‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 447 sur 630 · LE PEUPLE SAXON CONTRAIRE AU NOUVEL ÉVANGILE · texte numérisé non relu

LE PEUPLE SAXON CONTRAIRE AU NOUVEL ÉVANGILE

Aussi ne devicz-vous pas faire un pareil coup sans mon ordre, (" sans m'avoir préalablement consulté. » Il reprocha sévèrement a son auditoire la profanation publique du sacrement de l'autel : « Vos autres méfaits seraient encore excusables à la rigueur, mais pour celui-là, nulle indulgence n'est possible. Vous avez agi par trop brutalement! Aussi qu'arrive-t il? On répète : « Là-bas, à Wittemberg, il y a vraiment de beaux chrétiens! Ils prennent le Saint Sacrement entre leurs mains, saisissent le calice, vont ensuite trouver l'eau-de-vie, et se soûlent à cœur joie! » « Si quelqu'un a l'enfantillage de désirer tenir le Saint Sacrement entre ses mains, qu'il se le fasse apporter dans sa demeure, qu'il le tienne et le touche taut qu'il voudra; mais en public, qu'il s'abstienne d'une pareille conduite, car s'en abstenir ne peut lui causer aucun dommage. Il ne faut pas scandaliser nos frères, nos sœurs, nos prochains, et maintenant voilà que tout le monde est si irrité contre nous, qu'on va jusqu'à souhaiter de nous mettre à mort1. »

En effet, la population saxonne ne se montrait nullement favorable au nouvel évangile. Une lettre de l'ambassadeur polonais, Jean Dantiscus, qui visita Luther en 1526 à Wittemberg, nous fournit à cet égard un curieux témoignage : « C'est avec beaucoup de difficultés », écrit-il, « que je pus atteindre Wittemberg. Les fleuves, surtout l'Elbe, qui traverse la ville, étaient tellement débordés, que dans les terrains bas, les champs étaient complètement inondés. Sur ma route, j'entendis les gens de la campagne attribuer ce fléau à Luther, le maudire, l'accabler d'injures, lui et ses partisans. Le peuple est généralement persuadé que Dieu visite et châtie les habitants du pays qui pendant toute la durée du carême ont, pour la plupart, mangé de la viande 2. » Une preuve encore plus évidente du peu de sympathie des Saxons pour « l'évangile » nous est fournie par la Consultation publiée par Mélanchthon en 1523. On lui avait demandé son opinion sur la question de savoir si Frédéric avait le droit de lever une armée pour la défense de « l'évangile ». Mélanchthon répond négativement : « Il est évident », dit-il, « que la disposition et le sentiment des Saxons s'opposent à la guerre; cela tient à la faiblesse de leur foi, ils ne sont pas chrétiens. Aussi l'Électeur ne doit-il pas songer à prendre les armes, car il gouverne des païens, c'est-à-dire des infidèles'. »

Les catholiques, au dire de Mélanchthon et de Luther, n'étaient donc que des païens et des mécréants.

1 Sümmtl. ll'crlce, t. XXVIII, p. 204-285; voyez particulièrement p. 208, 212-214, 220,246, 275.

» Dans HlPLBB, p. 72. Voy. aussi p. 54, et plus haut, p. 136, note 5. 1 Lttther'i Sümmtl. Werke, t. LXIV, p. 278.

