‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 53 sur 630 · LIBRAIRIE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

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chands ambulants qui en trouvaient surtout le débit aux foires annuelles et aux kermesses. Vers le milieu du quinzième siècle, nous voyons un de ces marchands, nommé Diepold Lauber, ouvrir à Haguenau une boutique abondamment fournie. Le catalogue de sa pacotille nous a été conservé. On y voit figurer non-seulement des auteurs latins, mais encore les meilleures productions des poètes allemands du moyen âge, de grandes épopées, de petits écrits en prose, des récits légendaires, des vies de saints, des livres populaires, des traités de médecine à l'usage de tous, des bibles allemandes rimées, des formulaires de prières et d'édification. La variété de ce catalogue montre assez que dans l'Allemagne du moyen âge les livres ne s'adressaient pas seulement aux riches et aux savants1. Le commerce délivres imprimés se développa avec une telle rapidité que vers la fin du quinzième siècle, il s'était étendu à l'Europe civilisée tout entière. La foire de Francfort réunissait annuellement les libraires des différentes nations. Là ils communiquaient ensemble. Cette foire ne commença toutefois à prendre une grande importance pour la librairie que vers le commencement du seizième siècle 2.

A l'origine, les imprimeurs trafiquaient entre eux par voie d'échange. On trouve la première trace de ce mode de commerce dans l'imprimerie du monastère des Saints Ulrich et Afra à Augsbourg en 1474 *. Les Frères de la vie commune qui dirigeaient à Rostock une des plus anciennes imprimeries de l'Allemagne du Nord avaient les mêmes procédés commerciaux. Non-seulement ils vendaient les ouvrages sortis de leurs propres presses, mais encore ceux qu'ils faisaient imprimer en d'autres lieux. Leur commerce s'étendait aux diocèses de Lübeck et de Schleswig, et même jusqu'en Danemark4.

Dès les premiers temps de l'imprimerie, Pierre Schöffer, le compagnon des travaux de Gutenberg, avait ouvert une librairie à Paris, et les ouvrages qui s'y trouvaient réunis en 1475 étaient évalués alors à 2,425 écus d'or, somme très-élevée pour l'époque 5. La librairie établie, vers le même temps, à Nuremberg par les Koburger avait déjà une importance considérable en 1500. Koburger envoyait beaucoup de ses livres en Hongrie, dans les Pays-Bas, en Italie, et particulièrement à Venise. « Il avait des agents dans tous les pays », dit Neudörfer, « et seize magasins ou dépôts dans les principales villes

1 Voy. Kirchiioff, t. I, p. 1-6, et Serapcum, 13, p. 307, 315. — Sotzmann, p. 535-539. — Mone, Zeitschrift, t. I, p. 312. — Wattenbach, Schriftwesen, p. 317-319. — Falk, Zur Beurtheilung des fünfzehnten Jahrhunderts, p. 413, 414. — Catalogue de Laube dont Lempertz a fait le fac-similé. Bilderhefte, 1862, pi. 1.

2 Hase, p. 67-68; Geiger, Reuchlin, p. 252.

3 KmcnHOFF, t. H, p. 40 et 90, note 17. 1 Lisch, p. 37-41.

'Schaab, Buchdiucherkunst, t. I, p. 515. — IlASE, p. 83.

