‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 484 sur 630 · II · texte numérisé non relu

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de revenir sur ce sujet, comme un musicien qui ne sait jouer qu'un air sur sa viole. Néanmoins, comme je l'ai déjà répété tant de fois, on n'offense nullement Dieu par les bonnes œuvres, mais bien par les mauvaises; d'ailleurs, les religieux n'attachent pas une telle importance à leurs actions qu'ils en attendent l'infaillible salut de leur âme; ils les regardent simplement comme un moyen, comme un chemin bien tracé qui peut les conduire au ciel plus sûrement qu'un autre. Car de même que Dieu ne fait pas croître le blé dans les champs sans notre peine et notre labeur, de même il ne nous ouvrira pas son paradis sans qne nous nous soyons exercés dans son saint service, laissant le mal et faisant le bien. Et maintenant si nous réfléchissons à ce à quoi les religieux s'engagent, jurant de demeurer chastes, pauvres, obéissants, se vouant à la prière, aux jeûnes, aux saintes veilles, au chant pieux, à la louange continuelle de Dieu, nous reconnaîtrons que toutes ces actions seraient des œuvres excellentes, même accomplies par des Juifs ou des païens. Mais parce que les religieux les pratiquent au nom et pour l'amour du Christ, ils sont bien éloignés d'agir contre le premier, le second et le troisième commandement, et leur foi ne saurait s'appeler judaïque; car les Juifs ne croient pas au Christ, et d'ailleurs les Juifs ne seront pas condamnés à cause de leurs bonnes œuvres, mais seulement à cause de leur incrédulité. Que les pieux religieux ne s'affligent donc pas de s'entendre perpétuellement appeler Juifs et judaïques. En parlant ainsi, Luther, sans le savoir, dit la vérité, comme autrefois Caïphe, car ils sont en effet ces vrais Juifs dont a parlé saint Paul, qui ne sont point circoncis selon la chair, mais selon l'esprit. »

Il n'est point d'état où ne se rencontrent des gens « orgueilleux, cupides, impudiques, querelleurs, charnels et sans crainte de Dieu » ; pourquoi donc s'étonner si quelques religieux cèdent en ce moment à la tentation, et abandonnent leurs couvents? Le proverbe ne ditil pas que lorsque Satan veut exécuter quelque crime signalé, il se sert généralement d'un moine ou d'une méchante vieille femme? « Luther, pour engager les moines et les religieuses à quitter leur couvent, leur promet les douceurs de la liberté; cependant à peine Font-ils écouté, qu'il leur faut, au contraire, devenir les serviteurs de tout le monde; les uns apportent des pierres aux maçons, les autres nettoient les latrines, d'autres chassent les chiens des rues; en un mot, ce que personne ne fait volontiers, ces pauvres gens sont obligés de s'en charger, semblables aux Juifs, contraints, en Egypte, à porter de lourdes pierres sur leur dos. » « Revenez à nous », s'écrie Emser s'adressant aux religieux séduits; « revenez, frères et sœurs égarés; hâtez-vous de reprendre votre premier vête-

ment, afin que non-seulemenl nous, mais les anges du ciel avec nous, nous puissions fêter votre retour1!

« Un reconnaît les vrais prophètes et les vrais apôtres », dit encore Emser, « aux actes de vertu qu'ils accomplissent : ils sont humbles, patients, obéissants, chastes, modestes, disciplinés, pieux, craignant Dieu. Les faux prophètes et les faux prédicateurs, au contraire, produisent des fruits de discorde; ils enseignent aux peuples l'orgueil, l'insolence, la présomption, l'entêtement, l'attachement à leur propre sens, l'insoumission, la révolte, la calomnie, la haine, l'envie, l'impudicité, la paresse, la gourmandise, l'oubli de toute crainte de Dieu. Or nous voyons tous les jours les résultats de la nouvelle doctrine et des principes dans lesquels la jeunesse est formée depuis trois ou quatre ans. Malheureusement, ces mauvaises semences ont si bien germé qu'on ne voit presque plus de serviteurs disposés à se soumettre à leurs maitres ou maîtresses, sans parler des rapports de l'enfant avec ses père et mère, ni de l'obéissance des sujets envers l'autorité. Les luthériens ne craignent plus ni Dieu, ni personne au monde; ils méprisent tout commandement, toute loi, toute discipline chrétienne, et Platon, pour ne point parler de Jésus-Christ, ne les eût jamais soufferts en sa république. » «• Jamais on n'avait vu parmi nous une semblable désolation, un tel trouble, un tel esprit de sédition, et c'est la fausse doctrine de Luther qui est cause de tout le mal.