Luther voyait dans le méchant tour que le diable lui avait joué à Wittemberg », par l'entremise de Carlstadt et des nouveaux prophètes, une punition divine. Dieu avait voulu le châtier de son attitude trop humble à Worms : « Je regrette amèrement », dit-il dans sa réponse à Henri VIII (1522), « de m'étre trop humilié à Worms. Par égard pour l'Empereur, j'ai été jusqu'à souffrir que ma doctrine fût soumise à des juges; j'ai consenti à écouter ceux qui prétendaient démontrer mon erreur, ,1e n'aurais pas dû témoigner une humilité si sotte, puisque j'étais convaincu de la vérité absolue de ce que j'avais avancé, et que d'ailleurs, avec le tyran, tout était inutile. » Ainsi donc Luther n'hésitait pas à appeler publiquemeni l'Empereur un tyran. Dans le même écrit il s'intitule : • l'Ecclésiaste de Wittemberg, par la grâce de Dieu. » Non-seulement il affirme avoir reçu sa doctrine de Dieu, mais il veut être considéré comme ayant « plus d'autorité dans son petit doigt que mille papes, rois, princes et docteurs n'en possédèrent jamais ». Il se déclare prêt à soutenir tous les points de sa doctrine, qu'il analyse avec détail : « Celui qui enseigne autre chose que ce que j'enseigne ou me condamne à ce sujet, condamne Dieu même, et demeurera pour jamais enfant de l'enfer. » - Une oie connaît mieux le psautier que tous les papistes mis ensemble ne savent ce que c'est que la foi et les bonnes œuvres! » L'étude assidue de la sainte Écriture et la grâce de Dieu lui ont révélé « que la papauté, l'épiscopat, les abbayes, les couvents, les Universités, la prêtraille, la monacaille, les nonnes, les messes, les offices ne sunt que damnées iuventions du diable ».

le n'aurais pas dû dire que la papauté est une plus grande usurpation que celle de iNemrod, car presque tous les royaumes de cette nature sont en dehors de la loi de Dieu, comme celui de Nemrod; niais j'aurais dû dire : Le p;ipisme est la pire abomination et la plus empoisonnée du diable que la terre ait connue! « Henri VIII n'était qu' « un cerveau fêlé, une grossière tète d'âne », et le roi d'Angleterre justifiait bien le proverbe qui assure « qu'il n'y a pires fous que les rois et les princes ' ».

1 Antwort auf König Heinrichs VIII von Engrlland Buch vider seinen Tractât von der babylonischen Ge/üngniu. Sämmll. Werke, t. XXVIII, p. 343-387. — Voy. surtout p .{.'.»l, 3Ï6-347, 319-351, 380, 383. Parlant de Henri, il dit encore : C'est par la permission de Dieu qu'il est aveuglé, afin que par moi sa malice soit mise au

« Tous mes ennemis réunis à fous les démons, bien que ces derniers se soient approchés de moi de bien près », disait-il en déplorant le méchant tour de Wittemberg» avec le chevalier Hartmuth de Cronberg, « ne m'ont pas fait autant de mal que les nôtres, et je dois confesser que la fumée qui vient d'eux me cuit terriblement les yeux, et semble pénétrer jusqu'à mon cœur. Après tout, je me demande si tout cela n'est pas arrivé pour me punir, car à Worms, pour ne pas désobliger de bons amis et ne pas sembler trop roide et trop obstiné, j'ai montré une modération excessive; j'aurais dû confesser ma foi devant le tyran avec plus de force et de vigueur. Combien, depuis ce temps, lespaïensincrédulesnem'ont-ils pas injurié! De combien de mépris et d'outrages ne m'ont -ils pas abreuvé! ils jugent en païens qu'ils sont, et comme des gens qui ignorent profondément ce que c'est que l'Esprit, ce que c'est que la foi. .le me suis bien souvent repenti de mon humililé et de mes égards! » Selon Luther, la condamnation de sa doctrine à Worms avait été la condamnation de la divine vérité elle-même, et ce crime était maintenant imputé à la nation allemande tout entière. « Vous savez », écrit-il, « que l'iniquité commise à Worms, alors que la divine vérité fut si déplorablement outragée, condamnée de propos délibéré, méchamment, publiquement, sans avoir été entendue ni examinée, vous savez, dis-je, que ce crime a été imputé à toute la nation allemande, car les chefs l'ont commis, et personne ne les a contredits et ne s'est opposé à leur sentence. Par là, Dieu a été si grièvement offensé qu'il nous a retiré sa précieuse parole; ou bien il a permis qu'elle devint le prétexte d'un tel scandale, que personne ne pouvant plus reconnaître en elle la parole de Dieu, elle a été traitée selon ses mérites. On s'est cru autorisé à la persécuter, à la diffamer, ou l'a appelée diabolique. Oui, en vérité, mon cher Hartmuth, l'Allemagne, pour être agréable au Pape, a malheureusement assumé sur sa (été une terrible responsabilité, à Worms, au jour fatal de la Diète! » Du reste, au dire de Luther, ce n'était pas la première fois que l'Allemagne repoussait l'évangile. Aussi craignait-il beaucoup que Dieu ne la traitât comme la Judée : « Nous lisons dans le livre des Rois que les Juifs, ayant pendant longtemps persécuté et mis à mort les prophètes, Dieu s'était enfin détourné d'eux, et leur avait refusé toute assistance. Si mes ennemis n'ont pas versé mon sang, ce n'est pas qu'ils n'en aient eu le dessein précis et arrêté, et tous les jours ils m'immolent encore dans leur pensée. Malheureuse nation! Étais-tu donc destinée à servir l'Antéchrist, à te faire son geôlier et son bourreau! Devais-tu t'élever contre les saints et. les prophètes du Seigneur! » « Voyez comme les paroles me viennent en abondance!

