CARACTÈRE DU SIÈCLE DE LA RÉFORME
Après une longue période de stagnation et de barbarie, l'Allemagne, vers le milieu du quinzième siècle, entra dans une phase nouvelle, et la vie de l'esprit y prit tout à coup le développement le plus heureux et le plus sain. Un profond besoin de culture intellectuelle se fit sentir dans la bourgeoisie intelligente et prospère de la nation. Ce besoin gagna rapidement toutes les classes du peuple, et se manifesta bientôt par un actif et fécond mouvement. Partout, dans les villes comme dans les campagnes, de nouvelles écoles furent établies, les ancienues furent améliorées. On chercha à donner de fermes assises à l'instruction populaire dans un système scolaire bien entendu. Les innombrables collèges, le grand nombre d'Universités qui furent alors fondes, prouvent l'ardent et puissant besoin d'instruction qui s'emparait de tous les esprits. Les arts, les sciences, dans leurs branches diverses, progressaient simultanément. Des hommes de tout âge, de roule condition, devenaient les apôtres zélés du nouvel élan intellectuel. « Ils allaient, dit Wimpheling, de canton en canton, de pays en pays, répandant partout la bonne nouvelle, exaltant en tous lieux l'excellence et la noblesse des arts et des sciences, et vanlant tous les bienfails qu'on peut recevoir par leur commerce. »
Le travail de l'esprit, les forces des intelligences s'appuyant sur le ferme sol de la foi chrétienne et s'inspirant des vues de l'Eglise, voilà le trait le plus marqué de l'élan vers les choses intellectuelles qui se produisit dans les esprits à cette époque. L'impulsion donnée commença au milieu du quinzième siècle, et dura jusqu'à l'apparition de l'humanisme moderne, animé, comme on le sait, d'un tout autre esprit, et hostile à l'Église.
Cette époque fut dans l'histoire de notre pays l'une des plus favorables au développement de la pensée, l'une des plus fertiles en heureux résultats. L'Allemagne parait alors inépuisablement féconde en hommes remarquables, nobles de caractère, et de personnalité bien tranchée. Du fond de leurs collèges, de la salle de cours où ils enseignaient, dans les paisibles laboratoires où ils cultivaient les sciences et les arts, ces hommes donnèrent l'impulsion à une nouvelle vie intellectuelle. Chez tous ces grands esprits la crainte de Dieu était le commencement de la sagesse. Chrétiens convaincus, humbles croyants, ils n'en étaient pas moins indépendants et résolus. Leur courage ne redoutait rien, et leur âme énergique et forte
riques du moyen âge (Paris, 1880,t. I, col. 1 631 et SS.). — Catalogue de la Bibliothèque du cardinal, édité par Kraus, dans le Serapeum (i86i, p. 379). — Trithemii De verasiudiomm rations, fol. 2. — Celle œuvre. .malheureusement incomplète, dont quelque:» payes seulement se sont conservées, se trouve dans le Codex saec. xvi', provenant du monastère de Camp dans le Bas-Rhin. Trithème s'y plaint que de cent viiijjt-scpt abbayes qui avaient promis au cardinal la stricte observance, soixanie-dix seulement y soient restées fidèles (1493). Voy. Schneegans, p. 155-289-
6 JNTRO DUCTI ON.
était en même temps d'une sensibilité profonde. Ils furent les premiers à signaler hardiment les vices et les abus qui s'étaient introduits dans l'Église. Leur attachement à cette Église unique et universelle les incitait incessamment à favoriser l'active et sage réforme ecclésiastique que Nicolas de Casa avait commencée sur le sol allemand. Leur amour pour l'Église ennoblissait et grandissait leur amour pour leurs concitoyens et leur patrie. 11 enflammait leur dévouement pour 1' « empereur romain de nation germanique ». Afin de soutenir la puissance et la gloire de cet empereur, ils luttaient avec fermeté contre l'ambition accaparante, la soif de domination des princes. Ils désiraient voir renaître l'ancienne unité; mais le sentiment de l'intérêt particulier de la province a laquelle ils appartenaient n'était pas moins profond en leur âme, et dans le progrès même qu'ils rêvaient, ils souhaitaient pour chaque confrée de l'Empire l'indépendance et le droit d'exister personnellement. Ce droit, ils le réclamaient aussi dans le développement de l'instruction. Soumis comme Allemands à l'Empereur, citoyens de l'Empire, ils se sentaient séparés des autres nations, mais vivant en même temps sous la protection et l'autorité de l'Église universelle; la conscience de cette existence distincte n'avait jamais pour conséquence une inimitié nationale, encore moins une haine héréditaire pour les autres peuples. Ils n'éprouvaient qu'un seul sentiment à leur égard : le désir de les surpasser dans tout ce qui était bon et désirable.
L'échange des idées, les rapports fréquents entre les professeurs, les savants, les artistes allemands et ceux des autres nations étaient très-actifs, et constituaient un puissant moyen de progrès pour la civilisation, les sciences et les arts. Les hautes écoles avaient un caractère essentiellement international, et loin de diviser les peuples, la civilisation les unissait.
Les nations chrétiennes n'avaient qu'un ennemi commun, 1'« ennemi héréditaire de la chrétienté », le Turc. Combattre ensemble cet ennemi, sous les yeux du chef suprême de l'Église, paraissait à tous les grands hommes d'alors l'un des devoirs les plus essentiels des peuples chrétiens.
L'admirable développement de la vie intellectuelle à cette époque n'eut pas été possible sansunecroyance alors fermement enracinée dans les consciences, celle de l'efficacité des bonnes œuvres pour le salut. D'une part, cette doctrine, appliquée dans la pratique, grâce à d'innombrables legs pieux, créait des hôpitaux, des orphelinats, des établissements pour les pauvres; de l'autre, elle élevait des cathédrales, des églises, parait des plus nobles œuvres d'art la maison de Dieu dans les villes et dans les campagnes, et fondait en même temps des établissements scolaires, des Universités, enrichis de dotations nombreuses.