« Et plût a Dieu qu'il se fût borné à séduire le pauvre peuple, et n'eût pas semé la zizanie entre les rois et les princes, nous préparant encore de plus grands maux! Car si les princes et les seigneurs étaient restés unis de sentiment, ils auraient facilement étouffé l'erreur et empêché le mal. » Emser craignait fort que Luther ne fût cet homme dont il avait été prédit qu'il affligerait toute la terre, troublerait les royaumes et les principautés, et y porterait la dévastation et le désordre 9.

Il était impossible de considérer la doctrine de Luther comme « une bonne nouvelle », môme eu entendant ses partisans s'intituler évangélisles : « Lorsqu'on demande aux luthériens s'ils ont la foi, s'ils sont chrétiens ou luthériens, ils répondent qu'ils sont évangéliques, ce qui est sans doute vrai s'ils entendent parler de l'évangile de Luther, car si sa doctrine est un évangile, ils sont évidemment évaugéliques. Mais s'ils veulent parler de cet Évangile dont la sainte Église nous atteste la vérité et qu'elle adopte et enseigne, leurs paroles, leurs manières d'être et leurs actes s'accordent autant

JB1. O3. E». IL Voy. .1. OinTr:NBERCEH, Wider CXXXIX Schlussrcde Luthers von Gelnbdniss und Geiitl. Leben. Bl. C.-F.

• Bl. E. H*.

avec lui que le blanc avec le noir, le feu avec l'eau, le jour avec la nuit, la lumière avec les ténèbres, et il faut convenir que leur évangile à eux ne nous annonce rien de bon. »

Luther contribua indubitablement au sensible abaissement qui se produisit à cette époque dans les mœurs, par les principes qu'il émettait en pleine chaire sur les devoirs réciproques des époux '. Emser consacre à ce sujet un chapitre spécial, où il se plaint de ce que la doctrine chrétienne sur la sainteté du mariage ait été outragée. « Il se voit contraint », dit-il, « de rappeler que Jésus-Christ, saint Paulet les docteurs chrétiens les plus vénérés depuis la naissance de l'Église

