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LA PRÉDICATION ÉVANGÉLIQUE ET SES RÉSULTATS A ERFURT

prêcher publiquement qu'il n'était plus permis de demeurer dans la religion des ancêtres; que l'Ancien Testament faisait aux chrétiens un devoir positif d'abandonner le culte catholique; que l'Église n'avait fait autre chose pendant des siècles qu'inventer des maximes humaines, propager des doctrines d'orgueil, de cupidité, de sensualité, de déloyauté, d'hypocrisie; qu'elle n'était qu'un atelier de mensonges et de perversité ». Lange, l'ancien moine augustin, appelait les couvents des repaires de brigands, et conseillait à l'homme du peuple, à l'ouvrier, de faire le signe de la croix toutes les fois qu'il entendait prononcer le nom de l'Eglise catholique. Les prédicants pressaient les chrétiens affranchis de la tyrannie du papisme d'abandonner la pratique des bonnes œuvres, car le jeûne, la prière, la confession, les indulgences, les couveûts et les messes n'étaient que de pures institutions humaines, inventées pour assouvir la cupidité de la gent « ointe et tondue ». Les martyrs chrétiens et les Pères de l'Église des premiers siècles étaient vilipendés en pleine chaire. La chasteté d'un saint François d'Assise ou d'un saint Dominique était livrée aux quolibets et à la risée publique. La foule grossière, rassemblée dans les églises autour des prédicateurs, exprimait par ses applaudissements et ses cris d'allégresse la satisfaction que lui causaient de pareils discours. Sur les places de marché, dans les auberges, les questions théologiques étaient débattues; jeunes gens, hommes et femmes, commentaient et expliquaient la sainte Écriture.

Aussi le peuple ne tarda-t-il pas à traduire son « zèle évangélique » par des émeutes répétées.

« Nous voyons maintenant les fruits de la prédication évangélique, > écrivait l'ancien compagnon et maître de Luther au couvent des Augustins, Barthélemi Usingen; « le peuple, après avoir secoué l'obéissance qu'il devait à l'Église catholique, se livre, sous prétexte de liberté chrétienne, à tous les plaisirs charnels, méprise la vraie dévotion, et se précipite dans un abime dont il sera ensuite bien difficile de le retirer. »

Usingen était à Erfurt l'inébranlable soutien de l'antique foi; dans ses sermons, prêches à la cathédrale, dans ses écrits apologétiques, il ne cessait de mettre le peuple en garde contre les faux prophètes. » Us semblent uniquement préoccupés d'évangile et de liberté r, disait-il, « mais en réalité ils détruisent la religion, l'ordre et l'honneur; ils renouvellent les troubles autrefois excités par les hussites; ils poussent à l'émeute, au désordre, et livrent la Chrétienté à des maux dont on ne saurait prévoir la fin. « Une réforme est certainement nécessaire, mais elle l'est premièrement pour ces moines dissolus, échappés de leur couvent, qui maintenant se donnent pour les sévères censeurs des mœurs, et par une perfide exagération des abus,

s'efforcent de couvrir leur propre ignominie. » L'honnête Usingen ne pouvait contenir son indignation en voyant ceux qui avaient précisément le plus besoin de réforme s'ériger en juges de la société chrétienne : que l'audacieuse entreprise des novateurs demeurât impunie, lui semblait une honte pour le nom allemand. Les désordres des iconoclastes à Constantiuople avaient causé jadis la chute du Bas-Empire, dont l'antique splendeur avait été transférée à la nation allemande : ainsi, disait Usingen dans un douloureux et prophétique pressentiment, la dévastation des églises aura également pour conséquence la décadence de l'Allemagne et la ruine de sa vieille gloire1. Le peuple se pressait autour de sa chaire*, et pourtant sa parole restait sans influence sur le cours des événements, et le parti révolutionnaire gagnait chaque jour du terrain. Pendant trente ans, Usingen avait servi fidèlement sa ville natale, il avait bien mérité de l'Université d'Erfurt; cependant, il se voyait maintenant exposé sans défense aux insultes de la populace; c'est à peine s'il était en sécurité pour sa vie, car la majorité des membres du conseil faisait cause commune avec les novateurs, et protégeait « l'évangile », désireux qu'ils étaient d'échapper à la domination détestée de l'archevêque de Mayence, et de faire main basse sur les biens du clergé3. « Les nouveaux hérétiques ne redoutent guère l'archevêque de Mayence », écrivait à Home Charles de Bodmann; « au contraire, ils espèrent que lui, et bien d'autres avec lui, se tourneront peu à peu de leur côté, et que les prélats, dans leur propre intérêt, donneront les mains à la confiscation des biens de l'Église. Quant à l'exécution de ledit de Worms, il n'en a pour ainsi dire plus été question depuis que l'Empereur a quitté le royaume; dans quelques villes épiscopales, les livres luthériens sont vendus librement et publiquement,

