NICOLAS DE CUSA
véritable apôtre de piété et de science. Son intelligence embrassait tontes les connaissances de l'esprit humain, mais tout son savoir ne venait que de Dieu, et il ne voulait l'employer qu'à sa gloire, à l'édification et au perfectionnement des âmes. Aussi l'on puise dans ses écrits une scieuce et une sagesse admirablement pures. « Savoir et penser, voir des yeux de l'esprit la vérité, disait-il, voilà le vrai bonheur. Plus on avance en âge, plus ce bonheur grandit, et plus on s'applique à chercher la vérité, plus on se sent enflammé du désir de la posséder. » « De même que le cœur ne vit en réalité qu'autant qu'il aime, de même c'est la vie de l'esprit que de tendre à la science et à la vérité. Au milieu des agitations politiques, parmi les travaux de chaque jour, dans toutes les contradictions de ce monde, portons hardiment et librement nos regards vers les rép;ions lumineuses du ciel. Élevons-nous jusqu'à la source de toute vérité et de toute beauté. Il est bon d'étudier son propre esprit et les diverses productions de l'intelligeuce humaine durant le cours des siècles. Il faut observer la nature qui nous environne et toujours mieux la pénétrer et l'approfondir; mais, en nous livrant à ces différentes études, nous ne devons pas perdre de vue cette vérité fondamentale : qu'on ne devient grand que par l'humilité, et que la science et les lumières de l'esprit ne servent point à celui qui n'en fait pas la règle de ses actions et de sa vie. »
La véritable sphère d'idées du cardinal, c'était la philosophie spéculative. Elle fit de lui le régénérateur des sciences sacrées. Son système de théologie et de philosophie conciliait les tendances diverses qui s'étaient jusque-là combattues au sein de l'école scolastique. Ce système, par l'originalité et la profondeur des pensées, par le calme et la lucidité avec lesquels les divers sujets y sont exposés, puis combinés dans un tout harmonieux, peut être comparé aux puissants monuments élevés en Allemagne par l'art chrétien à la même époque. Le cardinal de Cusa aida aussi à une plus claire intelligence des grands maures de la scolastique ancienne; il tira le mysticisme des bas-fonds du panthéisme, et marqua les limites précises autant que lumineuses qui empêchent de confondre Dieu avec le monde. Enfin il aplanit la voie à une démonstration plus scientifique des vérités de la foi. Mais ce qui se révèle le plus à nous dans l'effort célèbre qu'il a tenté, c'est son esprit véritablement philosophique, c'est son âme, pénétrée de la plus pure charité chrétienne. Il ne se proposait rien moins que de ramener toutes les discussions religieuses sur un terrain pacifique, de rétablir dans le royaume de la foi la paix universelle, et de réunir l'humanité tout entière sous la protection de la religion catholique romaine.
Son activité ne fut pas moins féconde dans le domaine des sciences naturelles, surtout dans la physique et dans les mathématiques. Près
4 INTRODUCTION
d'un siècle avant Copernic il eut assez de hardiesse et de liberté d'esprit pour attribuer à la terre le double mouvement qui la fait tourner sur elle-même et avancer en même temps dans l'espace. 11 composa un écrit plein de savoir sur la nécessité de rectifier le calendrier julien, et ouvrit la voie aux astronomes qui bientôt après amenèrent une révolution si complète dans les idées qu'on se faisait alors des corps célestes et des lois qui les régissent. Par les relations personnelles qu'il entretenait avec Georges de Peurbach et Jean Müller, il féconda le génie de ces grands rénovateurs de l'étude de la nature, qui, en faisant procéder leur savoir de l'observation directe des phénomènes naturels, établirent la science de l'astronomie sur les bases du calcul. Nicolas de Cusa releva aussi en Allemagne les études classiques. Grâce à lui, on étudia plus à fond ces chefs-d'œuvre de l'antiquité « où l'on voit s'unir si harmonieusement l'esprit et le naturel, le libre essor de la pensée et la mesure ». Sa prédilection pour les auteurs classiques, qu'il avait lus autrefois avec ardeur au collège des « Frères de la vie commune », à De venter, avait encore grandi en Italie, où il acquit une connaissance très-approfondie de la langue grecque. Un commerce assidu avec Platou et Aristote changea alors ce goût marqué en un enthousiasme « qui n'avait de repos que lorsqu'il pouvait se communiquer au plus grand nombre possible de personnes ». Il travailla avec une infatigable activité à remettre en honneur l'étude de ces philosophes. Il les trouvait admirablement propres à former les esprits et à démontrer la supériorité de la doctrine évangélique sur tout autre enseignement. Il était plein d'affabilité, d'une encourageante bonté lorsqu'il se trouvait au milieu de ses élèves avides de profiter de ses leçons, et se montrait toujours disposé à les aider de ses avis et de ses explications, alors même qu'il était le plus accablé sous le poids des devoirs particuliers de sa charge. Trithème nous apprend qu'une riche collection de manuscrits grecs, qu'il avait réunie dans un voyage à Constantinoplc, devait être publiée par ses soins et mise à la disposition du public, l'année même où il termina sa laborieuse et féconde carrière (1467). Parmi les jeunes gens auxquels il avait su inspirer par ses encouragements et sa bienveillante sympathie l'amour des éludes classiques, Rodolphe Agricola est celui de tous qui continua plus tard avec le plus de succès son œuvre et sa pensée1.
1 Extrait des œuvres de Soharpff, le Cardinal et l'évâque Nicolas de Cusa (Mayence, 1 843) ; Nicolas de Cusa, réformateur de l'Eglise, de l'Empire cl de la philosophie (Tubingue, 1871). — .1. M. Dux, le Cardinal allemand Nicolas de Cusa et l'Eglise de son temps (Ratisbonne, 18i7, 2 vol.). — F. I. Clemens, Giordano Bruno et Nicolas de Cusa (Bonn, 1847). — .1. UebiMOBB, l'hitosophie de Nicolas Cusanus (Wurzbourg, 1880). — GRUBE, N. de Cusa dans l'Allemagne du Norden 1451 : Histor. Jahrb. der Görres Gesellschaft (Munster, 1880), t. F, p. 393, 412. — Literatur Verzeichniss. — Chevalier, Répertoire des sources hislo-