1 Voy. plus haut p. 115, note 1. Ces paroles, tirées delà Captivité de Babylone, sont répétées par Luther dans son sermon sur le mariage publié en 1522. Il ajoute : « j'ai donné ces conseils étant encore timide, mais maintenant je désire mieux conseiller, et voudrais bien persuader à l'homme (qu'une femme, en ces questions, mène souvent par le bout du nez) que le mariage étant une action purement extérieure et physique, comme toute autre occupation temporelle, il s'ensuit que le chrétien peut se marier et rester uni à un païen, un Juif ou un Turc, sans aucune inquiétude de conscience. Il n'existe ni vice ni crime qui puisse mettre obstacle au mariage. David rompit le mariage de Bethsabée, femme d'Uri, et fit de plus périr son mari; il commit donc deux crimes; et cependant, sans donner d'argent au Pape, il garda Bethsabée pour femme, et eut d'elle le roi Salomon. » Par rapport à la séparation des époux, Luther enseigne encore : « Je reconnais trois causes de divorce : la première, c'est quand l'homme ou la femme est impropre au mariage. ...L'autre, c'est l'adultère. A cause de l'adultère, le Christ sépare l'homme et la femme, afin que celui qui est innocent puisse choisir ailleurs." « Mais pour se séparer ainsi, et de manière que l'un des mariés puisse faire un autre choix, il faut le pouvoir et l'enquête de l'autorité laïque, afin que l'adultère soit publiquement reconnu; que si l'autorité refuse de prendre en main cette affaire, il faut du moins que le divorce ait lieu au vu et au su de toute la congrégation, afin qu'il devienne impossible de se séparer une seconde fois par pur caprice. Que si tu demandes : Mais que fera celui des deux époux qui est coupable? Peut-être ne pourra-t-il pas rester charte? Réponse : Voilà pourquoi Dieu avait ordonné dans la loi de Moïse de lapider les adultères, c'était afin que cette question demeurât inutile. Le bras séculier doit mettre à mort les adultères, car celui qui a violé sa promesse de mariage est déjà comme mort et doit être considéré comme tel. Aussi l'autre partie peut-elle se remarier, comme si son conjoint était mort, s'il veut rester strictement dans son droit et ne pas lui faire grâce. Là où l'autorité est négligente et n'agit pas, celui des deux époux qui a commis l'.idullère pourra se rendre dans un pays éloigné, et là se marier, s'il ne peut vivre autrement. Mais il vaudrait mieux qu'il fut puni de mort, qu'il ne fût plus parlé de lui, afin que tout mauvais exemple soit évité. Que si quelqu'un prétend combattre cette doctrine et dit : « Voilà de l'air et de l'espace accordé à tous les hommes et femmes vicieux! Us vont maintenant pouvoir se séparer l'un de l'autre, puis aller se mariera leur guise dans les pays étrangers! » Réponse : Qu'y pnis-je faire? c'est la faute de l'autorité! Pourquoi ne met-elle pas à mort l'adultère.? Je n'aurais pas besoin de donner un pareil conseil! » Le troisième cas de divorce reconnu par Luther est celui-ci . « Quand l'une des parties se dérobe à l'autre, et lui refuse ce qu'elle lui doit. » Tout ce passage est impossible à reproduire à cause de son extrême indécence. Il se termine ainsi : - Il Jaul qu'ici l'autorité temporelle intervienne et contraigne la femme , ou bien la condamne à mort. Mais si l'autorité n'agit pas, l'homme doit s'imaginer que sa femme lui a été ravie par les brigands, ou qu'elle a été assassinée, et chercher une autre èpoute. • Sammll. Werke, t. XX, p. 60-G1, 65-66, 6J-73.

jusqu'à ce jour, out recommandé à tous la pureté, la chasteté des corps et des âmes1. »

« O vous, dignes Allemands, pieux chrétiens restés fidèles à la foi du passé », s'écrie Emser, « je vous exhorte, je vous conjure et vous supplie, par l'amère Passion du Christ, de rester fermement attachés à la religion de vos pères, et de ne vous laisser séduire en aucune manière par ce nouveau Jéroboam, car ce qu'il se propose, c'est de vous détourner, vous et vos enfants, des deux principales vertus du chrétien : la fidélité à l'antique foi et l'obéissance aux supérieurs. » k Les hérétiques persuadent au peuple qu'on ne doit plus aux religieux, au Pape, aux évèques, aux prêtres ou aux moines, ni offrandes, ni redevances, ni dîmes, ni rétribution quelconque; bien plus, ils soutiennent qu'il est légitime de les dépouiller de ce qu'ils possèdent. Mes amis, pourquoi vous conseillent-ils ceci? Il leur est cependant bien aisé de comprendre que lorsque les prêtres n'auront plus absolument rien, il leur deviendra impossible de s'adonner à la prière, a la prédication, d'administrer les sacrements et de s'acquitter des autres fonctions qui sont indispensables au salut du peuple chrétien et regardent spécialement leur ministère. » ■< Mais ils savent que le meilleur moyen d'anéantir la foi chrétienne, c'est d'abolir les prêtres, la messe, l'église, l'autel, les exercices et pratiques chrétiennes, afin que toute consolation et espérance de salut nous soit enlevée, que chacun vive à sa guise, et que celui qui n'a rien vienne puiser dans le sac de celui qui possède. Hélas! le peuple, en son ignorance, ne réfléchit pas à tout cela ! H s'imagine que lorsqu'il aura dépouillé et chassé les prêtres, tout ira bien, toute justice sera accomplie, fout deviendra parfait; il ne prévoit guère quelle détresse serait la sienne si les désirs des hérétiques venaient à s'accomplir! « O vous, pieux Allemands, songez à l'avertissement que je vous donne ! »

