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LE NOUVEL ÉVANGILE DANS LES VILLES DE L'EMPIRE

toutes les fois que quelque doctrine opposée à ce qui avait été décidé en matière de foi aurait été prèchée dans la ville. Or trois d'entre eux présentaient une accusation contre Frère Antoine, et voici les reproches qui lui étaient adressés : Le moine avait cilé plusieurs livres, saints et bibliques à son sens, mais qui n'avaient point été déclarés authentiques par le conseil, par exemple le troisième et le quatrième livre d'Esdras, de l'Ecclésiaste, les livres de la Sagesse, des Macchabées, et quelques autres livres suspects. Frère Antoine avait osé dire qu'ils ne contenaient point de fables, mais faisaient partie intégrale de la sainte Écriture. « De plus, il avait soutenu, et cela presque journellement, qu'on ne devait ni injurier ni honnir le Pape ou les évéques. » Or le conseil de Constance avait récemment exhorté tous les vrais prédicants, pasteurs et chargés d'âmes, « non-seulement à montrer avec le plus de zèle possible aux fidèles les bons pâturages en s'appuyant sur la « pure parole de Dieu », mais encore à leur apprendre à fuir le loup ». Les prédicants étaient donc tenus de dénoncer et de décrier hautement le Pape, ses apôtres et ses maximes, par lesquels les peuples avaient été séduits, et ne devaient pas craindre de les appeler hautement « voleurs, homicides et antechrists », comme la sainte Écriture leur en donnait l'exemple, afin de rendre le clergé méprisable et haïssable aux brebis. Voici ce que l'un des trois nouveaux apôtres d'un Évangile de charité prêchait en juin 1524 : « Nos princes sont de plus grands tyrans que Néron, Dèce et Dioclétien ne l'ont jamais été. C'est maintenant aux chevaliers et aux nobles qu'il appartient de protéger la foi, car les princes ne sont que des tyrans forcenés et des buveurs de sang '. »

Avant tout, pour l'établissement « de l'Évangile pur et littéral », il était nécessaire de changer la constitution de l'Église, d'abolir la juridiction des évéques et de la transporter à l'autorité laïque. Au siècle précédent, les juristes romains avaient déjà préconisé ces « réformes3 ». « Une fois affranchis de l'autorité ecclésiastique »,les magistrats des cités, aussi bien que les princes, rêvaient l'établissement d'une Église locale, par laquelle leur pouvoir serait affermi,

1 Voy. les rescrits de juillet el d'août 1524, dans Chmel, Aciensiûckc, p. 262- 267, 275-279. L'archevêque de Constance, Hugues, écrivait au lieutenant dïlmpire et au Conseil de régence (26 juillet \bîi que les disputes sur les questions religieuses, qui avaient lieu en beaucoup de localités, avaient produit jusque-là peu d'apaisement dans les esprits; qu'elles avaient singulièrement excité les gens du peuple, déjà disposés au mécontentement depuis quelque temps, et les avaient poussés à la révolte, comme les faits ne l'avaient que trop prouvé. Traiter les questions de foi et les trancher devant des laïques, n'était, de l'avis de l'évêque, « ni convenable, ni admissible ». D'ailleurs, de tels procédés élaient contraires aux décisions de Worms et de Nuremberg. Voy. Chmel, p. 274.

2 Voy. notre premier volume, p. 473-474.

qui leur laisserait la liberté de disposer des biens de l'Église, d'exercer le droit d'élire ou de déposer « les prédicants de la doctrine », et surtout leur permettrait de ne plus traiter les prêtres que comme « les très-humbles serviteurs de l'État ». « Quant à la religion, avouait Mélanchthon, » les villes libres s'en soucient fort peu; elles ne songent qu'à secouer le joug des évêques, afin de régner sans partage '. »

Nuremberg se distingua par « une haine singulièrement violente » contre la papauté et le clergé. Les nouveaux croyants disaient avec orgueil : « Nuremberg brille comme une perle choisie dans la couronne tressée par les cités à l'Évangile. »

