studien uud Skizzen, p. 272.
12 mai : « Personne n'est là, personne ne se présente pour défendre la maison d'Israël et lui servir de solide rempart! Portons donc ensemble le fardeau ! Seuls, nous sommes encore disposés au combat. Mais lorsque je n'y serai plus, toi aussi tu seras persécuté1! » Mélanchthon, de son côté, se plaignait amèrement que beaucoup de partisans des nouvelles doctrines rentraient dans le giron de l'Église*.
Depuis la diète de Worms il était devenu évident que Luther et ses partisans visaient au complet renversement de l'organisation ecclésiastique et par conséquent de toute la législation existante '. Aussi les esprits qu'effrayait une révolution si radicale se séparèrent-ils de Luther à dater de ce moment. Bien des panégyristes des premiers jours firent silence; beaucoup rentrèrent même franchement dans le camp des défenseurs de l'Église. Érasme, dès le mois de mai 1520, se repent de tout ce qu'il a écrit précédemment en faveur des nouvelles doctrines. Il prévoit dans un avenir prochain la spoliation de l'Église, les révoltes, la guerre et la ruine des lettres*. Mutian, qui avait d'abord salué en Luther « l'étoile
1 De Wette, t. II, p. 2.
* Mélanchthon à Spalatin, septembre 1521, dans le Corp. Reform., t. I, p. 456.
3 Droysen dit à propos du prodigieux travail de destruction entrepris par Luther (2b , p. 108) : « Jamais révolution n'a plus profondément creusé, n'a plus effroyablement détruit, n'a jugé d'une manière plus implacable. Comme à un signal donné, tous les liens d'obéissance et de respect se trouvent dénoués, et tout est remis en question, d'abord dans l'appréciation des hommes, ensuite, avec une logique entraînante, dans les faits, dans la discipline et le bon ordre. Des propriétés immenses ne sont plus en sécurité, malgré leurs titres légaux. Les tribunaux ecclésiastiques, avec leurs vastes ramifications, cessent tout à coup de fonctionner. La juridiction de l'ordinaire tombe en désuétude. • ■ L'ordre temporel et spirituel, tout est en pleine déroute, dans le chaos. • « Tout est menacé, ébranlé jusqu'en sa plus profonde racine, et jusqu'à la question même de son existence. •
4 Sur la confiscation des biens du clergé projetée par le parti révolutionnaire. Érasme écrivait à Juste Jonas (10 mai 1521) : « Qua re nihil arbitror sceleratius, ac publica; tranquillitati perniciosius. Etenim si ideo fas arbitrantur invadere facultatcs sacerdotum, quod quidam suis ad luxum, aut alioqui ad res parum honestas abutuntur, nee civibus, ncc magnatibus aliquot erit satis firma rerum suarum
possessio. — Belle vero consultum rebus humanis, si impie tollatur a sacerdotibus, quo pejus abutantur homines militares, qui sic sua profundunt, nonnunquam et aliéna, ut nulli mortalium sint usui. » Érasme gémissait : « E meis libris quos scripsi, priusquam somniarem exoriturum Lutherum, odiosa quaedam decerpserunt et in Germanicam versa linguam publicarunt, qua; viderentur affinia quibusdam Lutheri dogmatis... Ut ingénue dicam, si pra'cissem hujusmodi sa-culum exoriturum, aut non scripsissem quaedam, qua; scripsi, aut aliter scripsissem. > Op., III, p. 611-642, «p. 572.