« .le sais trop à quelles agressions, à quelles menaces, à quels dangers je m'expose en entreprenant de défendre ces principes, .l'ai dû souffrir la persécution de ceux-là mêmes qui autrefois étaient mes meilleurs amis. Mais en dépit de leurs torts envers moi, je ne leur en veux nullement, et n'ai pas l'intention de leur causer jamais la moindre peine ni le moindre dommage. Je vous supplie tous de n'avoir à votre tour envers eux ni ressentiment ni aigreur,

1 Bl. R1-*. Voy. .1. DiETLNBEncF.R, l'on McnschenUr, B. C. s. "L'Écriture est absolument contre toi (Luther); les raisons que tu apportes ne sont que pure duplicité, tout ce que tu écris n'est qu'hypocrisie, belles paroles fleuries, combinées pour séduire le simple peuple. Ta conscience est faussée; là où il faudrait parler de péché, de conscience, tu ne vois aucun mal; là où il n'y a nul péché, tu en forges •

car celui qui hait son frère est un homicide aux yeux de Dieu, et digne d'être jugé. D'ailleurs, la plus grande partie des hérétiques agit par ignorance; jusqu'ici ils n'ont pas bien compris de quoi il s'agissait, ils ont été séduits, abusés, et très-certainement, lorsque plus tard on les instruira de la vérité, nous les verrons dégager leur main de celle de Luther. Mais, de grâce, vous et eux, et tous ceux qui ne veulent pas être empoisonnés par la fausse doctrine, renoncez aux livres de Luther, tel est le loyal conseil que je vous donne; car bien que de temps en temps on y rencontre quelques bonnes paroles, ils contiennent néanmoins tant de poison, que ce poison finit par étouffer complètement la bonne semence. »

« En lisant le petit livre que voici », dit Emser en concluant et s'adressant à l'Empereur, « Sa Majesté Impériale s'apercevra aisément de la confusion d'idées où nous ont jetés la fausse doctrine, le délire et le faux zèle de Luther. Nous sommes entraînés et séduits; non-seulement on cherche à nous détourner de la foi du passé, mais encore de l'obéissance que nous te devons, à toi et à foute autorité. Il en résulte que tout état, toute condition sociale est ébranlée jusqu'en ses bases, et chancelle '. »

Les troubles religieux, comme il fallait s'y attendre, ne tardèrent pas à produire un abaissement sensible et général dans la vie intellectuelle.

Les Universités perdirent « en l'espace de peu d'années, et cela avec une rapidité aussi lamentable que surprenante, tout le crédit dont elles jouissaient ». « La jeunesse studieuse », disait-on dès 1524, « ne s'applique plus aux saines études, et ne s'exerce plus que dans l'art de la controverse religieuse. Les jeunes gens lisent, écrivent, propagent des masses de petits traités et pamphlets; ils deviennent grossiers, leur inconduite est notoire, et cependant ils se donnent pour les apôtres d'une nouvelle sagesse, et prétendent réformer la société3. »

Luther avait appelé les Universités des cavernes de malfaiteurs, des temples de Moloch, des synagogues de perdition3. Dans un sermon prononcé en 1524 et reproduit par de nombreuses éditions, il

1 Bl. V-3.

* Voy. Glos.1 und Comment, auf LXXX Artikeln, fîl. I,*.

1 Voy. plus haut, p. 204.

avait été jusqu'à dire : < On devrait mettre le feu aux Universités, car rien de plus infernal, de plus diabolique, n'a existé depuis le commencement du monde, et jamais la terre ne connaîtra rien d'aussi pernicieux1. » A son exemple, Mélanchtlion, réfutant Emser, avait dit (1511) « que rien de plus impie, de plus funeste que les Universités, n'avait jamais été inventé; que ce n'étaient pas les papes qui les avaient fondées, mais bien le diable en personne. Wiclef avait eu le premier le mérite de les appeler publiquement les écoles du démon; pouvait-il dire quelque chose de plus édifiant, de plus sage? On accusait les Juifs d'immoler des enfants à Moloch; mais dans les Universités, les jeunes gens étaient sacrifiés aux idoles du paganisme; celui qui aspirait au titre de docteur en philosophie n'était plus digne du nom de chrétien2. »