jour. » On trouve une sévère mais juste appréciation de la réponse de Luther à Henri VIII dans IIöflkr, Adrian VI, p. 2G1

La foi du Christ opère en moi, elle tressaille d'allégresse dans mon cœur, à cause de votre Coi et de votre heureuse adhésion à la vérité! » « Saluez tous nos amis dans la foi, le seigneur Franz ', le seigneur Ulrich de Hütten, et ceux qui se joignent encore à vous5.

« Si tant d'abominations souillent le papisme, ne nous étonnons pas », dit Luther, « que beaucoup fassent un mauvais usage de notre évangile; heureusement nous avons des potences, des roues, des épées, des couteaux : celui dont la volonté n'est pas droite, nous pourrons encore nous en défendre 3. » Néanmoins, en dépit des scandales donnés par ceux de son parti, en dépit de toutes les agressions papistes, on verrait bientôt tous les rois, tous les princes spirituels et temporels se « soumettre et se rendre » à son évangile. « J'ai de tristes appréhensions », écrit-il à Frédéric, « et malheureusement je les crois trop fondées; j'ai peur qu'une effroyable sédition n'éclate dans les pays allemands. Dieu, par ce bouleversement, s'apprête à châtier l'Allemagne. Le peuple reçoit et accepte admirablement notre évangile, mais il le prend trop à la lettre, il l'interprète charnellement ; il sent bien qu'il est le seul véritable, mais il ne sait pas encore eu faire un bon usage. Ceux qui devraient apaiser la révolte, l'attisent, au contraire. La violence dont ils usent empêche la lumière de l'évangile de briller, lis ne s'aperçoivent pas que de pareils procédés ne font qu'aigrir les esprits et pousser les gens à l'émeute. Ils semblent vouloir courir au-devant de la mort, eux et leurs enfants. Trèscertainement Dieu permet ces choses pour nous châtier. » Selon sa coutume, Luther attribue tous les malheurs dont il est l'occasion à

1 De Sickingen.

' Voy. df. Wette, t. n, p. 165, 167-170.

s Sihnmil. Werke, t. XXVIII, p. .'511. — Voy. ce que dit Luther sur les prêtres, moines et religieuses « qui se marient et se sauvent de leurs couvents, non dans une pensée rhrélienne, mais parce qu'ils sont beureui de trouver dans la liberté évangelique un manteau commode pour caclier leur mauvaise conduite. Cette appréciation est néanmoins précédée du principe : que le devoir des prêtres est de se marier et que les moines et les religieuses sont libres de s'échapper de leur couvent -. - Cette doctrine, • dit Luther, . scandalise et courrouce les papistes plus qu'on ne saurait dire, mais cela importe peu. • — • Que le mariage des prêtres ait été ordonné par le di.ible et l'état religieux fondé par Satan, on en trouve l'indubitable preuve dans saint Paul, 77m. /. ch. iv, v. 3. — Il faut confesser qu'ils ont reçu le mariage de Dieu, et ne doivent être contraints par aucun serment à agir contre la parole de Dieu et de par l'enseignement du diable. • — Le prédicant d'Erfurt, Mecbler, bit n qu'après être sorti du couvent il se fut immédiatement marié pour bien établir ses sentiments évangéliques, se lamentait de la conduite des moines et des religieuses échappés de leurs monastères. • Quand les moines ou les nonnes sont sortis depuis trois jours seulement de leur cloître, les uns font société ave<- des filles perdues, les autres avec de mauvais garnements, et cela sans se soucier nullement de Dieu. Les prêtres en font autant, ils vont à la première femme venue, de sorte qu une longue période d'expiation succède pi ouiptement a un court mois de baisers. •