du matin de Wittemberg », s'aperçoit maintenant qu'il n'est que a l'instigateur et le père d'une révolution funeste », et se plaint .< de la témérité, de l'intolérable présomption des novateurs, dont la fureur ressemble à du délire1 ». « Crotus Rubianus reconnaît qu'il est criminel d'attaquer l'Église, cette maîtresse auguste, cette sainte Mère, quia donné au monde de si sages lois*. » Mais l'homme le plus complètement transformé, c'est Ulrich Zasius, l'un des savants les plus illustres de ce temps 3. Lui aussi avait espéré qu'une réforme heureuse sortirait des prédications de Luther4, et peu de temps avant la dispute de Leipzig, on l'avait entendu s'écrier : « Puisse le voyage de notre Luther s'effectuer sous d'heureux auspices ! » Mais lorsque Luther eut nié l'institution divine de l'Église et l'infaillibilité des conciles, Zasius, insensiblement, commença à se détacher de lui, et à partir de la diète de Worms jugea avec une sévérité toujours plus grande ses projets révolutionnaires. Il souffre devoir Mélanchthon abaisser « sa noble intelligence jusqu'à se faire le champion des erreurs luthériennes ». Il écrit le 21 décembre 1521 à son ancien élève Thomas Blarer qui avait embrassé les doctrines nouvelles : « Tu me plains, et moi, de mon côté, je te plains de toute mon âme! Tu es jeune, tu ne connais pas le monde, et tu quittes l'Église pour courir après des ombres? » « Est-il juste que l'Église entière soit bouleversée à cause des fautes de quelques-uns ? Vous jugez l'ensemble d'après quelques exceptions, les abus vous font perdre de vue ce qui est louable, et vous confondez toutes les questions. » Les blasphémateurs de la messe causent à Zasius une douleur particulière, et il se propose de les réfuter : « Un tel travail me siérait fort bien », dit-il, « quoique je ne sois qu'un légiste, puisque vous autres, grammairiens, vous, poètes, vous, jeunes gens, vous ne craignez pas de remettre en question les principes les mieux établis de la théologie. » « Vous niez l'efficacité des bonnes œuvres? Cependant n'est-il pas dit à propos des justes : « Leurs œuvres les accompagnent et les sui- « vent»? Vous réclamez la liberté évangélique, mais vous ne démontrez nulle part comment on la peut obtenir. Quel est donc votre dessein, malheureux jeunes gens, qui vous laissez séduire par des docteurs imprudents ? » « Tu dis que tu as étudié l'Évangile en
* Voy. Kampschulte, t. II, p. 227-232. — Krause, Briefwechsel, t. LXI, LXIV.
2 Heu scelus est, dominant sanctamque lacessere malrem,
Qu» peperit leges res aliastjue bonas.
Dal. Cal. Quinciil. 1521 à Petrejus, voy. Kampschulte, t. II, p. 139, note. 8 Voy. sur Zasius notre premier volume, p. 95-97.
* « Lutheri quacunque me contingunt •, écrit-il en 1519 à Boniface Amerbach, • ita excipio, ac si angelo auctore emerissent. • Riegger, Zasii Episi., 4.
puisant à sa source même; tu prétends l'avoir reçu de Jésus-Christ seul, et non des Pères de l'Église. Qui te conteste ce droit? Moi aussi, j'étudie les sources; mais dans les passages douteux ou obscurs des saints livres, je m'en rapporte plus volontiers à l'interprétation d'un saint Jérôme, d'un saint Augustin, d'un saint Jean Chrysostome, qu'à ton interprétation ou à celle de tes amis. Quel prodige d'orgueil! Quoi! un homme isolé prétend que son sentiment doive être préféré à celui de tous les Pères de l'Église, à celui de l'Église elle-même, et delà chrétienté tout entière! Pourquoi? pour quelle raison? à quel propos, je te prie? Mais je devine ce que tu vas me répoudre : C'est l'Esprit, diras-tu; 11 nous conduit, 11 nous inspire! L'Esprit ! dis-moi, mon Thomas, quel esprit? Oh! que de choses ne pourrais-je pas te dire à ce sujet ! Est-ce donc cet Esprit qui vous inspire tant d'injures, tant d'abominables outrages? J'ai lu dans l'épitre de saint Jacques que la sagesse est pacifique et chaste. Mais je t'entends me répondre : Ce n'est pas la