Trois hommes contribuèrent surtout à encourager la révolution religieuse : les deux trésoriers de la ville, Jérôme Ebner et Gaspard Nützet, aux mains desquels était remise toute l'administration de la ville, et Lazare Spengler, « qui par son rang social », dit Camerarius dans sa lie de Mélanchthon, « n'était qu'un simple greffier, mais qui en réalité était l'inspirateur de toutes les décisions du. conseil ». Uni à Spengler et à d'autres prédicants, l'agitateur populaire André Oslander tenait la bourgeoisie dans une crainte continuelle, car il avait tout pouvoir sur les masses. « Un greffier bouffi d'orgueil, sans aucune honorabilité, un prêtre fastueux, sans nulle expérience », disait amèrement Pirkheimer en parlant de Spengler et d'Osiander, « gouvernent selon leur caprice la noble cité de Nuremberg , et réforment toutes choses d'après leur science prétendue; leur volonté est la règle de ce qu'il faut croire et de ce qu'il faut faire. » « Je voudrais que vous fussiez à même de juger la conduite de cet homme », écrit-il à un ami en parlant de Spengler; « vous ne pourriez assez vous étonner qu'en un même personnage les actes et les paroles puisseut à tel point se contredire8. » La « troupe évangélique », en peu de temps fortement grossie, finit par montrer si peu de dignité et de mesure que Hans Sachs, bien que partisan de Luther, ne pouvait s'empêcher de lui adresser les plus amers repro-

1 Maxime oderunt illain dominationern (les évéques, dont la juridiction était en question; civitatés imperii. De doctriua religionis nihil laborant; tantum de re<;in> et übertäte sunt solliciti. » Lettre à Lulher : Corp. Reform., t. II, p. 328, et t. II, p. 336. — Voy. Pastoii, p. 40.

1 Voy. Binder, p. 107-io'J et p. 222, note 32.

ches (1524). < Vous criez beaucoup, mais vous agissez peu », leur disait-il. « Si vous étiez évangéliques, comme vous vous vantez de l'être, vous feriez les œuvres de l'Évangile. Il n'est que trop juste de le dire, si les luthériens avaient une conduite honorable, exempte de tout scandale, leur doctrine serait autrement considérée; ceux qui vous appellent maintenant hérétiques feraient votre éloge; ceux qui maintenant vous méprisent se laisseraient instruire. Mais vos excès de table, voire vacarme, vos insultes contre les prêtres, vos querelles, vos sarcasmes, vos dédains, votre conduite dissolue, ont porté un grave préjudice à la doctrine évangélique. Ceci n'est malheureusement que trop évident '. »

Les chaires dont disposaient les prédicants retentissaient de discours calomniateurs, méprisants, de propos grossiers ou séditieux. Pirkheimer écrivait à Mélanchthon, parlant « de cette belle et digne cité de Nuremberg où jadis la religion chrétienne avait été si en honneur2 » : « Non-seulement notre ville fourmille d'hommes qui osent entreprendre de convertir les autres et ne se corrigent en rien eux-mêmes, mais encore elle regorge de femmes oisives, bavardes, curieuses, indiscrètes, aimant à gouverner toutes choses, excepté leur propre ménage. Si lu étais ici, si tu étais témoin de tant et de si lamentables défections, calomnies, illusions, mensonges, tu pourrais à peine t'empécher de verser des larmes3! « « Les prédicants ne se contenteut pas de tonner contre tout ce qui a été vénéré jusqu'ici, ils n'outragent pas seulement ceux qui refusent d'abjurer la foi de l'Église, ils s'écrient : Il faut les convertir à tout prix, et s'ils s'y refusent, il faut les chasser par la violence! Entre eux, ils ne parviennent même pas à s'entendre. » « .le ne sais comment on prêche », dit Charité Pirkheimer dans une de ses lettres, < mais j'entends dire de tous côtés que beaucoup d'hommes estimables de notre ville sont presque désespérés, et ne veulent plus aller à aucun sermon. Ils disent que les prédicants ne font que les troubler, qu'ils

1 Ein Gespräch eines eeangeliêchen Christen mil einem lutherischen t Nuremberg. 1524), Bl. 4a. — Voy. DÖLL1NGEK, Deformation, t. |, p. 1 72-1 7î. — KaSS, Concerlitcn, t. 1, p. 48. on faisait deious côtés la meine expérience. « Je crains fort •, disait dans un de ses sermons Jean de stanpiu, l'ancien provincial de Luther (lô23), « que l'on ne trouve en ceux qui se vantent le plus d'être évangéliques plutôt des hérétiques que des chrétiens. Mander du chapon en carême, faire ripaille le jour et la nuit, est-ce donc là ce qu'ils appellent la liberté chrétienne ? Où voit-on que le christ et les apôtres nous aient donné un tel exemple ? C'est vraiment imiter le diable et non le christ que d'agir de la sorte. Beaucoup abandonnent leurs couvents, disant que sous le froc ils ne peuvent vivre selon l'Évangile. S'ils ont reçu les Ordres mineurs, ils se hâtent de s'en débarrasser; ils retournent dans le inonde, mangent et boivent le jour et la nuit. • Koldf., âugvttiner-

Congregalion, p. 343-3 i !

9 Voy. Binder, p. 105.

8 PlRkHEIMEIU Op.. p. 374.

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