de la chrétienté. » Ses relations commerciales semblent s'être étendues jusqu'en Pologne '. Il tenait si exactement ses livres qu'il pouvait toujours se rendre un compte exact de son immense commerce, et combler les vides qui se produisaient dans tel ou tel magasin par l'envoi de volumes tirés de dépôts bien pourvus. On peut citer les titres de plus de deux cents ouvrages, pour la plupart grands in-folio 2, sortis de ses ateliers et tirés à un très-grand nombre d'exemplaires antérieurement à 1500. Ce chiffre énorme peut donner une idée de l'activité de travail qui régnait clans ses presses. Il mit aussi un grand zèle à répandre les livres classiques édités par les presses italiennes. Dans cet ordre d'idées il fut le digne émule des grands libraires bâlois, Froben et Lachner, auxquels cette branche de commerce valait d'importants bénéfices. « Dans ce moment même, écrivait un savant de Bàle à l'un de ses amis, YVolfgang Lachner, le beau-père de notre Froben, fait venir de Venise une cargaison de livres classiques. Ce sont les meilleures éditions de l'imprimerie des Aide. Si tu désires en avoir, fais-le-moi savoir bien vite, et envoie-moi de l'argent comptant, car à peine un ballot de ce genre est-il arrivé, que déjà il y a tout autour trente amateurs pour un. Ils demandent seulement ce que cela coûte, et se disputent encore par-dessus le marché à qui en aura3. » Outre ces noms, il faut encore citer au nombre des éditeurs les plus actifs et les mieux inspirés de ce temps François Birckmann de Cologne, qui fut le principal et le plus intelligent intermédiaire des échanges de livres entre l'Allemagne, la France et les Pays-Bas. Les relations qu'il entretenait avec l'Angleterre étaient si étendues qu'Érasme écrivait de Cantorbéry en 1510 que depuis longtemps Birckmann envoyait dans cette ville « presque tous les ouvrages qui paraissaient 4 ».

Mais ce n'était pas seulement dans les grandes villes, c'était aussi dans les petits centres que le commerce des livres prenait activité et vie. Pour n'en citer qu'un exemple, la librairie Jean Bynmann, à OEhringen, entretenait un commerce important avec les pays étrangers comme avec la haute et basse Allemagne. Plus tard, ce même Bynmann se fixa à Augsbourg et étendit son activité commerciale à

1 Lochner, p. 173, 177. — Hase, p. 58, 66. — Voy. Baader, Jahrbücher fur Kunstwissenschaft, 1868, p. 235.

2 Hase, p. 23, et le Catalogue des éditions, 90-95.

3 Kirciihoff, t. I, p. 77. Sur le débit par les marchands allemands des ouvrages parus chez Aide, voy. aussi Geiger, Beziehungen zivischen Deutschland und Italien, p. HG.

1 Kirchhofe, t. I, p. 92-120. Pour plus de détails, voy. Campbell, Annales delà typographie néerlandaise au quinzième siècle (la Haye, 1874). — Voy. Van der LINDE, p. 105. — Reiculino, Murmelïms, p. 8-3.

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toutes les branches de la science. On cite les noms de douze autres libraires établis dans cette ville à la même époque que lui '.

Ces quelques citations suffisent pour montrer les proportions grandioses qu'avait prises la librairie allemande bien peu de temps après la découverte de Gutenberg'. « Nous autres Allemands », écrivait Wimpheling en 1507, nous dominons presque tout le marché intellectuel de l'Europe civilisée. Mais aussi, ajoute-t-il, nous n'y offrons guère que de nobles productions, qui ne tendent qu'à la glaire de Dieu, au salut des ûmes et à l'instruction du peuple -.

Le plus vénérable de tous les livres, la Bible, avait le premier rang dans nos anciennes librairies. Pendant un siècle elle occupa plus que tout autre livre les presses de l'Occident 3. En 1500, la traduction de la Bible d'après la Vulgate avait déjà été imprimée près de cent fois. La première œuvre d'art qui sortit des presses de Koburger fut une splendide Bible, éditée en 1483, et que Michel Wohlgemuth avait enrichie de plus de cent gravures sur bois. Outre ce chef d'œuvre, Koburger publia plus de quinze éditions de la Bible, et Amerbach, 4° 1479 à 1489 4.