paix, c'est le glaive que le Seigneur est venu apporter sur la terre. Oui, c'est la répouse que Luther a faite aux princes de la diète. Mais qui ne voit qu'en parlant ainsi il forçait le sens de la sainte Écriture avec une insupportable témérité, comme tous vous avez coutume de le faire? N'est-il pas évident que Notre-Seigneur n'a jamais prononcé ces paroles dans le sens que vous dites? J'ai appris de lui qu'il fallait laisser l'épée dans le fourreau, et que celui qui l'en tirerait périrait par l'épée. Qui sait si alors il n'avait pas Luther en vue? » « Sous prétexte de zèle pour l'Évangile », dit encore Zasius, qui ne fut malheureusement que trop prophète, « nous verrons bientôt le peuple se précipiter dans toutes sortes d'excès avec une licence effrénée1. » « J'ai longtemps bien auguré des commencements de Luther », écrivait dans le mémo esprit que Zasius le chanoine Charles de Bodmaun; « non que je désirasse une scission avec l'Église, un changement dans son enseignement; non que je fusse disposé à croire nécessaires ou souhaitables de nouveaux dogmes ou un nouveau culte; mais parce qu'avec beaucoup d'hommes éclairés, j'espérais voir, grâce à ses écrits, une heureuse réforme religieuse tentée et accomplie. Malheureusement, ce qui se passe autour de nous ne montre que trop clairement que nous nous étions tous amèrement trompés! Comment les luthériens pourraient-ils réformer une institution dont ils rejettent tout l'organisme, tous les actes, toutes les antiques et vénérables traditions, et qu'ils représentent sans cesse comme pernicieuse et corrompue? L'esprit mondain, la luxure, la cupidité, la passion pour les jouissances de la vie, le mépris des lois, la haine, l'envie,
1 Voy. Stintzing, Ulrich Zatitu, p 223-233.
et toutes les passions basses, quels que puissent être leurs noms, sont profondément enracinés dans toutes les classes de la société; ces vices se propagent, ils nous envahissent et sont les fruits ordinaires de notre nature corrompue. On les a vus se produire dans tous les siècles aussi bien que dans le nôtre, et parmi nous, ils dominent dans tel territoire, dans tel autre, en cette ville-ci, en celle-là, dans l'exacte mesure où les ecclésiastiques et les laïques d'un rang élevé donnent de fâcheux exemples aux classes inférieures. Mais comment corriger et améliorer grands et petits si l'on commence par leur ôter le seul frein qui pouvait encore retenir leurs passions; si l'on foule aux pieds toute discipline ecclésiastique; si l'on répand à pleines mains le mépris sur les lois pénales de l'Église; si l'on tient le jeûne et la confession pour choses inutiles et même dangereuses ? Pense-t-on apaiser la soif de l'or et des richesses en désignant aux puissants, comme un appât facile à saisir, les riches propriétés du clergé? Croit-on consolider et protéger la sainteté de la vie de famille en émettant sur le mariage des principes qui font rougir tout chrétien honnête et sérieux? En attaquant l'Église et sa doctrine, on attaque en même temps toute notion religieuse, et dès que le peuple aura perdu la foi, toute autorité temporelle sera ébranlée. L'intelligence de Luther est noble, élevée par certains côtés, mais l'orgueil a causé sa chute. Je voudrais pouvoir lire dans son âme, et savoir le jugement que lui-même porte sur sa mission et sur les résultats de son œuvre; je voudrais savoir comment il apprécie les actes auxquels on le fait servir d'instrument '-. »
C'est par les entretiens confidentiels de Luther avec ses amis, c'est par sa correspondance intime que nous pourrons connaître exactement le jugement qu'il portait sur lui-même et sur son œuvre. Dès son séjour à la Wartbourg, il est assailli d'angoisses, de doutes, de tourments intérieurs 2. « Bouleverser les lois religieuses et
1 * Lettre du 23 juillet 1524, écrite peu de semaines avant l'explosion de la guerre des paysans. Voy. plus haut, p. 162, note 5.
