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DIFFUSION DE L'IMPRIMERIE

« Aucune découverte, aucun progrès intellectuel ne peut nous rendre fiers à plus juste titre, nous autres Allemands, que l'invention de l'imprimerie. Grâce à elle, en effet, l'Allemagne a propagé en tous lieux la doctrine chrétienne et les sciences divines et humaines ; elle est ainsi devenue la bienfaitrice de l'humanité tout entière. Qu'elle est bien autrement active que celle d'autrefois, la vie qui se manifeste maintenant dans toutes les classes de la société! Et qui ne penserait avec gratitude à ceux qui découvrirent et propagèrent les premiers l'art merveilleux de la typographie! Quel est celui d'entre nous qui pourrait ne pas leur donner un souvenir reconnaissant, même s'il n'a pas eu comme nous l'honneur d'entretenir avec eux des rapports personnels2? »

« L'imprimerie qu'on vient de découvrir à Mayence est l'art des arts, la science des sciences. Grâce à sa rapide diffusion, le monde a été doté d'un magnifique trésor, jusque-là enfoui, de sagesse et de science. Un nombre infini d'ouvrages que très-peu d'étudiants pouvaient seuls consulter autrefois à Paris, à Athènes, et dans les bibliothèques d'autres grandes villes universitaires, sont maintenant traduits dans toutes les langues, et répandus parmi toutes les nations du monde3. »

1 Pour ce qui concerne les inventeurs de l'imprimerie et l'histoire de cette grande découverte, voy. le savant ouvrage de V. D. Linde sur Gutenberg et Faulmann, p. 1 1-126. Dans l'importante quesiion de savoir où gît précisément le point essentiel de l'invention, il est d'un autre avis que Gensfleisch.

4 Jacques Wimphfling, De arte imprestoria. Cette dissertation si intéressante nous a été communiquée par le R. P. Jandel, prieur des Dominicains à Rome.

3 Werner Rolf.winck, dans le Fasciculus temporum, édition Ilain, n° 6915.

« Que d'élévations vers Dieu, que d'intimes sentiments de dévotion ne doit-on pas à la lecture de taut de livres dont l'imprimerie nous a dotés! Que de précieuses et saintes exhortations se trouvent dans les sermons qu'on publie! Quelles grâces Dieu ne fera-t-il pas à ceux qui impriment des livres, ou aident d'une façon quelconque à ce travail? Pour ceux qui aiment les arts et la gloire, voici venir l'âge d'or, le temps de la félicité! Ils pourront désormais enrichir le champ de leur intelligence de nombreuses et précieuses semences! Leur esprit va s'illuminer de divins rayons! Quant à ceux qui n'aiment ni leur âme ni la gloire, je dirai seulement que, s'ils le veulent, ils peuvent avec moitié moins de peine qu'autrefois apprendre en un court espace de temps ce qu'on apprenait jadis en bien des années1.»

C'est ainsi que s'exprimaient les contemporains sur la nouvelle découverte.

Dès 1507, Wimphcling disait que rien ne pouvait faire mieux comprendre la diversité et l'activité du mouvement intellectuel qui se produisait alors en Allemagne, qu'un coup d'œil jeté sur la rapide extension de l'imprimerie. En un très-petit nombre d'années, en effet, elle avait doté toutes les grandes et beaucoup de petites villes de véritables ateliers intellectuels, et les Allemands avaient porté le nouvel art en Italie, en France, en Espagne et jusque dans l'extrême Nord. Lorsque, après la conquête de Mayence par l'archevêque Adolphe de Nassau (1462), le « merveilleux secret » fut divulgué, il se répandit dans toute l'Europe, et l'imprimerie prit un si prodigieux développement que de 1462 à 1500 on a conservé le nom de plus de mille imprimeurs, pour la plupart Allemands d'origine -. A Mayence, dès la période des incunables, on comptait cinq ateliers de typographie, six à Ulm, seize à Bâle, vingt à Augsbourg, vingt et un à Cologne3. A Nuremberg, antérieurement à 1500, vingt-cinq imprimeurs reçurent le droit de bourgeoisie". Le plus célèbre d'entre eux, établi à Nuremberg depuis 1470, Anthoni Koburger, occupait vingt-quatre presses et plus de cent « compagnons », formant dans ses ateliers le personnel des compositeurs, correcteurs, pressiers, metteurs en pages, relieurs et enlumineurs 5. En outre, il faisait imprimer dans d'autres villes, et notamment à Bâle, Strasbourg et Lyon. Jean Schonsperger faisait preuve à Augsbourg d'une activité presque égale, comme aussi à Bâle, Jean Amerbach, Wolfgang