La haine passionnée de Luther et, à cette époque, de Mélanchtlion pour les Universités, provenait de leur violente autipathie pour la philosophie et pour l'usage qu'on en faisait dans les disputes religieuses. Ils détestaient encore les Universités, parce qu'elles avaient toujours fait grand état de la « lumière naturelle »; qu'elles avaient célébré la raison comme un instrument donné par Dieu pour scruter la vérité religieuse, et constamment cherché à mettre d'accord la foi et la science 3. Au reste, Mélanchtlion ne tarda pas à revenir de ses emportements; mais Luther, jusqu'à la fin de sa vie, soutint que la raison « est l'épouse du diable »; que c'est une belle courtisane, une prostituée maudite, une fille de mauvaise vie revêtue de haillons, couverte de lèpre, et la plus grande gourgandine de Satan ». 11 répétait qu'il fallait « fouler aux pieds sa sagesse prétendue, l'exterminer, lui jeter de l'ordure au visage pour la rendre plus hideuse encore, et forcer cette infâme prostituée à se cacher dans les latrines4 ».

1 Sämmtl. Werke, t. VII, p. 63 Sermon sur l'épitre aux Romains, t. XV, p. 4-13. La haine de Luther pour Aristote lui inspirait ces jugements. Il en voulait à • ce païen stérile, vide de science et plein de ténèbres -. Ces passages ne se trouvent que dans les plus anciennes éditions du sermon. — (Voy. Sammtl. Werke, t. Vil, p. 63, note 59.) — Dans une lettre à Jean Lange, Luiher appelle Aristote calomniateur éhonté, comédien, Protée, le plus rusé corrupteur des esprits. Si Aristote n'avait pas réellement existé en chair et en os, on pourrait, sans nul scrupule, le tenir pour le démon en personne. » Bien éloigné de partager sur ce point les idées de Luther, Mélanchthon se donna plus tard toutes les peines imaginables pour remettre en honneur l'étude de la philosophie d'Aristote. « En vérité, sans cet écrivain •, ce sont ses propres expressions, - nori-seulement il ne pourrait y avoir de vraie philosophie, mais encore nous n'aurions jamais possédé une saine méthode pédagogique. ■ — Voy. Döllingf.r, Reformation, t. I (2e édit.), p. 478, note 101.

* Corp. Reform., t. I, p. 286-3.Î8. — Voy. Paulsen, p 135-136.

» Voy. DOLLINGER, lie formation, t. I (2e éd.), p. 476-477

4 Voy. Dollinger, Reformation, t. I (2e édit ), p. 479-182. .l'ignore de quel écrit

D'innombrables prédicants tenaient le même langage, et se répandaient en injures contre toute notion rationnelle, contre toute science profane.

Après les Universités, ce furent les belles-lettres et les humanités qui reçurent les plus rudes coups. Avant le début des querelles religieuses, elles avaient pris un tel essor « que Cicéron lui-même », assurait-on, « n'aurait eu qu'à se cacher dans un petit coin s'il eût pu revenir au monde ». Mais ce bel élan avait été de courte durée. « Partout où la doctrine luthérienne prévaut », écrivait Érasme à Pirkheimer, « les sciences dépérissent, car les nouveaux convertis ne recherchent que deux choses : une place et une femme. Une fois ceci obtenu, l'Évangile leur donne pleine liberté de vivre à leur guise1. »