* Sur le lamentable état spirituel de Luther pendant son séjour à la Wartbourg, voy. ses lettres dans ue Wette, t. II, p. 2, 10, 16, 17, 22, 33. Tandis qu'il annonçait en prophète l'explosion d'un incendie général en Allemagne, il sentait s'allumer au fond de son être un autre incendie éveillé par la concupiscence dans sa chair irnmortihée. « Garnis meae indomitse uror magnis ignibus — ferveo carne, libidine, pigritia, otio, somnoleutia. » 13 juillet 1521, lettre à Mélanchthon. Voy. l»e Wette, t. II, p. 22.
humaines malgré le sentiment de tous les hommes », et porteries autres à vouloir un pareil changement, lui semblait toutefois une entreprise « d'une immense portée ». « Oh! qu'il m'en a coûté , écrit-il le 28 novembre 1521 aux Augustins de Wittemberg, « et que de peines, de difficultés n'ai-je pas eues, même en m'appuyant sur les textes de la sainte Écriture les mieux établis, avant de parvenir, et à grand'peine, à me justifier aux yeux de ma propre conscience! Quand je venais à réfléchir que moi, individu isolé, j'osais résister au Pape, le tenir pour l'Antéchrist, appeler les évêques apôtres de l'Antéchrist et les Universités ses maisons publiques, que de fois mon cœur a frémi au dedans de moi ! Que de fois il m'a châtié, me répétant avec reproche son perpétuel argument : Estu donc le seul sage? tous les autres se sont-ils trompés? Est-il probable qu'ils aient erré si longtemps? Et si toi-même tu étais dans l'illusion! Et si tu avais égaré toutes ces âmes! Et si, à cause de toi, elles se voyaient un jour condamnées à un éternel châtiment! » Mais Luther se persuadait que les angoisses de cette nature ne se représenteraient plus. Le Christ, assurait-il, l'avait affermi et confirmé par sa parole positive, infaillible, et son cœur ne frémissait plus. Il résisterait à tous les arguments des papistes « comme une digue de pierre résiste aux vagues en furie ». Désormais il ne ferait que rire de leur « vacarme et de leurs menaces » '.
Mais Luther s'abusait.
Les angoisses intérieures revinrent, et recommencèrent à le torturer presque sans relâche; et jusqu'en sa vieillesse une voix secrète, qu'il prenait à la vérité pour celle du démon, lui redemandait sans cesse de qui il tenait la mission de prêcher l'Évangile en lui prêtant un sens que, pendant tant de siècles, nul évêque, nul saint n'avait pris sur lui d'adopter. Et si son œuvre déplaisait à Dieu? Et si Dieu le rendait responsable de la perte de tant d'âmes 2? « Personne ne peut
1 I)f. Wette, t. II. p. 107.
2 Siïmmtl. ll'erke, t. LIX, p. 296, et t. LX, p. 6, 45. Les luttes de Luther avec le diable, qu'il croyait voir apparaiire sous toutes les formes possibles, sont bien connues. • Le diable », disait-il (Hausposdlle), « se déguise quelquefois, comme je l'ai souvent remarque moi-même, soit en porc, soit en un brandon de paille ardent, etc. ■ A la Wartbourg, il raconte à son ami Myconius que le diable lui est apparu deux fois sous la forme d'un chien furieux, prêta le dévorer. — Myconius, Hist.He/orm.,p. 42. Dans son jardin, il croyait souvent reconnailre le démon sous la forme d'un sanglier noir. A Cobourg, il l'aperçut dans une étoile. — Voy. Mathesius, Historie, p. 184. Ses idées sur les demeures que le démon se choisit sur la terre sont curieuses, ainsi que ses opinions sur le diable, considéré comme homicide. Sur ce sujet voy. les anecdotes reproduites dans le Journal de Lacterbach, p. 109, 129, 143, 156. Il croyait que le margrave Joachim de Brandebourg" habuit fœdus cum Sathana, ipse et pater ejus ». — Lalterbach, p. 105. Il était fermement convaincu de l'alliance des sorciers avec le diable, et se déclarait même prêt à brûler les sorciers de sa propre main. - Cum illis nulla h;ibenda est misericordia. ■ Je voulais les brûler moi-même, • more legis, ubi sacerdotes
