NOUVEL EVANGILE DE CARLSTADT
plaignant amèrement de Luther; « vous me frappez ensuile, car n'est-ce pas me lier et me frapper que de diriger contre moi seul tant d'écrits, et par les prédications, les actes, faire en sorte que mes livres m'aient été renvoyés de l'imprimerie, avec défense d'écrire et de prêcher à l'avenir '*? » Élu pasteur par la communauté d'Orlamunde, il commença, assisté de nombreux disciples, par briser les images et supprimer toutes les anciennes formes du culte. Il licencia les écoles, abolit la messe, la confession, le jeûne et les jours de fête, et décida que sa communauté recevrait à l'avenir la sainte Cène sous les deux espèces, « non plus agenouillée, mais assise ». Ses doctrines étaient strictement conformes à celles de Luther quant à la libre interprétation de l'Écriture et au sacerdoce universel. ■< Pressé par l'intime témoignage de son âme », s'appuyaut sur des textes indubitables », il émit le principe que dans la communion le fidèle ne reçoit pas la chair et le sang de Jésus- Christ, mais simplement du pain et du vin, en mémoire de sa passion. « Soutenir la présence réelle », disait-il un jour pour justifier cette nouvelle négation, « c'est contredire clairement la doctrine du sacerdoce universel, car il paraît impossible d'admettre que tous les chrétiens, hommes et femmes, aient également le pouvoir de consacrer. » < S'il en était ainsi, tout chrétien serait mis au même rang que le Christ et, comme lui, pourrait s'intituler médiateur de la nouvelle alliance. » Aussi, pour mettre dans un jour plus évident la doctrine du sacerdoce universel et de la parfaite égalité de tous les chrétiens, Carlstadt renonça au titre « antichrétien » de docteur, et ne se fit plus appeler que « Frère André » ou simplement -< mou cher frère ». Il quitta l'habit ecclésiastique pour revêtir un sarrau gris et un chapeau de feutre. Il avait conclu de l'examen de quelques textes bibliques « que les péchés ne déplaisent point à Dieu », parce que « les péchés ont été créés, et que toute créature est bonne ». Parleurs oeuvres coupables, les pécheurs, eux aussi, accomplissaient à leur manière la volonté de Dieu, car une feuille ne remue point sans l'ordre du Seigneur. « L'homme ne peut penser ni vouloir, il ne peut bouger bras ni jambes sans la permission divine. Donc nous ne saurions avoir une mauvaise pensée, vouloir ou commettre le mal sans que Dieu ne lait décidé et voulu. En Dieu même, il existe une double volonté : l'une fatale, pleine de colère, et se rapportant aux choses
1 Erbkam, p. 218-219. — Voy. Seidemann, Thomas Münzet-, p.34-?5, où sont aussi rapportées des plaintes analogues de Münzer. Un livre de Carlstadt, dont plusieurs feuilles avaient déjà été imprimées, fut, sur la demande de l'Université de W'ittemberg, interdit par la justice électorale. Corp. Reform., t. I, p. 570-572. • La nature absolue de Luther », dit le protestant Lang, -ne pouvait tolérer que nul se crût le droit d'adopter un chemin à part. • M. Luther, ein religiöses Characterbild, 1870, p. 133.
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de la terre; l'autre toute miséricordieuse, éternelle et immuable. » Comme les disciples de Münzer qui, à Alstedt et ailleurs, se vantaient d'être les « purs et véritables évangélistes », les chrétiens d'Orlamtinde se regardaient comme les seuls vrais croyants, « les seuls fidèles interprètes de la pure doctrine ». D'ailleurs, Carlstadt soutenait, Bible en main, que ni lui ni les siens n'étaient obligés de montrer la moindre déférence à Luther, « le nouveau pape de Wittemberg -, « l'ecclésiaste vorace à la vie anlichréfienne ». > Pourquoi », disait-il, « serions-nous condamnés à ne parler et à n'agir que lorsque nos voisins, les débauchés de Wittemberg, auraient daigné nous le permettre? Toute communauté, qu'elle soit grande ou petite, doit savoir juger toute seule si elle est dans le vrai et dans la justice; elle n'a à répondre de ses actes devant qui que ce soit. » 11 ne fallait pas se préoccuper davantage de la résistance des catholiques, car c'étaient « des chrétiens idolâtres et deux fois païens ». « Il faut leur retirer tout ce qui peut leur nuire et l'arracher de leurs mains, sans se soucier s'ils pleurent, crient ou jurent. » " Le temps viendra où ils nous remercieront, ceux qui nous maudissent et nous injurient maintenant. » « Là où le règne des chrétiens est établi, les fidèles ne doivent avoir égard à aucune autorité, mais abattre et renverser en toute liberté, sans même que les prédications les y invitent, tout ce qui s'oppose à Dieu. Or les scandales sont nombreux, et les plus criants sont : la messe, les images, et cette chair d'idole que mangent les prêtres '. n
Carlstadt s'érigeait aussi en réformateur à propos d'autres questions, ébranlant jusqu'en ses fondements la morale chrétienne et la vie sociale. 11 était pour la pluralité des femmes. « D'après le conseil de Carlstadt », écrit Luther au chancelier Brück (janvier 1524), « un des nôtres a demandé l'autorisation de prendre une seconde femme. En principe, Luther disait ne point rejeter le double mariage, car selon lui cet acte ne contredisait point les textes de la sainte Écriture; néanmoins il eût été scandalisé de voir la polygamie s'implanter parmi les chrétiens, « qui doivent savoir s'abstenir de choses même permises 2 . Dans ses prédications publiques sur le premier
1 V'oy. ERBKAM, p. 231-273. — JlGER, p. 407-41G.
2 Voici ce curieux passage : « Viro, qui secuudam uxorem concilio Carlstadii petit, sic respondeat princeps : Oportere iptum maritum sua propria ennscientia esse firmum ac certum per verbum Dei, sibi hwc Heere. Eos ergo requiret, qui verho Dei eum
tulum reddant si is Carhtadius, vel alius fuerit, nihil ad principem. • « Ego
Sane fateor, «Je non posse prohiùere, si quis plures velil uxores ducere, nec répugnât sacns scripturis, verum tarnen apud Chrislianos id exempli nollem primo introdun, apud quos decet etiam ea inlermillerc, quae licita sunt, pro vitando scandalo et pro honestate vilae, quam unique Paulus exi;;it. » Il donne au chancelier le conseil suivant : > Verum, sinilote ire, quo it, forte etiam adhuc circumcidcntur Orlamundae, et toti Mosaici futuri sunt. Yoy. de Wette, t. II, p. 259.