— KAMrSCHLLTF, t. II, p 173.

la volonté même de Dieu. <■ La tyrannie cléricale est humiliée, c'est là tout ce que je voulais obtenir par mes écrits; mais je m'aperçois maintenant que Dieu veut pousser la chose beaucoup plus loin, comme il en usa jadis avec Jérusalem et les deux royaumes de Judée. J'ai reconnu récemment que non-seulement l'ordre spirituel mais encore l'ordre temporel devraient, de gré ou de force, se soumettre à l'évangile. Tous les récits de la Bible le prouvent clairement. » « Si jusqu'à présent j'ai ri de l'émeute, croyant qu'elle ne s'en prendrait qu'au clergé », dit-il dans le posl-scriptum de la même lettre, < aujourd'hui j'ai peur qu'elle ne s'attaque d'abord à nos maîtres, et, comme unvéritablefléaupublic, n'entraine ensuite avec elle tout le clergé1. > « Les prémices de la victoire sont à nous », écrit-il quelques jours plus tarda Vinceslas Link (19 mars 4522); « nous triomphons de cette tyrannie papale qui jadis a tant opprimé les rois et les grands ! Combien nous sera-t-il plus facile de vaincre et d'humilier les princes! Le duc Georges de Saxe excitait tout particulièrement son indignation. Se conformant à redit de Worms, celui-ci combattait avec énergie les nouvelles doctrines et leurs adhérents, et s'efforçait de déterminer les souverains, les autorités, à prendre en main la défense de l'Église. Si les princes continuent à se diriger d'après les conseils de ce cerveau stupide* », dit Luther, « je crains bien qu'une révolution n'éclate, et ne renverse bientôt dans toute l'Allemagne les grands et les magistrats, enveloppant le clergé dans sa ruine. » Il lui semblait déjà voir < l'Allemagne nager dans le sang ». « Les peuples -, disait-il, « ne sont plus ce qu'ils étaient jadis. Les princes devraient comprendre que l'épée de la guerre civile est suspendue sur leur tête. 11 était, pour sa part, bien éloigné de la redouter; les calamités que les princes avaient attirées sur eux ne le concernaient point, et ne regardaient qu'eux seuls3.

Il n'hésitait pas à déclarer hors la loi les prêtres qui ne recevaient pas son évangile : « Ainsi que je vous l'ai dit », écrit-il le 6 mai 1522 au bourgmestre et aux conseillers d'Altenbourg à propos des chanoines de la ville, « dès que les prêtres réguliers s'opposent à l'évangile, leur autorité cesse d'être légitime; dès lors il faut les fuir et les éviter comme on ferait des loups. Tout chrétien est autorisé à juger leur

1 De Wf.ttr, t. II, p. 143-144.

- Il nomme à plusieurs reprises le duc Georges ■ le pourceau de Dresde- ■ il le poreux Diesdensis >. De Wette, t. Il, p. 7, n° 319, et t. XXXII, n° 330. Il appelle aussi l'électeur .Joachim de Brandebourg ■ le Benahdad de Damas». — Voy. de

\\ I.TTI , t. II, p. 3.