se représenter », avouait-il lui-même, « combien il en coûte et quel casse-téte c'est, pour un homme, que d'enseigner et de croire une doctrine que n'admettent point les Pères de l'Église. Ouel trouble en son cœur lorsqu'il songe que tant d'hommes excellents, éclairés, instruits, et pour ainsi dire la meilleure et la plus grande partie du monde chrétien, ont cru et enseigné tel et tel article, et avec eux tant d'âmes saintes, les Ambroise, les Jérôme, les Augustin! On croit les entendre pousser des cris de détresse, et répéter en chœur : L'Église! l'Église! Et c'est alors dans l'âme une suprême douleur! Oui, c'est en vérité une rude épreuve que de vaincre son âme en des choses semblables, de se séparer de tant de saints personnages qui ont su conquérir le respect de tous, et dont le nom est partout en vénération; de rompre avec l'Eglise elle-même, et de n'avoir plus ni foi ni confiance en ses enseignements! » Sa conscience lui reprochait d'avoir propagé une fausse doctrine, d'avoir détruit l'antique équilibre de l'Église, « si paisible et si calme sous le papisme », et d'avoir été l'occasion d'innombrables scandales, discordes, troubles, rixes. « .le ne puis nier », avoue-t-il, « le trouble et l'angoisse que ces pensées me causent souvent. » Mais il cherchait à apaiser ses cruelles perplexités en se persuadant qu'il enseignait « Jésus-Christ seul », le seul qui fût infaillible, au lieu que l'Église avait pu se tromper et s'était effectivement trompée; il se répétait que sa doctrine n'était autre chose que l'Évangile « pur et sans alliage », et que par conséquent personne n'avait le droit ni le pouvoir de l'entraver ■ . Cette doctrine, il était de nécessité urgente de la prêcher, quand bien même, à cause d'elle, le monde entier devrait être précipité dans l'abime. « Tout cela est effrayant », disait-il, « mais inévitable. La solution est prompte et claire : si l'on refuse de croire *, point de salut, car, dit le Seigneur Jésus, Celui qui m'a envoyé et dont j'ai entendu le témoignage, c'est celui-là même qui m'a ordonné de prêcher, et il ne ment point. On entend quelquefois dire : Si le Pape est renversé, l'Allemagne périra, elle sera brisée, broyée en mille pièces! Eh bien, qu'y puis-je faire? je ne saurais l'empêcher! A qui la faute? Hélas! disent les bonnes gens, si seulement ce Luther n'était pas venu et n'avait pas prêché, la papauté serait encore debout, et nous jouirions d'une douce paix! Que voulez-vous que j'y fasse? » Il ne craignait point de comparer l'état de la chrétienté avant la prédication de sa doctrine à celui du monde païen
reos lapidare incipiebant -. — Lalterbach, p. 121. Voy. p. 117. — Nous reviendrons avec plus de détails sur ce sujet dans notre cinquième volume.
' S/immtl. Werke, t. XL VI, p. 226-229, et t. LX, p. 82. — Voy. t. LIX, p. 297. et t. XLVIII, p. 358.
a C'est-à-dire à son nouvel Évangile.
