LA PRÉDICATION DES NOVATEURS RELIGIEUX A WITTEMBERG
tienne ne souffrit quelque atteiute. Mais les moines ont été d'avis qu'avant toutes choses on devait avoir devant les yeux le péril de la foi, et que la messe était la principale cause du dépérissement de la religion. Enfin on a porté la question devant Mélanchthon, qui, d'accord avec Carlstadt, a nettement déclaré que le Sacrement ne devait point être adoré, parce que le Christ était éternellement présent dans le ciel. Si saint Paul n'avait pas craint d'abolir la circoncision chez les Corinthiens, pourquoi donc serait-il si coupable d'abolir la messe? Les Augustins, en prenant les devants, avaient donné le bon exemple. Et comme Carlstadt émettait l'avis qu'on ferait peut-être bien d'attendre, de réfléchir encore, Mélanchthon s'écria avec impatience :
11 a été assez prêché dans Capharnaüm! D'où vient donc qu'on y demeure si attaché aux cérémonies? Les moines ont pour eux le Christ, peu importe que les Pharisiens se scandalisent et perdent oui ou non la raison! » Bien qu'en pût dire Carlstadt, Mélanchthon soutint qu'il n'était nullement nécessaire de déférer à l'autorité dans cette question : celui qui avait mis la main à la charrue ne devait pas regarder en arrière'. Le 12 novembre, le prieur des Augustins, Conrad Helt, se plaignit à l'électeur de Saxe qu'une partie de ses moines, après avoir abandonné le couvent, tournaient en dérision leur ancien genre de vie et le livraient au mépris des bourgeois et des étudiants, excitant contre le monastère et contre les moines restés fidèles à leurs vœux la haine des gens de mauvaise vie, de sorte qu'à chaque instant le couvent était en danger d'être assailli*. Peu de semaines après, les étudiants d'Erfurt et de Wittemberg se pressaient, couteaux nus à la main , dans l'église paroissiale, arrachaient les prêtres des autels, leur jetaient des pierres, et exhortaient le peuple à « détruire les autels, puis avec leurs débris à construire des potences et des échafauds, l'office des bourreaux étant beaucoup plus utile que celui des prêtres idolâtres; ceux qui persistaient à assister à la messe exposaient le salut de leur âme3 ».
Pour « affranchir par son exemple et en prenant les devants tant de pauvres prêtres abusés, pervertis, dignes de compassion et captifs du démon* », Carlstadt résolut d'embrasser l'état du mariage, auquel Dieu, disait-il, « avaitconviétoussesprétres ». En présence de Mélanchthon et d'un grand nombre de professeurs de l'université, il célébra ses fiançailles avec la fille d'un pauvre gentilhomme, annonçant en
1 L'Iscénius à Capito, dans Jager, Carlsladt, p. 508. — Baum, 66-68. — Voy. Kolde, Augustiner Congrégation, 367 ff.
Dans le Corp. Reform., t. I, p. 484.
3 Voy. Jager, Carlsladt, p. 248-250.
4 Lettre de Carlsladt à Frédéric de Saxe, du 6 janv. 1522 dans le Corp. Reform., .. I, p. 538.
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même temps l'intention où il était de donner une grande fête le jour de ses noces. Luther exprima toute la joie que lui causait cet événement ' (26 décembre 1521). A son tour, le prévôt du château, Juste Jonas, confia à son ami Capito qu'il songeait également à se marier, et le pria de veiller à ce que l'archevêque Albert n'entreprit rien contre un dessein que manifestement Dieu lui-même avait inspiré et conduit ». « Je ne nie pas », lui écrivait-il, « la tolérance de ton maifre, et récemment tu nous en as toi-même donné l'assurance verbale. Mais je préférerais néanmoins que les princes confessassent plus franchement le Christ et la sainte Ecriture. » « IN'oublie jamais que la parole de Dieu est ordinairement calomniée et raillée en ce monde; mais oublie un peu les motifs pour lesquels tu m'as toujours recommandé et prêché la modération. Apprends que Dieu luimême semble maintenant, comme au temps du Christ, enseigner directement son peuple par un souffle ardent et soudain de l'Esprit5. »
A Zwickau, cet esprit prétendu se manifesta d'une manière plus surprenante encore. Là, excités par le zèle du prédicant Thomas .Münzer et du foulon iSicolas Storch, de nouveaux prophètes entrèrent en scène. C'étaient presque tous des ouvriers, qui, « divinement appelés à la mission sainte », prétendaient substituer le règne du Christ » au vieil empire croulant. Dans ce nouveau royaume, aucun culte sensible, aucune loi extérieure ne devaient être reconnus pour légitimes, aucune autorité séculière exercer de pouvoir; tous les hommes étant égaux, les biens étaient communs, et les citoyens étaient, de droit, prêtres et rois. Douze apôtres et soixante-douze disciples, dont Münzer fut élu « le seigneur et le maitre3 >■, furent choisis. Une dangereuse sédition eût éclaté si par bonheur le conseil n'eût réussi à la prévenir. Cinquante -cinq ouvriers drapiers furent mis au cachot ; mais les chefs parvinrent à s'échapper, et parmi ces derniers étaient Münzer et Storch.