* Voy. de Wette, t, II, p. 157-158. II croit nécessaire de faire cette remarque en terminant sa lettre : Sobrius haec scribo et mane. • Et précédemment : • Haec cerle in spiritu loqui me arbitror. •

doctrine et à discerner ces loups, car tout chrétien doit croire par luimême, et être en état de distinguer ce qui est orthodoxe de ce qui ne l'est pas'. « « Dieu nous dispense d'obéir à l'autorité toutes les fois qu'elle est en contradiction avec l'évangile », dit-il en faisant allusion à la lettre que nous venons de citer, dans une instruction adressée à Frédéric de Saxe : « Aussi le conseil d'Altenbourg et Votre Grâce sont-ils obligés d'écarter les prédicateurs qui peuvent nuire à la foi, et d'aider à ce qu'un bon choix soit fait, ou du moins à ce que rien n'y mette obstacle; il n'est ni charte, ni sceau, ni lettre, ni usage, ni droit, ni pouvoir quelconque qui puisse aller à rencontre de ce devoir. Je vous ai déjà prouvé surabondamment que vous aviez le droit et le pouvoir de discerner et de juger la vraie et la fausse doctrine. Ouant aux chanoines, leur droit, leur autorité et leurs revenus ont pris fin le jour même où ils se sont ouvertement opposés à l'évangile '. " « Loin d'être répréhensibles >, écrivait-il dans le même sens au comte Jean-Henri de Schwarzbourg, « on est dans le strict devoir en chassant les loups de la bergerie, et l'on ne doit point s'inquiéter de l'abstinence qu'on impose à leur ventre. Ce n'est pas pour nuire, c'est pour venir en aide qu'on accorde dimc ou salaire au ministre de la parole (nuire, signifie, ici comme toujours, ne pas prêcher l'évangile luthérien). Du moment qu'il ne sème pas le bon grain, il n'a droit à aucun salaire3.

Mais au dire de Luther, il fallait avant tout chasser de la bergerie « les grands loups », c'est-à-dire les évèques, et dans un traité spécial intitulé : Contre l'état fan $$e ment appelé ecclésiastique du Pape et des évèques (juin 1522), il conjurait tous les enfants bien-aimés du Seigneur, tous les vrais et pieux chrétiens, de travailler à leur expulsion. Or, des mesures de cette nature eussent équivalu au renversement radical des constitutions de l'Empire, puisqu'en Allemagne les évoques n'étaient pas seulement les premiers pasteurs spirituels, mais encore, pour la plupart, les princes souverains des divers territoires.

Luther, « par la grâce de Dieu, ecclésiaste de Wittemberg », répétait dans ce nouvel écrit ce qu'il avait si souvent affirmé : sa doctrine seule conduisait au salut. Partant de ce principe, il se croyait autorisé par Dieu même à juger les évêques en dernier ressort : « Ma doctrine ■■ , disait-il avec une superbe assurance, • ne peut être jugée par personne, même par les anges, car je suis certain de sa vérité; par elle je prétends être votre juge et celui des anges euxmêmes, comme dit saint Paul. J'affirme donc que celui qui ne la

1 Voy de Wette, t. II, p. 191.

» De Wette, t. II, p. 192-193.

* De Wette, t. IL p. 258. — Voy. Friedrich, Aitrologieund Reformation, p. 126-138.

reçoit pas ne peut éfre sauvé, parce qu'elle vient de Dieu et non de moi, et que ma senlence est celle du Seigneur, non la mienne. Taut que je vivrai, vous n'aurez point de paix; si vous m'immolez, vous eu aurez dix fois moins encore; je serai, comme dit le prophète Osée, un ours sur votre route, un lion dans votre sentier. Tant que vous vous opposerez à moi, vous ue réussirez à rien, jusqu'à ce que votre front de fer et votre cou d'airain aient été brisés, soit par la miséricorde, soit par la justice. »

u Mais de peur que quelques âmes bien intentionnées ne m'estiment trop hardi d'oser m'altaquer aux grands personnages, et parce que les tyrans eux-mêmes se plaignent que nous encourageons à l'émeute et à la révolte, il imporie que je vous expose ici le fondement et les motifs de ma conduite, et que je vous démontre par écrit que nonseulement il est légitime, mais indispensable de châtier les hauts dignitaires. »