avant la mission des apôtres : « En ce temps-là on disait aussi à Rome : Depuis que saint Pierre et saint Paul sont venus ici, tout tombe en ruine; autrefois, lorsque nous adorions les idoles, nous étions bien plus heureux! La même criaillerie recommence de nos jours. Ah! répète-t-on, si l'on n'avait pas prêché l'Evangile, tout n'aurait pas été de la sorte, nous serions tranquilles! Eh bien, mes amis, il faut vous attendre à mieux encore, car le Christ a dit : « J'ai encore bien des choses à vous enseigner, j'ai encore d'autres « choses à juger », ce qui signifie que vous devez laisser cet Évangile se répandre, et que, si vous vous y opposiez, il ne vous resterait pas une seule motte de terre, pas une pierre l'une sur l'autre '! »
Dans tout ce qu'il publie, c'est avec la même assurance qu'il parle de la vérité absolue de sa doctrine. Mais quand il s'épanche avec ses amis, son langage est bien différent. Après avoir prêché pendant plus de vingt ans, voici l'aveu qui lui échappe : « Ce qui me remplit d'étonnement, c'est que je ne puis avoir moi-même une pleine confiance en ma doctrine! Je suis devenu mon propre ennemi à cause d'elle, tandis que mes disciples pensent la savoir sur le bout du doigt *. » Mathésius, son panégyriste, rapporte qu'un certaiu Antoine Musa, curé de Hochlitz, ouvrant un jour son âme au docteur, s'était plaint à lui de la peine qu'il avait à se persuader à lui-même ce qu'il enseignait aux autres. « Dieu soit loué! »> s'écria aussitôt Luther, « il en arrive donc autant aux autres qu'à moi-même! Je croyais être le seul à éprouver ces choses 3 » ! Pour se consoler dans ses doutes, il cherchait à se persuader que saint Paul, lui aussi, n'était jamais parvenu à croire fermement à sa doctrine, et que le doute avait été pour lui cet aiguillon de la chair dont il est parlé dans ses épitres. La parole de L'Apôtre : « Je meurs tous les jours », signifiait, au dire de Luther, l'angoisse qu'il éprouvait au sujet de son enseignement. « A parler franchement, je ne puis malheureusement avoir cette foi inébranlable que je témoigne en mes prédications, mes discours et mes écrits. Je ne crois pas avec autant de fermeté que beaucoup de gens se l'imaginent. » Ses combats intérieurs, sa détresse, ses profonds abattements, trouvent parfois pour s'exprimer des paroles tellement poignantes, qu'elles nous émeuvent de pilié. Après de pireilles luttes, il était, disait-il, si épuisé, si brisé dans tous ses membres, qu'il avait peiue à respirer, et restait longtemps pantelant. Personne ne pouvait alors lui apporter quelque consolation, et il se disait à lui-même : « Pourquoi suis-je seul à passer par de pareilles angoisses? Pourquoi faut-il que je
' Summtl. Werke, t. XLVIII, p. 342-343. 8 Sämmll. Werke, t. LXII, p. 122 3 Historien, p. 139.
sois assailli par de semblables tenlations? » « Oh! j'ai vu d'horribles visages, de hideux fantômes! Au milieu de si affreuses visions, je me suis souvent demandé si j'avais encore une parcelle de cœur dans mon corps! » a Je suis parfois en colère contre moi-même », avoue-t-il ailleurs, a parce que je ne puis pendant ces luttes attacher mes pensées sur Jésus-Christ ni me délivrer de la tentation, moi qui ai tant lu, tant écrit, tant prêché sur ce sujet1 !» « Si tout autre que moi avait eu à soutenir les combats que j'ai à subir, il serait mort depuis longtemps ! J'ai surtout éprouvé de rudes assauts au sujet de mes prédications, lorsque je me disais : Est-ce ainsi que tu tranches toutes les questions? Dans mes luttes, j'ai souvent été jusque dans l'enfer, et ensuite Dieu m'en délivrait, puis me consolait. L'esprit de tristesse n'est autre chose que la conscience elle-même; ceux qui ont enduré dans leur conscience des tortures spirituelles comptent ensuite pour rien les combats de la chair ä. » Un jour, un prédicateur ayant raconté en sa présence que le démon lui avait suggéré la pensée de se donner la mort au moyen d'un couteau, Luther s'écria : « Cela m'est aussi arrivé bien des fois ! Tenant un couteau entre mes mains, cette mauvaise pensée m'est venue, et souvent m'a complètement empêché de prier. Le diable, alors, me chassait de la chambre3. » « Je sais quelqu'un qui pourrait se lamenter presque autant que Job et Jérémie, et répéter comme eux : Je souhaiterais n'être jamais né4. » « Moi aussi, je suis tenté de m'écrier quelquefois : Pourquoi suis-je venu en ce monde, et pourquoi ai-je publié mes livres? Je n'avais pas demandé la vie! je verrais mes livres anéantis sans regret5! » « J'ai été ballotté et jeté çà et là parmi les tempêtes; les vagues furieuses du
1 Sümmll. Werke, t. LX, p. 108, 111.
' Tome LXII, p. 16, et t. LX, p. 46, 109.