' -nrimeurs du temps, qui étaient pour la plupart des r~ et qui, en dehors de leur commerce, étaient grandes entreprises littéraires5, tenaient olic de bonnes éditions correctes des écrits des Pères es anciens scolastiques, et aussi des théolo-

giens et philosop.. . l'époque; ils apportaient un grand soin à ces publications, et s'efforçaient cle n'en produire que des éditions irréprochables sous le rapport de la correction du texte comme sous celui de la beauté du caractère et du papier. Les éditions sorties des ateliers de Koburger, d'Amerbach, de Froben, de Schönsperger, de Bynmann et d'autres attestent suffisamment ce fait. Beaucoup d'ouvrages in-folio, imprimés quinze ou vingt ans au plus après l'invention de la typographie, sont d'incomparables chefs-d'œuvre, dont la beauté et la magnificence n'ont pu encore être égalées. Qu'on se souvienne du Psautier publié par Fust et Schöffer en 1457; c'est un modèle achevé de tous les genres d'impression °. Les ouvrages de Sébastien Brant, de Beuchlin et d'autres humanistes allemands, imprimés par Bergmann von Olpe, sont aussi très-remarquables par la

1 KlRCHlIOFF, t. I, p. 11-39.

2 De arlt: impressoria, p. 12.

3 Voy. Kaulen, Geschichte dir Vulgata, p. 304-309.

1 Hase, p. 28-35. La première édition d'Amerbach commence par ces mots : « Fontibus ex ßraecis, Hebraeorum quoque libris emendata salis et decorata simul Biblia sum. » — Stockmeyer et Reber, p. 37-39.

s Voy. Krafft, Miltheilungen aus der Cölner UniversiUitsmatrikel, p. 473-470.

6 Voy. Falkenstein, p 123-125.

netteté des caractères, la correction du texte et le luxe des éditions. Les gravures qui les accompagnent «ont pour la plupart comptées parmi les chefs-d'œuvre de l'art allemand1. Ces gravures que les libraires intercalaient dans les livres, les frontispices dont ils étaient ornés firent faire à l'art du graveur un progrès considérable 2.

Ces éditeurs, ces libraires dont nous venons de parler, n'étaient pas uniquement guidés dans leurs travaux par l'espoir de bons résultats matériels. L'amour de la science et de la vérité les inspirait. Ils mettaient un zèle sincère à les servir et n'hésitaient pas à faire de grandes dépenses pour le perfectionnement de leur art 3.

Après la théologie, après la littérature sacrée, ce qu'ils se plurent surtout à favoriser, ce fut l'essor des études classiques. Sous ce rapport, outre les éditeurs déjà nommés, le savant Gottfried Hittorp, de Cologne, et les frères Léonard et Luc Alantsee, de Vienne, se sont acquis des droits immortels à la reconnaissance de la postérité4.

Pour le peuple, on publiait un nombre considérable de livres, dus, pour la plupart, à des ecclésiastiques : livres de prières, catéchismes, examens de conscience, paroissiens avec explications abrégées des épîtres et des évangiles, livres d'édification, recueils de chants sacrés ou profanes, écrits populaires, calendriers, annonces mortuaires et autres imprimés, nombreux traités sur les sciences naturelles et sur la médecine populaire. En résumé, les écrits allemands du quinzième siècle qui existent encore font concevoir une très-favorab!c idée de l'état de la civilisation à cette époque, et montrent que le goût de la lecture avait pénétré dans toutes les classes 5. « Rien que dans le territoire d'Utrecht », écrivait sur la diffusion des livres allemands dans les provinces du Sud Jean Buch, prédicateur de la réforme catholique (1479), « il y a plus de cent associations libres de Sœurs et de Béguines qui possèdent un nombre considérable de livres allemands, et les lisent tous les jours, soit en particulier, soit en commun, au réfectoire ». « Les notables de notre pays et des environs », ajoute-t-il, « aussi bien que les gens du peuple, hommes et femmes, ont beaucoup de ces livres où ils lisent et étudient. » « A Zwolle, Zutphen et Deventer, partout, dans les villes et dans les villages, on lit et l'on entend lire des livres allemands B. »

1 Voy. Zarncke, la Nef des fous, L, LI.

2 Voy. Springer, Gravures, p. 171-173.

3 Voy. ce que dit Jean de Müller {Geschichte der Schweizer Eidgenossen), t. V, p. 3.01, sur les imprimeries de Bâle.

4 Voy. Kirchhofe, t. I, p. 41-68. — Sur les imprimeurs et les libraires de Vienne, voy. ASCHBACH, Wiener Universität, t. II, p. 126-127, 163.