Les reproches de tous les prophètes et ceux du Sauveur lui-même s'adressent pour la plupart « aux rois, princes, prêtres, savants, en un mot aux premiers du peuple » : « Le Christ, dans l'Évangile, nous apparaît dans l'humilité, dans un rang obscur. 11 n'est pas revêtu d'une haute dignité, il n'appartient pas au gouvernement. Or envers qui se montre-l-il sévère? Oui menace-t-il de châtiments? Les grands prêtres, les scribes, les grands clercs, en un mot tout ce qui occupe un rang élevé, reçoivent ses reproches. Sa conduite doit être le modèle des apôtres de l'évangile. Il faut qu'avec une grande assurance ils s'opposent aux chefs, car le salut ou la perte du peuple dépend surtout d'eux. Pourquoi donc, malgré le Christ et l'exemple de tous les prophètes, suivrions-nous la loi des fous, inventée par un pape inepte? pourquoi laisserions-nous impunis les gros bonnets et les tyrans spirituels ? Et à quoi nous servirait-il de châtier le peuple si nous laissions les grands en paix? On ne pourra jamais faire autant de bien en répandant la bonne doctrine, que de mauvais chefs ne feront de mal en en propageant une mauvaise. »

Les évêques et les hauts dignitaires de l'Eglise méritaient donc un traitement plus rigoureux que les chefs temporels, et cela pour deux raisons : d'abord parce que les dignités ecclésiastiques n'ont pas été instituées par Dieu; Dieu ne connaît point la mascarade épiscopale; ensuite parce qu'elles ne viennent pas non plus des hommes, car les évêques et prélats se sont élevés de leur propre autorité, et se sont établis dans leur pouvoir en dépit de Dieu et du {>,envc humain. Secondement, parce que« le gouvernement temporel, bien qu'usant de violence et d'injustice, ne porte préjudice qu'au corps, au lieu que les prélats, lorsqu'ils ne sont pas saints et ne servent pas les intérêts de la

parole de Dieu, sont des loups, des assassins d'âmes, ef font autant de mal que si le diable en personne était assis à leur place et gouvernait pour eux. Aussi faut-il se garder de l'évêque qui n'enseigne pas la parole de Dieu comme du démon en personne. Là où la parole de Dieu n'est pas annoncée, il n'y a très-certainement que pure doctrine diabolique et meurtre des âmes, d'aufaut que sans cetle parole divine, l'âme ne peut vivre, ni être affranchie du démon ».

Par la parole de Dieu, Luther entendait toujours, bien enlendu, sa propre interprétation de l'Ecriture, interprétation qui, selon son orgueilleuse conviction, lui avait été révélée par Dieu même.

« S'ils (e disent », continue-t-il, « qu'il faut craindre d'exciter une émeute en poussant les sujets à résister aux supérieurs ecclésiastiques, réponds : La parole de Dieu sera-t-elle entravée pour un tel motif? L'univers doit-il périr à cause de nos misérables anxiétés? Que tous les évéques soient exterminés, que toutes les abbayes et couvents soient rasés, plutôt qu'une seule âme ne vienne à se perdre, à plus forte raison plutôt que toutes les âmes ne soient perverlies par ces inutiles pantins, par ces idoles d'évêques! A quoi sont-ils bons ceux qui, dans le bien-être, vivent du travail des autres, profitent de leurs sueurs, et mettent obstacle à la parole de Dieu? Ils redoutent une révolution temporelle, et ils ne se soucient point de la perdition éternelle! Ne sont-ce pas des personnages honnêtes et sages? S'ils recevaient la parole divine et désiraient ce qui fait vivre l'âme, le Seigneur, qui est un Dieu de paix, serait avec eux, et nulle émeute ne serait à redouter. Mais comme ils veulent rester sourds à la parole de Dieu, comme au lieu de l'écouter ils se déchaînent contre elle et la combattent par l'excommunication, pur les flammes et par tous les fléaux qu'ils peuvent inventer, qu'ont-ils donc justement mérité, sinon une révolution puissante qui vienne enfin les déraciner de ce monde? Que si pareil malheur leur advient, il ne faudra qu'en rire, comme le conseille la divine sagesse : Vous avez, dit-elle, détesté ma correction et raillé ma loi, maintenant je me rirai de vous à mon tour, et je vous raillerai, lorsque le malheur s'abattra sur votre cou! »

Après avoir émis de pareilles opinions, Luther assurait en vain désapprouver l'emploi « du poing et de l'épée »; eu vain répétait-il qu'on ne devait pas s'opposer à l'Antéchrist par la violence.