3 Tome LX, p. 61.
4 De Wette, t. V, p. 153.
5 De Wette, t. III, p. 189. — Voy. Keil, Luthers Lebensumstände, t. II, p. 189. — Voy. ces passages plus au long dans Döllixger, Reformation, t. III, p. 245-260. La relation impartiale que l'ambassadeur polonais, Jean Dantiscus, nous a laissée de sa visite à Luth» r (1523), est pleine d'intérêt. Dantiscus fut présenté à Luther par Mélanchthon. « Luther se leva », écrit-il; « une sorte de timidité paraissait dans sa démarche. H me lendit la main, et me pria de prendre place. Nous nous assîmes, et restâmes au moins quatre heures, jusqu'à la nuit, à causer de divers sujets. Je trouvai en lui un homme spirituel, instruit, éloquent; mais en parlant du Pape, de l'Empereur et de quelques-uns des princes, il ne se sert que de paroles sarcastiques, arnères et mordantes. Son visage ressemble à ses livres; les yeux sont perçants et brillent d'un feu singulier, comme celui qu'on remarque quelquefois dans les regards des possédés. Son langage est violent, semé de sarcasmes, d'épigrammes. Son habillement ne se distingue en rien de celui d'un gentilhomme ordinaire. Mais lorsqu'il quitte sa demeure (autrefois un couvent), il remet, dit-on, son froc de moine. Notre visite ne fut pas uniquement remplie par la conversation. Nous bûmes ensemble gaiement du vin et de la bière,
désespoir et du blasphème m'ont assailli », écrit -il un jour à Mélanchthon; et à un autre de ses amis : ••< Bien des gens, parce que dans mon extérieur j'affecte quelquefois un air joyeux, s'imaginent que je ne marche que sur des roses ; cependant Dieu sait dans quel état je suis, la moitié du temps! » Sans relâche, sans répit, il était en butte aux plus rudes combats intérieurs, et luimôme a avoué que, pour y échapper, il avait souvent recours à de copieuses libations, au jeu, à la plaisanterie, ou bien s'efforçait de penser à une jolie fille, ou cherchait à exciter en lui une violente colère '.
Or ce qui réussissait toujours à le mettre dans cette violente colère, c'était le souvenir de l'Église, de sa doctrine, de ses institutions; c'était surtout la papauté. Pour maitriser ses angoisses, pour justifier sa rébellion, il s'évertuait à adopter de plus en plus dans sa polémique ce ton violent, passionné, qui a jeté dans l'étonnement et l'effroi tous ses contemporains calmes et de sang-froid, amis ou ennemis. Dès qu'on attaquait sa doctrine de la justification par la foi seule : « Injurier sans retard », telle était sa maxime. « Il n'y a que d'incurables benêts qui puissent soutenir que c'est un péché d'insulter Rome s », disait-il. Lorsqu'il éprouvait de la difficulté à prier, il essayait aussitôt de se représenter le Pape, « avec ses ulcères et sa vermine ». Alors son cœur « brûlait d'indignation et de haine, et sa prière devenait ardente3 ». « Ma gloire, mon honneur, et j'aspire à les mériter », disait-il, « c'est qu'un jour on puisse dire de moi que j'ai versé à pleines mains l'injure, l'outrage et la malédiction sur les papistes! » « Je veux jusque dans ma tombe m'acharner à injurier, à outrager ces misérables! Ils n'auront de moi nulle bonne parole! Mon tonnerre retentira à leurs oreilles, leurs yeux seront éblouis par mes éclairs, et cela jusqu'à ce qu'ils succombent! Puisque je ne puis pas prier, je puis du moins maudire! Au lieu de dire : Que ton nom soit sanctifié, je dirai : Maudit, damné, honni soit le nom des papistes! Au lieu de répéter : Que ton règne nous arrive, je dirai : Que la papauté soit maudite, damnée, exterminée!
selon la coutume du pays. Lutber, comme on dit en allemand, me semble être « un bon compagnon » [ein gut geselle); quant à ses mœurs sévères, dont beaucoup parmi nous vantent le mérite, il ne me paraît nullement au-dessusdes simples mortels. L'orgueil se fait tout de suite remarquer en toute sa personne, ainsi qu'une grande ambition. Il est vraiment par trop libre dans ses railleries, quolibets, médisances. Aureste, ses écrits révèlent exactement l'homme. • Lettre du 6 août 1526, dans Hitler, p. 71-74. — IIofler, Adrien VI, p. 320, note 2, cite l'opinion de Danticus sur Luther. ■• affirmans eum esse damioniarum».
