LE PROLÉTARIAT DE LA NOBLESSE ET LES CHEVALIERS BRIGANDS
seule elle se voyait condamnée à une misère de plus en plus profonde ».
Ce qu'il y avait de vrai dans ces lamentations, c'est que la petite noblesse, à force de morceler les propriétés héréditaires, de se livrer à sa passion pour le plaisir, de déployer un luxe excessif, et aussi en raison de la dépréciation de la propriété foncière et du développement envahissant du capital, avait perdu dans beaucoup de territoires les éléments matériels de son influence politique. Le prolétariat de la noblesse formait une classe considérable2, et les seigneurs ruinés, déchus, regardaient d'un œil d'envie les riches couvents, les abbayes florissantes, surtout les collégiales princières. L'avidité de tant de grands seigneurs spirituels en vue d'agrandir encore et toujours leurs possessions déjà si étendues, la magnificence qu'ils étalaient au dehors en faisant insolemment parade de leurs richesses, tout avait fait détester de plus en plus l'organisation ecclésiastique, et ce mécontentement amer était partagé par une foule de gens qui, d'ailleurs, ne songeaient nullement à se séparer de l'Église et de sa doctrine. La confiscation des propriétés ecclésiastiques, le partage des biens du clergé, tant réclamés par Hütten et Sickingen, et représentés comme de nécessité urgente, flattaient donc le sentiment du plus grand nombre et semblaient une œuvre « raisonnable et attrayante ». Cette perspective « chatouillait surtout délicieusement » les penchants de cette classe particulière de gentilshommes
1 Voy. notre premier volume, p. 366-367. Wimpheling parle, dans son Aperçu général de l'histoire de Àlaymce (1515), de la passion des nobles pour la boisson, et il ajoute : ■ Ili viderint, an si m t nubiles, immo si sint bomines quidem, cum nobilitas ex sola virlute comparetur. Ad quas sordes redacta est prisca et auliqua nobilitas Germanica, yd quam labeculam demersa est alta comitum generositas! Ignorant profecio splendorem proprium, excellentiam et dignitatera. ■ (Fol. 22- 23.) Manuscrit de la bibliothèque du château d'Aschaffenbourg.
* Les nombreux documents cités par Jörg, et copiés sur dix actes authentiques, montrent dans quel abaissement était tombée la noblesse de Bavière (p: 49-50). Nous en citons un passage :
« llirschuuer de Gersdorf est veuf, chargé de petits enfants, et de plus affligé de beaucoup de malades; il ne touche que quatorze florins par an de redevances. Jacques Tanner, de Tann, et ses deux frères ne possèdent plus que la seule résidence de Tann ; encore ce petit bien appartient-il à leurs trois neveux. Érasme Reigher, de Lankwart, loge dans une maison de paysan, et y vit pauvrement avec 25 florins de redevances annuelles; lui, sa ménagère et trois autres personnes sont obligés de chenher au dehors des moyens de subsistance. Wolfgang Auer, de Straubing, a une toute petite propriété; il cultive lui-même sa ferme avec sa femme et ses enfants. Ulrich de Kaslanjjkrent n'a ni serviteurs ni chevaux. Balthasar Kollnbcck, de Thurnthenning, n'a pas le moyen d'entretenir un serviteur; tous ses biens sont hypothéqués. Gui Rohrbeck, de Rohrbach, ne possède plus à Rohrbach que la dixième partie de son domaine qui comporte dix livres de pfenning de revenu; c'est avec cela que ce pauvre gentilhomme doit vivre, lui, sa femme et de nombreux enfants ■, etc.