- La parole de Dieu ne suscite point d'émeute. C'est l'insoumission obstinée qui la produit, et ne tarde pas à recueillircequ'elleamérité. »

« Quels sont-ils »? dit eucore Luther à propos des évéques, » ils vivent sous nos yeux comme des animaux privés de raison. Qui sout-ils pour que personne n'ose les punir, pour que nul ne tente de leur résister? Jgnore-t-on que les évéchés, les couvents, les abbayes, les Universités ne sont que d'inépuisables pots de graisse,

où viennent sans cesse se fondre les biens des princes et tous les trésors de la terre? Ils s'imaginent être les très-nobles joyaux de la Chrétienté, et cependant saint Pierre les appelle la honte et l'ordure du monde ! Ils maudissent, ils condamnent la vérité qu'ils ne connaissent point. Ils sont noyés et enfoncés dans la matière, hommes charnels, êtres sensuels, bestiaux, qui n'ont jamais goûté les choses de l'esprit! » Agir contre eux n'est pas commettre un attentat contre l'autorité ecclésiastique, « car ce ne sont point des évêques, ce sont des pantins, des idoles sans intelligence, des marionnettes, des idiots, gens incapables même de savoir ce que c'est qu'un évéque, à plus forte raison ce que c'est que la charge d'un évêque! Ce sont des loups, des tyrans, des tueurs d'âmes, des apôtres de l'Antéchrist! Mais je t'entends dire : Vraiment tu t'en prends là à de bien hauts personnages! Songes-tu que parmi eux il s'en trouve d'illustres, de savants? A cela je réponds : Jésus-Christ, Pierre, Paul, tous les prophètes ont annoncé que les plus grandes calamités que la terre ait à redouter sont l'avènement de l'Antéchrist et les fléaux des derniers jours. Penses-tu que de semblables paroles aient été prononcées à propos de plumes d'oies ou de feuilles d'arbre? La parole de Dieu ne nous entretient jamais que de grandes choses! Elle s'élève contre les grands, contre les puissants; elle tonne contre les hauts personnages! Elle nous démontre que l'iniquité est toujours commise par eux, comme de nos jours le Pape, les évêques et leur clique nous le font assez voir. En fin de compte, qu'importe-t-il qu'ils soient grands, nombreux, élevés, savants, si, manifestement, ils s'opposent à Dieu? Dieu n'est-il pas plus qu'eux? Dieu n'est-il pas au-dessus de toute chose créée? Le Turc aussi est puissant, et cependant c'est l'ennemi de Dieu! Mais, diras-tu encore, qui donc serait assez hardi pour appeler race maudite le Pape, les évêques, et toute leur bande? Qui? Pierre! Oui, le Saint-Esprit les a maudis par la bouche de Pierre ! Ils sont à la vérité évêques, mais non évêques de chrétiens; ce sont des évêques de voleurs, de brigands, d'usuriers, des chefs de voleurs, des chefs d'assassins, des chefs d'usuriers « ! « Le porc, le cheval, la pierre, le bois, ne sont pas plus destitués de bon sens que nous ne l'avons été en subissant le joug du Pape. >• « Et afin de me débarrasser l'estomac, je veux ici dire hautement ma pensée : Les évêques que nous voyons maintenant régner sur tant de villes ne sont pas les évêques du Christ, institués par la loi divine, mais bien les évêques du diable, établis par son ordre, et très-certainement messagers et intendants de Satan! » Luther est prêt à le prouver « bien et dûment » par la sainte Ecriture. « Les couvents », dit-il encore, « sont de bien plus mauvais lieux que les maisons publiques, que les tavernes et que les repaires d'assassins. »