'Voy. ces citations dans Dölli.ngeu, t. III, p. 257. — Voy. Sümmtl. Werkt, t. LX, p. 124-125. — De Wette, t. IV, p. 188.
* Sümmtl. Werke, t. LX, p. 129.
3 Sümmtl. Werke, t. LX, p. 107-108.
Et en réalité c'est ainsi que je prie tous les jours sans relâche, soit des lèvres, soit du cœur1 ! »
Tout ce qui provoquait sa colère et s'opposait à lui devait être anéanti. Aussi avait-il juré une guerre à mort non-seulement à la papauté, mais à tous ceux qui combattaient sa doctrine, < gens endiablés, possédés et archipossédés, gueules menteuses! » Les Juifs aussi lui étaient en horreur : « C'est un peuple obstiné, incrédule, orgueilleux, pervers, maudit, un bouillon d'iniquités », disaitil. 11 eût voulu voir mettre le feu à leurs synagogues, à leurs écoles. 11 fallait, si cela était possible, y jeter du soufre et de la poix, et si l'on avait pu y mettre le feu de l'enfer, c'eût été mieux encore. Ce qui ne voudrait pas brûler, on devait l'enfouir dans la terre, de façon que jamais personne n'en puisse revoir pierre ni débris. « Voilà comment il faut agir pour honorer Noire-Seigneur et la chrétienté tout entière, et c'est à ces actes que Dieu verra que nous sommes sincèrement chrétiens! Donc, que l'on démolisse, que l'on détruise leurs demeures! Pour eux, qu'on les mette sous un auvent ou dans une étable; qu'on leur enlève tous leurs livres de prières, le Talmud, la Bible; qu'on défende à leurs rabbins, sous peine de mort, d'enseigner à l'avenir; qu'on leur interdise l'usure; qu'on ôte d'entre leurs mains toutes les marchandises brutes, les joyaux d'or et d'argent, et qu'on mette tous ces trésors de côté. Et si tout cela ne suffît pas encore, qu'on les chasse en pleine campagne comme des chiens enragés! » « J'ai fait ce qui dépendait de moi », dit-il en terminant cette apostrophe; « que chacun voie maintenant où il en est de son devoir : j'ai fait le mien4! »
Le langage de Luther en vint enfin à de tels excès de violence et de grossièreté, que Wilibald Pirkheimer croyait y reconnaître la preuve d'une véritable aliénation mentale ou d'une possession du démon3. « Lutherne garde plusaucune mesure! » écrit Bullinger, un des théologiens luthériens les plus respectés de la Suisse. « En vérité ses écrits ne contiennent la plupart du temps qu'outrage, emportement, fureur! Dieu lui donne-t-il un bon terrain? Il le sème aussitôt de tant de paroles grossières et dissolues que le bon grain ne saurait y germer, et qu'on ne l'y distingue plus. Il envoie tout de suite au diable tous ceux qui ne se livrent pas entièrement à lui. Parmi tant de sarcasmes, c'est l'esprit de haine qu'on voit dominer en lui, non l'esprit de bonté et de paternelle onction. Beaucoup et trop de prédicateurs tirent de ses écrits amers tout un arsenal de paroles grossières, puis, une fois
1 Sämmll. Werke, t. XXV, p. 108.
'Tome XXXII, p. 217, 233-236, 252-254, 259-260
3 ■ Adeo ut plane insanire, vel a malo damonio aßitari videatur. • Lettre de Pirkheimer à Kilian Leib. DöLLiNGEn, Deformation, t. I, p. 533-534.