‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 462 sur 630 · DERNIERES ANNEES D'ULRICH DE HÜTTEN · texte numérisé non relu

DERNIERES ANNEES D'ULRICH DE HÜTTEN

malade à ce moment même. La chute d'un des premiers et des plus puissants soutiens du parti luthérien effraya et affligea grandement les amis des nouvelles doctrines : « Je ne puis te dire », écrivait Martin Bucer à Zwïngle (9 juin 1523), « combien, enhardis par la mort d'un seul homme, les monstres du papisme relèvent à présent leurs cornes! L'Antéchrist, sachant bien qu'il lui faudrait périr si, par les efforts de Sickingen, l'évangile était de nouveau annoncé au monde dans toute son intégrité et pureté, n'a rien négligé pour le perdre. » « Nous avions fondé de grandes espérances sur lui, mais déjà son œuvre chancelle et tombe », écrit à Zwingle avec douleur Otto Brunfeld, « et non-seulement son œuvre, mais celle de tous les amis de l'évangile. Notre Hutîen est en mauvais point, et nous autres devons nous attendre à être bientôt battus de tous les côtés. Nous deviendrons l'objet de la risée générale, et j'ai le pressentiment d'une catastrophe imminente1. » « Aucun des princes ou des pharisiens », dit-il ailleurs, « ne croit à l'évangile. » Hütten, de son côté, tremblait que les princes n'aient tramé quelque vaste complot contre la nouvelle doctrine : « Partout », écrit-il, « nos ennemis triomphent et régnent2. »

Craignant que les princes ne lui fissent subir le châtiment bien mérité de ses intrigues révolutionnaires, Hütten s'était hâté de quitter Landstuhl. Vers la fin de 1522 il arrivait à Bâle, fugitif, sans ressources, torturé par la maladie. 11 avait des amis dans la ville, et comptait particulièrement sur l'appui d'Érasme, son ancien maitre, son guide, « son Socrate ». Mais entretenir des relations avec les malheureux n'entrait point dans les axiomes de philosophie pra tique d'Erasme; renouer des liens d'amitié avec Hütten eût été se compromettre vis-à-vis de ses puissants protecteurs ; puis, comme il le craignait à bon droit, cette générosité d'âme eût été fatale à sa bourse. Erasme s'était jadis complu à se représenter sous les traits d'un sage du christianisme : « La propriété », avait-il dit, « n'est pas interdite aux seuls moines, mais à tous les chrétiens. La charité doit rendre tout commun entre frères, et celui qui ne soutient pas, selon les ressources dont il peut disposer, son prochain tombé dans la détresse, peut et doit être considéré comme possédant injustement un bien qui ne lui appartient pas*. » Mais Hütten, dans son malheur, ne s'aperçut point qu'Érasme songeât à mettre en pratique de si admi-

1 Zwinglii Op. VII, p. 2G9-273.

2 Voy. Hagen, i. III, p. c:i.

3 ■ Proprietäten! cliristiana charitas non novit. » « Tu credebas sotis monachis interdictam esse proprietatem? indictam pauperlatem ? Errasti, utrumque ad omiies christjanos pertinet, etc. • Voy., sur ces passages et d'autres analogues,

WlSKIHANN, p. 10-11.

ÉRASME ET HÜTTEN. 1523. 265

rables maximes. Froid, indifférent, il repoussa le chevalier vaincu et malade, et lui fit dire qu'il se gardât bien de le mettre dans un pénible embarras par sa visite. Il écrivait à l'un de ses amis qu'il ne souhaitait pas voir Hütten; qu'il lui voudrait du bien aussi longtemps que Hütten s'en voudrait à lui-même, mais qu'il avait autre chose à faire qu'à s'occuper de lui1. Blessé au vif, Hütten considéra dès lors Érasme comme un apostat de l'évangile, et, dans un libelle amer, déversa sur lui son ressentiment et sa colère. « Quel peut être », se demande-t-il, « le mobile d'une telle apostasie? Érasme envie-t-il la gloire de Luther? Est-il dominé par la crainte pusillanime des vainqueurs? A-t-il été acheté, ou réellement Érasme auraitil changé de conviction? » « Tant de princes conjurés contre l'évangile », dit-il encore, * le font désespérer du succès de notre cause; dès lors, il trouve prudent de rompre avec elle, et cherche à obtenir par tous les moyens la faveur des grands. Érasme, en rendant aux princes un service signalé, songe à faire d'eux ses obligés, aussi médite-t-il un livre contre nous. Oh! le triste spectacle! Érasme s'est livré au Pape! Adrien lui a ordonné de ne pas tolérer que le respect du au Siège apostolique reçût quelque atteinte, et aussitôt Érasme entre en lice; déjà il a porté de rudes coups. Quelle transformation! » « Autrefois, il est vrai, il a travaillé dans le même but que Luther et que moi, et si la plus grande partie de ses écrits est destinée à lui survivre, tout homme attentif au fond de la question plus qu'aux paroles, le comptera parmi les adhérents de ce même évangile qu'il se prépare maintenant à combattre. Oui, en dépit de ses efforts, par ses premiers écrits, il comptera toujours, même après son apostasie, parmi les champions de l'évangile et les adversaires de la tyrannie romaine*. »