Cet écrit était accompagné d'un appendice intitulé : Bulle et Iléforivc. Luther y déclarait que -' tous ceux qui exposaient leurs corps, leurs biens, leur honneur pour détruire les évéchés et le gouvernement des évoques, étaient les enfants bien-aimés de Dieu, les vrais chrétiens, gardant la loi divine et résistant à la loi du démon ». Lorsqu'il n'était pas possible de combattre ouvertement les évêques, il fallait du moins condamner et réprouver leur autorité : « Je le répète, tous ceux qui se soumettent volontairement à eux sont à proprement parler les serviteurs du démon, et s'opposent à l'ordre et à la volonté de Dieu. « « Tout chrétien, exposant son corps et ses biens pour la vérité, doit travailler à mettre fin à leur détestable tyrannie; tout ce qui peut le moins du monde porter préjudice aux évêques, ils doivent s'en acquitter joyeusement, agissant envers eux comme envers Satan en personne. > >< Ceci est ma bulle », dit Luther en concluant, à moi, docteur Luther! Elle apporte la grâce de Dieu à tous ceux qui la garderont et la suivront. Amen '! >■

Spalatin ayant fait quelques représentations à Luther sur l'extrême violence d'un pareil langage, il lui répondit (25 juin 1522) que c'était à dessein qu'il se déchainait ainsi contre les évêques, et qu'il était résolu à ne plus les épargner. Que si l'émeute et toutes sortes de calamités imprévues venaient à atteindre les hauts dignitaires de l'Église, ils n'auraient à s'en prendre ni à ses instigations ni à son influence, mais bien à leur propre tyrannie, qui forçait la main au peuple, et aussi à leur destinée, qui le voulait ainsi*.

Au moment où paraissait cet écrit, Franz de Sickingen, < seigneur

1 Sämmil. Werke, t XX VIII, p. 142-201. — Voy. surtout p. 142-145, 147-149, 155- 156, 174-176, 178-179, 189. — Maint passage de ce Ihre, par exemple ceux des p. 158-159-163, 199, sont impossibles à reproduire.

s ■ Tu ergo noli timere, nec speres me illis parciturum : motus ac res novas si passifuerint, nobis autoribus non patientur, sed sua tyrannide sic vocautibus fatis urgente. » — Voy. de Wette, t. Il, p. 236. — Luther écrit à Staupitz (27 juin 1522 : ■ Quod tu SCribis meajactari ab iis, qui lupanaria colunl, et Iliulta SCandüla ex recenlioribus scriptis meis orta, neque miror, neque metuo. • — De Wette, t. II, p. 215. • Personne-, écrit-il à un inconnu (28 août 1522), - ne doit se scandaliser de ces injures; la justice doit avoir son cours; tous ceux qui ne sont pas dignes d'elle se scandaliseront et tomberont, ainsi qu'il est écrit dans saint Jean (chap. vi, v. 60). Cet apôtre rapporte que beaucoup de disciples de .'ésus- Christ se retirèrent après l'avoir écouté, disant : Ce discours est trop dur, et qui peut le supporter?I)onc,cherami, ne vous effrayez pas, si beaucoup se scandalisent de mes écrits; il faut qu'il en soit ainsi, et que très-peu restent fidèles à l'évangile. • Avec le temps, on comprendra pourquoi il est resté sourd a toutes les remontrances que lui font à ce sujet Frédéric de Saxe et beaucoup de ses amis. Pour le moment, il ne peut répondre qu'une chose : c'est qu'il ne doit ni ne peut faire autrement : -Je ne peux plus accepter de demi-mesures; je ne veux plus ni plier, ni céder, ni me soumettre, comme je l'ai fait jusqu'à présent, fou que j'étais! • — De Wette, t. II, p. 244.

240 I.ITIIER EXHORTE SES PARTISANS A PROSCRIRE LES ÉVÊOt'ES. 1522.

et patron spécial » de Luther ', se préparait à être l'instrument de cette destinée.

Le livre de Luther est pour ainsi dire le manifeste de guerre avec lequel Sickingen entre en campagne , pour renverser la constitution de l'Empire et faire « une trouée à l'évangile* ».

1 C'est ainsi que le nomme Luther. — Voy. de Wette, t. II, p. 13. * Voy. plus loin.

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