1 Voy. les excellents développements fournis sur ce sujet par Kampschclte, t. II, p, 141-161 , 169-174.

* A son sermon pour la fête de saint Mathieu (1523), environ quatre mille auditeurs étaient réunis. Voy. Kampschulte, t. II, p. 153, note 1. Cuelsamer, prédicant luthérien, disait un jour en chaire à propos d'Usingen: - N'ebulo i l le turpissimus nunc tandem Christum ipsum pudefacere conatur ob fornicariorum defensionem : idque lucri causa. Usingen, selon lui, n'était qu'un sophiste frappé d'aveuglement qui ne comprenait rien à l'Évangile ; « un de ces vieillards endurcis », comme s'exprime un autre prédicant, ■ qui, d'aprè> le témoignage de la sainte Écriture, ont dans tous les temps résisté à la vérité » . Des bandes tumultueuses étaient envoyées aux sermons d'Usinger, pour l'interrompre par des sifflets et le troubler par des exclamations injurieuses.Plus d'une fois, rapporle-t-il, on tenta de se débarrasser de lui par la violence. Des espions stipendiés le guettaient quand il retournait chez lui après avoir prêché p. 155-158, 170). Usingen finit par se réfugier au couvent des Augustins, à Würtzbourg. Un volume d'extraits rassemblés par lui et écrits de sa main, se voit encore dans la bibliothèque: de l'Université de cette ville, et donne une haute idée de l'étendue de ses

Connaissances. — koi.Dl, Augustiner Co>iyr?gationfp. 394, note 2.

1 Kampschulte, t. n,p. tes.

et Tédit impérial devient naturellement l'objet de la risée populaire '. » Un autre jour, il écrit : ■■■■ Le peuple dévore avec une incroyable avidité tous les libelles qui attaquent et injurient l'Église et son organisation. A peine si quelques évoques veillent à ce que de<i prédications et des écrits de controverse appropriés à ses connaissances viennent l'instruire des conséquences funestes que peuvent avoir les doctrines hérétiques pour l'unité de l'Église et le bien public. Les partisans de Luther ont pénétré jusque dans les conseils privés des princes ecclésiastiques. Dans la crainte et l'effroi de la révolution qui nous menace, tout, parmi nous, semble paralysé, tandis que dans le camp de nos ennemis la révolte lève audacieusement la tête'. »

L'attitude révolutionnaire toujours plus hardie des novateurs religieux était la conséquence toute naturelle de la conduite hésitante et louche d'un grand nombre d'évêqucs. Albert, archevêque de Mayence et primat d'Allemagne, en était surtout responsable. Dès le début, il n'avait pas été franc, et le nonce du pape, Aléandre, n'avait eu que trop de motifs de blâmer à plusieurs reprises sa conduite et celle de son clergé, dont l'orthodoxie était à bon droit suspectée. Aussitôt après la publication de l'édit de Worms, Albert avait fait savoir à Luther qu'il pouvait compter sur ses bons offices et sur sa protection. Lui aussi songeait à soutenir la cause de l'Évangile, « mais il comptait prendre un chemin plus sur et plus aisé ». Menacé par Dutten et son parti3, Albert n'avait pas signé l'édit de Worms comme il eût du le faire en sa qualité de chancelier de l'Empire, et dans ses diocèses de Mayence, de Mag-

1 Coclilaeus se plaint à plusieurs reprises du peu de zèle qu'apportent les évéques à la répression des nouvelles doctrines. Voyez les Glos und Comment auf den 18 Arlickel vom rechten Messhallen Dl, B2 et Z)s et Glos und Comment auf 154 arlickel, Bl. qz. und V*. L'édit de Worms, qui avait fait croire au ■■ dénoûment de la tragédie », n'en fut au contraire que le début. — Voy. la lettre d'Alphonse Valdes à Pierre Martyr, 15 mai 1521, dans les oeuvres de Lessing, puni, par Maltzahn, t. IV, p. 101.