Érasme publia aussitôt sa réponse, intitulée : Éponge pour essuyer les éclaboussures de Hütten*. 11 y attaquait sans aucun ménagement la conduite et le caractère de son ancien ami, ne se faisant même pas scrupule de railler sa détresse. Avec pleine raison, d'ailleurs, il offrait Hütten en exemple à la jeunesse; mais quel jour ne jetait-il pas sur son propre caractère lorsque, à propos de ce même homme dont il avait été pendant tant d'années le plus intime ami, qu'il

1 Strauss, I. II, p. 263-265. — Dans une lettre à Mélanchthon, Érasme dit en parlant de Hütten : - Ille e^ens et omnibus rebus destitutus, quaerebat nidum aliquem, ubi moreretur. Irai mihi j;loriosus ille miles cum sua scabie in aedes recipiendus, simulque recipiendus ille chorus titulo Evangelicorum, sed titulo dun taxât. Sletstadii mulctavit omnes suos amicos aliqua pecunia. .lam amarulentiamet {jlorias hominis nemo, quamvis patiens, ferre poterat. = Corp. Reform., t. I, p. 007.

* Voy. Strauss, t. II. p. 281-288. — Hagen, t. 111, p. 63-72.

* Spongia Eratmi advenut adtperginct Hutleni, 1523.

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avait loué et célébré à la face du monde entier, il écrivait, au moment où la tombe venait à peine de se fermer sur lui, des lignes comme celles-ci : < On voit de par le monde certains hommes entretenir et flatter leurs mauvais penchants dès le début de leur vie; ils mettent leurs passions et leurs excès sur le compte de la jeunesse; ils tiennent le jeu, la prodigalité excessive, pour de nobles amusements. Mais pendant ce temps les revenus s'en vont, les dettes grossissent, la réputation dépérit, la faveur des princes, de la bienfaisance desquels on vivait, s'évanouit; bientôt le besoin conduit au vol; on commence par y recourir sous prétexte de guerre, puis, rien ne pouvant combler l'abîme des dettes, pas plus que l'eau ne pouvait remplir le tonneau percé des Danaïdes, on se permet de méchants tours, et dès qu'il s'agit de happer quelque butin, on ne fait plus aucune différence entre amis et ennemis. Enfin la passion, comme un cheval emporté qui jette son cavalier par terre, précipite brusquement dans la ruine celui qui lui a trop obéi1. - Érasme, en cette même satire, range Hütten parmi les hommes « qui, sous prétexte d'évangile, n'agissent qu'en vue du butin et du pillage, se croient autorisés à détrousser les passants sur la grand'route, et après avoir dissipé leur bien avec les filles, le vin et le jeu, jettent le défi à tous ceux dont ils espèrent tirer quelque argent2. »

Quant à sa propre attitude vis-à-vis de l'Église et du parti luthérien, quant au fond même de la question religieuse, Érasme, dans ce pamphlet, donne, suivant sa coutume, des explications fort vagues et tortueuses. Pour assurer le triomphe pacifique de l'évan-

1 Voy. Strauss, t II, p. 331-332.

8 Visant particulièrement Ilutten, Érasme dit à un autre endroit : « qu'il voit à la vérité beaucoup de luthériens, mais peu d'évangélistes. Si Hütten connaissait des gens qui, au lieu de fréquenter le vin, les filles ou les dés, se délectassent dans la lecture de la sainte Écriture et dans les entretiens pieux ; qui, ne trompant personne sur l'argent qui leur était dû, sussent dépenser libéralement ce qu'ils n'étaient pas obligés de donner aux nécessiteux; qui, au lieu d'injurier ceux qui ne leur avaient fait aucun mal, répondissent d'une manière conciliante à une parole irritante; qui ne se rendissent coupables d'aucun acte de violence, ne menaçant personne, mais au contraire, pour un tort souffert, rendant des bienfaits; qui, loin d'exciter des troubles établissent partout où ils le pouvaient la concorde et la paix; qui, bien éloignés de se vanter de crimes ou d'actes qu'ils n'avaient point accomplis, rapportassent au seul Christ tout le mente de leurs bonnes œuvres; si Ilutten lui montrait de tels évangelistes, aussitôt il se joindrait à eux avec joie. Mais s'il en existait, ils étaient, à vrai dire, excessivement rares! . Strauss, t. II, p. 293-294. — Dans une lettre au conseil de Zurich (datée du 10 août 1523), Érasme se vante d'avoir jusque-là travaillé assidûment a répandre la doctrine évangilique ; et cependant Ilutten a publié contre lui un petit livre rempli de mensonges et d'injures; Ilutten ne doit qu'au conseil la permission de séjourner à Zurich, mais il n'a pas le droit d'abuser de cette permission pour publier un libelle insolent et pervers. Cet écrit nuirait trèscertainement aux intérêts évangéliques, aux belles-lettres, à la chose publique, et pouvait dans l'avenir porter un grand préjudice à la ville de Zurich; quant à Hütten, ■ chacun savait qu'il n'avait plus rien à perdre. ■ Dans Egli, 245, n° 565.

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