5 C. A. Menzel, t. VIII, p. 231, a déjà appelé l'attention sur ce point.

0 Boschius, p. 026. — Voy. Grcbe, p. 163. « A Windesheim et dans d'autres

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Naturellement, la presse reproduisait de préférence les livres qui trouvaient le plus d'acheteurs et qu'on voulait davantage répandre. On peut donc conclure justement d'après le nombre des reproductions d'un ouvrage l'importance et la valeur que lui attribuaient les conlemporains, et d'autre part calculer l'influence qu'exerçait un écrit, d'après le nombre de ses éditions. Aussi n'est-il pas sans importance pour la connaissance et l'appréciation de cette époque, de savoir que la Bible a été rééditée plus de cent fois en trèspeu d'années; qu'un ouvrage théologique de Jean Heynlin de Stein a eu vingt éditions de 1488 à 1500 '; que les œuvres pédagogiques de Wimpheling n'en ont pas eu moins de trente en vingtcinq ans 2, et que l'Imitation de Jésus-Christ a été reproduite, en différents langages, jusqu'à cinquante-neuf fois avant la fin du quinzième siècle 3. Disons aussi qu'on possède encore aujourd'hui quelques exemplaires d'un recueil de proverbes allemands de dix éditions différentes 4.

La question de savoir à quel nombre d'exemplaires chaque édition était tirée ne saurait être résolue qu'approximalivement. Dans deux livres de Wimpheling, on lit que l'édition en était de mille exemplaires 5. Le tirage de la grammaire latine de Cochlaeus, que ce savant fit imprimer en 1511, fut également de mille6, ainsi que d'autres ouvrages du temps. 11 est donc presque certain qu'abstraction faite des grands in-folio, les éditions étaient ordinairement de mille exemplaires. Il est facile de calculer, d'après cela, quelles proportions prenaient la vente et la diffusion d'ouvrages qui comptaient trente et jusqu'à soixante éditions. Pour les livres de prières et d'autres du même genre, les éditions étaient sans doute plus fortes encore. Il en était de môme de certains livres célèbres pour lesquels on pouvait compter sur le grand public. Ainsi Y Eloge de la folie, d'Érasme, eut dix-huit cents exemplaires dès la première édition7.

D'innombrables livres du quinzième siècle ont été, ou perdus pendant les guerres religieuses et civiles qui suivirent, ou mis en oubli par suite d'une indifférence à laquelle ils commencent à peine à

couvents, il y avait, dès cette époque, des bibliothèques allemandes populaires mises a la disposition de tous. >

1 Hain, n°' 9899-9918.

2 Id., n°' 16162-16167, 16177-16180, 16190. —Et Erhard, t. Ier, p. 455-460, n°<4, 8, 14, 25.

3 Id, n<" 9078, 9136.

* Anzeiger fur Kunde. Deutscher Vorzeit, — 12, 13.

5 Wiskovatoff, p. 56, note 3.

6 Otto, p. 34.

7 Stockmeyer et Reber, p. 89.

Ig L'INSTRUCTION POPULAIRE ET LA SCIENCE.

échapper. Néanmoins on peut estimer à plus de mille les ouvrages imprimés avant 1500 qui sont parvenus jusqu'à nous. Beaucoup d'entre eux ont trois et quatre volumes in-folio, et souvent davantage. Ce chiffre fait suffisamment apprécier l'activité intellectuelle, l'énergie laborieuse et féconde de l'époque dont nous nous occupons '.

1 Geffcken, p. 1-3.

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