« Sous prétexte d'Évangile », écrivait d'Erfurt l'humaniste Eoban Hessus (1525), « les moines sortis de leurs couvents étouffent complètement l'essor des belles-lettres. Dans leurs funestes prédicalions, ils dépouillent les bonnes études du respect qui leur est dû pour mieux prôner leur sagesse prétendue. Noire Université est complètement déserte, et nous sommes tombés dans le mépris public3. » « Nous en sommes venus à un tel point », écrit-il avec douleur à son ami Camérarius, « qu'il ne nous reste plus que le souvenir de notre ancienne gloire. L'espoir de la voirreuaitre disparaît même entièrement3. » « Notre Université est tombée », mande à son tour en gémissant Euricius Cordus à son ami Draconites (1523); « les étudiants mènent une vie tellement dissolue que, parmi eux, on pourrail se croire dans un camp de soldats; aussi la vie m'est-elle devenue à charge. » « Dans quel triste abaissement nous voyons maintenant la science! » écrit vers la même époque l'humaniste Nossen. « Personne ne saurait voir avec indifférence à quel point le zèle pour la science et la vertu sont éteints parmi nous. Ce qui m'afflige le plus, c'est la crainte qu'une fois les fondements des sciences sapés, toute piété ne soit du même coup ruinée, et que nous ne voyions reparaître une barbarie capable d'anéantir les derniers et faibles vestiges de la religion et des lettres4. »

« Personne n'aurait jamaispu croire »,rapporteen cette même année (1523) le doyen de la faculté de philosophie d'Erfurt dans un compte

de Luther Dollinger a extrait le passage suivant : « Deux et cinq font sept; ceci, je puis le concevoir par ma raison; mais s'il m'était dit d'en haut : Non, cela fait huit, je devrais le croire, contre ma raison et mon sentiment. Aussi le diable D'esl-il occupé qu'à persuader aux prêtres de Rome de mesurer la volonté et l'œuvre de Dieu aux règles ordinaires de la raison. » 1 Op. IV, p. 1139.

* Voy. SCHWEETZBLI>, p. 37. — Krause, Eobanut Hcssut, t. I, p. 330. 3 Kami'.sciii i.ti:, t. II, p. 201.

* Kami'sciii lte, t. II, p. 175, 180.

DÉCADENCE DES LETTKKS. 1523. 313

rendu officiel, « qu'en si peu de temps notre Université viendrait ainsi à déchoir, et qu'à peine une ombre de sa splendeur passée subsisterait encore! O douleur! c'est cependant le spectacle qui frappe maintenant nos regards! On parle de telle façon de l'Université dans les chaires chrétiennes, que tout ce qui était en honneur autrefois est à présent criblé d'outrages. » « Les études scientifiques sont abandonnées et méprisées », écrit le recteur de l'Université; « la jeunesse a maintenant horreur des grades académiques; toute discipline a disparu. » « Mais qu'y a-t-il là d'étonnant? » ajoute-t-il; < comment être surpris de ce qui se passe pour nos écoles, lorsque nous voyons la religion elle-même, qui, durant tant de siècles, avait joui du respect de tous, n'être plus à l'abri des insultes? Nos péchés ont mérité que la haine des sectaires s'attaque impunément à toute chose, selon que cela leur passe par l'esprit; on n'estime plus, pour ainsi dire, que ce qui était méprisé autrefois1. »

A Erfurt, le nombre des professeurs et des étudiants diminuait d'année en année. A peine quelques jeunes gens témoignaient-ils le désir d'obtenir un emploi, un grade académique quelconque. De mai 1520 à 1521, on compte encore trois cent onze étudiants immatriculés; mais l'année suivante ce chiffre est réduit à cent vingt; en 1522, à soixante-douze; en 1523-1524, à vingt-quatre*.

Les études scientifiques avaient le même sort à Wittemberg. « Je vois bien que tu éprouves le même chagrin que moi à propos de la ruine de nos études », écrivait Mélanchthon à Eoban Hessus (1525). « Il y a peu de temps encore, les lettres florissaient, main tnant elles dépérissent. Ceux qui font peu de cas des études profanes n'ont guère meilleure opinion, crois-le bien, des études théologiques! - « Si nous avions pu voir l'avènement de cet «'ige d'or que l'épanouissement des sciences nous faisait autrefois espérer >•, disait-il quelques années plus tard en présentant ses œuvres au public, ■< mes ouvrages auraient un caractère plus joyeux, ils seraient plus ornés, plus brillants. Mais la discorde fatale qui a suivi de si près l'essor des lettres a intimidé mes efforts. Je m'étais mis à l'œuvre avec tant d'ardeur! » Malheureusement, dès 1524, les troubles religieux étaient venus l'assombrir : « Je vis ici à peu près au désert », écrit-il à un ami; « je n'ai presque de commerce qu'avec des esprits étroits et bornés, parmi lesquels je ne prends aucune espèce de plaisir; aussi je reste à la maison, comme un savetier boiteux. » « Je n'ai personne avec lequel je puisse espérer quelque conformité de sentiments; je n'ai d'amitié qu'avec les loups, comme eût dit Platon, amitiés pleines de soucis