5 Lettre du 22 juillet et du 23 août 1523. Voy. plus haut, p. 162, note 5.

' « Fertur Calerita Moguntinus hosles in se juralos habere 1800 • , écrit Luther à Mélanchthon le 21 mai 1521. Voy de Wette, t. Il, p. 11. Albert, dans sa pusillanimité inconcevable, comme disait Aléandre, agissait sous l'impression des prophéties astrologiques, qui annonçaient un soulèvement général et prochain du peuple. A la cour d'Albert », dit Bodmann < les astrologues sont très en faveur. - L'astrologue Jean ab Indagine avait cherché un abri près de l'archevêque contre les « canes Astrologiac calumniatores ■ , c'est-à-dire les théologiens scolastiques, qu'il dépeint comme imbus d'une ■ theologia ineptissima .. II disait en parlant d'Albert : ■ Jure consultus aliquis est? habet apud te, quo compensare actum studiorum laborem potest. Medicus est vel Astrologus? ab archanis habetur. • Lettre du f juin 1522 dans les Xeuen Beiträgen von alten und neuen theologischen Sachen, auf das Jahr 1752, p. 458-468. Le vicaire général d'Albert, Théodoric Zobel, dédia à Jean ab Indagine (1522 un ouvrage astrologique Voy. Friedrich, Astrologie und Reformation, p. 149-150

debourg et d'Halberstadt, il avait empêché, autant que cela était en son pouvoir, que des mesures de rigueur fussent prises contre Luther. Aussi son chapelain ordinaire et conseiller privé, Wolfgang Capito, favorable aux nouvelles doctrines, porte-t-il son maître aux nues dans une lettre à Zwingle datée du 4 août 1521, et l'appelle-t-il • le vrai protecteur de l'Évangile»." L'archevêque », dit-il, «ne souffre pas qu'on parle mal de Luther en chaire. » « Tout récemment, le Provincial des Frères Mineurs lui a demandé l'autorisation de faire une tournée dans les pays rhénans pour prémunir le peuple par des prédications suivies contre les nouvelles doctrines, mais Albert la lui a refusée. * « Malheureusement les disciples de Luther se divisent déjà en nombreuses sectes; une nouvelle classe de sophistes vient de se produire. Ils remettent tout en question, et ne songent qu'à trouver prétexte à de stériles disputes de mots ou à de furieux éclats. C'est ce que font tout spécialement les moines défroqués, de sorte qu'une bonne partie du peuple commence à se détourner d'eux '. »

Vers la fin de septembre 1521, Capito et Henri Stromer, médecin particulier de l'archevêque, se rendirent à Wittemberg auprès de Mélanchthonpourle supplier d'user de son influence sur Luther, afin d'obtenir de lui qu'il modérât la violence de son caractère, et consentit à traiter l'archevêque de Mayence avec plus d'égards et de ménagement. « Luther », lui dirent-ils, « par une sage retenue, triompherait aisément de ceux qu'éloignent ses emportements. » Mélanchthon, pour foute réponse, déclara qu'il n'avait pas mission d'agir sur son maître. 11 savait trop bien le jugement que portait le monde sur le nouvel apôtre, et que plusieurs le considéraient ou comme un méchant, ou comme un fou. Quant à lui, Mélanchthon, il était convaincu que Luther n'annonçait l'Évangile que sous l'inspiration même de Dieu; il entrait dans les desseins du Seigneur que sa parole fût préchée de manière à scandaliser les impies, pendant que les brebis égarées d'Israël rentreraient au bercail! « En fait de choses divines, » leur dit-il, « chacun entend ce qu'il plait à l'Esprit-Saint de lui révéler. » Luther, toutefois, épargnerait autant que possible le primat, pour mieux disposer celui-ci ci à fermer les yeux sur la non-exécution de l'édit de Worms».

Albert, prince sans droiture, dépourvu de tout courage moral, ne s'opposa jamais franchement aux nouveautés religieuses. II plia devant Luther, et le primat d'Allemagne s'humilia devant « un moine excommunié » qui le menaçait de faire des révélations 3. Dès 1522,

' Dans Hottingek, Histor. ceci, l. Il, p. 525-526.

1 Lettre de Mélanchthon, Corp. Reform., t. I, p. 462.

* Voy. la lettre de Luther à Albert (1" décembre 1521), dans de Wette, t. Il,

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