Storch se rendit aussitôt à Wittemberg avec deux de ses
1 - Orlstadii nuptiae mire placent, novi puellam i, écrivait Luther le 13 janvier 1522 à Amsdorf : voy. de Wette, t. II, p. 123. A propos du prévôt de kemberg, Bernard de Kcldkirrh, qui avait aussi célébré ses noces, Luther écrit (26 mai 1521} : - Cameracensis Dovus maritus mihi mirabilis, qui nihil mctuat, atque adeo sic festiuavil in lumullu isto; regat eum dominus et misceat ei oblectameota lactucis suis, quod et sine precibus meis fiel. » Voy. de Wette, t. II, p. 9. — Capito, pensant servir la gloire de l'archevêque de Mayence, rapporte que • le prévôt de Kemberg non-seulement n'eut pas à subir de contradictions de la part des autorités spirituelles lorsqu'il se décida à prendre femme, mais que son apologie du mariage des prêtres fut publiée sans obstacle, et que tout ce qu'il y avait avancé en faveur de sa thèse avait été considéré comme l'opinion d'un véritable honuête homme ■. Lettre du 30 juillet 1523, Baum, p. 74.
» Dans Baum, 71-72.
3 Voy. Seidemann, Thomas Humer, p. 11-13.
22t LES PROPHÈTES DE ZWICKAU A WITT E M B E RG. 1521.
compagnons, afin d'y annoncer son nouvel évangile. Le 27 décembre 1521, jour qui suivit les fiançailles de Carlstadt, les prophètes entrèrent à Wittemberg et commencèrent à prêcher « que tous les prêtres devaient périr, même si déjà ils avaient pris femme, et que dans un court espace de temps (environ cinq, six ou sept ans), un tel changement surviendrait dans le monde, que nul homme impie et pervers ne pourrait y demeurer en vie ». Comme Luther et ses partisans, les nouveaux prophètes voyaient dans la sainte Écriture Tunique source de toute science. En matière de foi, il ne fallait accepter que ce qui y était clairement indiqué; c'est pourquoi le baptême des enfants, si contraire, selon eux, à l'enseignement formel du Sauveur: « Oui croit et sera baptisé sera sauvé », devait être aboli. Mais après tout, la sainte Écriture n'étant qu'une parole morte, il ne fallait pas lui attribuer une valeur permanente. Dieu et le Saini- Esprit faisaient directement part aux fidèles des vérités divines par des visions et des ravissements; il leur communiquait ses ordres de la même manière.
Les prophètes firent une profonde impression sur l'esprit de Mélauchthon, auquel ils expliquèrent la manière « singulière, certaine, manifeste, dont Dieu se communiquait à eux ». Il ne doutait pas que certains esprits n'agissent en eux, mais quant à la nature de ces esprits, il pensait qu'il n'appartenait qu'au seul Luther de décider. Les prophètes étaient d'un avis tout différent; ils disaient « que Martin avait eu raison sur la plupart des points de sa doctrine, mais que dans plusieurs autres il s'était étrangement trompé, et qu'un prophète nouveau s'élèverait bientôt au-dessus de lui, doué d'un esprit beaucoup plus sublime '».Mélanchthon, plein d'anxiété, se tourna aloiv vers l'autorité séculière; il eut recours à Frédéric de Saxe. Eu sa qualité d'Électeur chrétien et de proiecleur de l'Église dans les temps actuels, c'était à lui, selon Mélanchthon, de décider en de telles circonstances, et il pressait le prince de donner son avis sur le baptême des enfants. • Cette que^ion trouble ma conscience », lui écrivait-il ; « elle me jette dans une grande perplexité s. » Il avait ouvert sa maison à l'un des prophètes, homme d'une éducation cultivée, et lui avait confié l'instruction de plusieurs enfants. Dans leurs assemblées publiques, les prophètes prêchaient ouvertement le nouveau règne du Christ. Ils firent tout pour attacher étroitement Carlstadt à leur parti.
Carlstadt, d'abord hésitant, puis devenu bientôt l'un des plus
1 STfiOBEL, Miscellaneen, t. V, p. 127. — Voy. GlESELEK, 3*, p. 101-105.
* Lettre de Mélanchthon (27 décembre 1521) à l'Électeur et à Spalatin. Voyez 1 expression de ses sympathies pour les prophètes de Zwickau dans la lettre du 1er janvier 1522, Corp. lie/orm., t. I, p. 513-515, 534. — Voy. Jäger, Carlstadt, p. 25'J. — Gieseler, 3», p. 103.