1 KampSchulte, t. Il, p. 17!), 184.

' Voy. KiMrscHi I.TE, i'ebersichl der jährlichen ImmatricuUttionen, t. II. p. 2)9.

et de fatigues. » Il voit échouer tous ses efforts pour le relèvement des sciences ', et dans ses lettres confidentielles, n'hésite pas à accuser les théologiens de Wittemberg du dépérissement des lettres2.

Les autres Universités de l'Allemagne du Nord, Leipzig3 et Rostock, par exemple, perdaient d'année en année de leur importance. A Rostock, où l'on avait vu jadis jusqu'à trois cents étudiants se faire inscrire tous les ans, il ne s'en présenta en 1524 que trente-huit; en 1525, que quinze*.

Les Universités du sud de l'Allemagne, Râle, Heidelberg, Fribourg, nous offrent le même lamentable spectacle : « L'Université git à terre, elle est comme morte et enterrée », écrivait-on de Râle à la même date; « les chaires des professeurs sont aussi vides que les bancs des élèves. » En 1522, vingt-neuf étudiants seulement s'y font inscrire; en 1526, il ne s'en présente plus que cinq5. A Heidelberg, en 1525, il y a plus de professeurs que d'étudiants 6. « C'est à peine si j'ai six auditeurs fidèles », écrit de Fribourg, en 1523, Ulrich Zasius, le plus célèbre de tous les juristes de ce temps, « et par-dessus le marché, ils sont tous Français. Je m'acquitte avec un grand zèle des devoirs de ma charge, même lorsque j'ignore si j'aurai oui ou non des auditeurs, et lesquels; mais je suis tenté de prendre mon métier à dégoût, lorsque je vois la jurisprudence

1 Voyez ses lettres dans le Corp. Reform., t. I, p. 575, 604, 613, 679, 683, 695, 726, 894. — Voy. l'article intitulé : Reformation und Literatur, dans le Hist. Pol. BL, t. LXXIX, p. 259. — DÖllinger, Reformation, t. I, p. 354; Paulsen, p. 135-138.

*Corp. Reform., t. I, p. 887, et t. II. p. 513. Voy. t. I, p. 830.

1 A Leipzig, entre 1508 et 1522, 6,485 étudiants avaient été inscrits. Entre 1523 et 1537, 1,935 seulement. Znarcke, Die urkundlichen Quellen zur Gesch. der Universität Leipzig, Abhand. derkönigl. Sächsischen Gesellschaft der Wissenschaften, t. III, p. 594,

* A Rostock, au printemps de 1512, le nombre des étudiants se montait à 119; durant le semestre d'hiver, à 188; dans les années qui précèdent immédiatement la réforme, la diminution des étudiants n'est pas encore appréciable. Mais au moment où éclatent les querelles religieuses, leur nombre ne cesse de décroître, de telle sorte que dans le semestre d'été de 1524 on n'en compte que 24, clans le semestre d'hiver que 14; dans le semestre d'été 1525, que 11 ; dans le semestre d'hiver, que 4. Dans le semestre d'hiver de 1526, il n'y eut pas une seule inscription. Krabbe, Die Universität Rostock, im 15. und 16. Jahrhundert, p. 290-293, 372, 387. « En ce temps-là ., dit un chroniqueur (Grape, Evangel. Rostock, p. 109;, l'Académie fut tellement désertée, que lorsqu'on prononçait le mot de docteur, à peine savait-on ce que cela voulait dire. » — Voy. Dôllinger, Reformation, t. I, p. 575. — Paulsen, p. 141.

* Voy VlSCBBE, Gesch. den Universität Basel, p. 185. - Avec la peste physique, corporum pestis, la réforme arriva de compagnie, animorum pestis. Elle produisit une perturbation puissante, empêcha l'arrivée de nouveaux élèves et chassa les anciens. • Registres d'inscription de l'Université; à partir de 1526, chaque nouveau rei'trur répète ces mêmes plaintes. — Vischer, p. 258.

6 « ...Universitäten] magna ex parte decrescere deflorescereque, in eam pervenisse infelicitatem, ut pluies sint professores quam auditores. • — Hautz, Gesch. der Universität. Heidelberg, p. 390.

ainsi abandonnée. » « Il y a ici », dit-il encore, « une disette extraordinaire d'étudiants, et je n'entrevois point d'amélioration possible '. » L'Université de Vienne, qui sous Maximilien avait compté ses professeurs par centaines et qui avait vu quelquefois sept mille étudiants s'inscrire annuellement sur ses registres, elle, si longtemps l'une des premières Universités de l'Europe, tomba peu à peu, à la suite des troubles religieux, dans un si lamentable état, que c'est à peine si elle possédait encore en 1 523 une cinquantaine d'étudiants. La faculté de droit se vit forcée de fermer ses salles de cours pendant quelque temps, les élèves faisant totalement défaut2.

Là où la nouvelle doctrine se développait sans aucune entrave, d'innombrables prédicants travaillaient à ruiner de fond en comble toute culture intellectuelle. Ils visaient sciemment, de propos délibéré, à fonder le règne de la foule ignorante, guidée par les démagogues religieux, sur les ruines des institutions ecclésiastiques et scientifiques3.

On revenait aux doctrines que les hussites de Bohême avaient mises en honneur au quinzième siècle : « Celui qui s'adonne aux arts libéraux », avaient enseigné ces hérétiques, « celui qui accepte un grade universitaire, n'est qu'un orgueilleux, qu'un païen, qui prêche contre l'Évangile. Toutes les vérités de la philosophie et des arts libéraux, même lorsqu'elles semblent devoir servir la loi du Christ, loiu d'être approfondies, doivent être abolies comme entachées de paganisme, et en réalité païennes; les écoles doivent être détruites 4. »

1 Voy. SriNTZiNG, Ulrich Zasius, p. 249-250,

s A Vienne en 1517, le nombre des inscriptions se monte à 667, en 1520 à 569. A partir de 1522, une rapide décadence survient, • praecipue », lisons-nous dans les actes de l'Université, quia ea tempestate secta Lutherana plerosque a suscipiendis gradibus dehortabatur ». Les savants, déclare le recteur Frédéric llerrer, -sont en horreur a l'homme du peuple ■. — Voy. Kin'k, Gesch. der Wiener Universität, t. I, p. 233, 253, 254. — Asciibach, t. II, p. 86, note 2, p. 29i. — Sur la diminution du nombre des étudiants à Ingolstadt depuis 1518, voy. Prantl, Gesch. der Universität in Ingolstadt, t. 1, p. 164. — A Cologne, en 1516, il y avait encore 370 étudiants; en 1521, 354; en 1527, 72. — Voy. Zeitschrift des Bergischen Geschichlsvcrtins, t. VI. p. 208.

3 Comme le dit très-justement Döllinobr, Reformation, t. i, p. 440.

* Voy. IIÖFLER, Geschichtschreiber der husilischen Bewegung, t. I, p. 391. « Quod Olliues veritates in philosophia et in artibus legis Christi promotivœ nullo unquam modo sunt amplectendae sive sludend*. ■ — Brezowa, dans IIofler, t. I, p. 140. — Voy. PaLâCKY 3b, p. 189; Lechler, t. II. p. 272-274; Aschbach, Kaiser Sigmund, t. III, p. 101-102; Bezold, Zur Gesch. des Husitenthnms, p. 48-49. — L'auteur, favorable aux doctrines taborites de la Réforme de. l'empereur Sigismond, déclarait que la science des plus savants n'était plus d'aucune utilité; que les savants devaient rester inactifs; que leurs études et leurs travaux étaient vains, parce que personne n'eu devenait meilleur : le ne puis m'empêcher de dire que leur savoir a été pour nous le chemin de l'enfer; c'est la pure vérité. » Boehm, p. 60, note 3.

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