1 Chronique de Koelhoff, édité par Cardauns dans les Chroniken der deutschen Städte, t. XIV, p. 792, 79*.

Voyez-en la liste dans Falkenstein, p. 383, 393. Voy. Reiciihaivd, p. 25, 35. *SCHAAB, t. III, p. 421, 423. Gr/esse, III, p. 157-163. Ennen, t. III, p. 1034-10«. Sur les imprimés du quinzième siècle consultez Faulmann, p. 197-232. • BAADER, Anzeiger fur die Kunde deutscher Vorzeit, t. VII, p. 119-120. Hase, 4-23. — Faulmaxn, p. 178, 179.

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Lacliner et Jean Froben. Ce dernier fut un des plus savants typographes qui aient jamais existé '. Parmi les hommes remarquables de ce temps, beaucoup mirent leurs capacités au service du perfectionnement de la typographie. Dès 1471, le célèbre imprimeur Conrad Schweinheim commençait à imprimer sur planches métalliques des caries de géographie. En 1482, Erhard Batdolt essayait pour la première fois de multiplier par la presse les figures de géométrie et d'architecture, tandis qu'Erhard OEglin inventait l'art d'imprimer les notes de musique au moyen de caractères mobiles2.

Pendant qu'un si heureux mouvement se produisait en Allemagne, les imprimeries allemandes portaient la grande découverte à Subiaco, lîome, Sienne, Venise, Foliguo, Pérouse, Modène, Ascoli, Urbin, Naples, Messine et Païenne. Avant la fin du quinzième siècle, on comptait en Italie plus de cent imprimeries allemandes 3. C'est à un imprimeur de Mayencc, Jean Neumeister, que l'Italie doit la première édition de la Divine Comédie (1472). La première édition du même ouvrage accompagnée d'un commentaire est aussi sortie des, presses allemandes4 (1481).

Les progrès de l'imprimerie furent presque aussi rapides en Espagne et en France, grâce aux imprimeurs allemands. S'il faut en croire Lope de Vega, on comptait en 1500 trente presses établies par eux à Valence, Saragossc, Séville, Barcelone, Tolosa, Salamanque, Burgos et dans d'autres villes encore. Là travaillaient ces hommes que Lope de Vega appelait les « armuriers de la civilisation5 ». Jérôme Münzer, médecin de Nuremberg, qui visita l'Espagne en 1494, trouva établis à Grenade, délivrée depuis deux ans seulement du joug des Arabes et en partie encore peuplée par eux, trois imprimeurs allemands,

■Stockmayer et Reker, p. 86-115. Les ouvrages sortis des presses de l'imprimeur viennois Jean Winterburger 1 1 492, 1519; sont à peu de chose près égaux aux meilleurs produits des imprimeries de Râle, Nuremberg et Augsbourg. Voy. Wiens Buchdrucker Geschichte, de A. Mater, 1482-1882, dans la première partie du tome premier i Vienne, 1882).

3 Invention indépendante de celle d'Ottaviano dei Petrucci. Voy. Amdros, p. 190-199. — Sur OEglin, voy. aussi IIeriserger, p. 41-42.

3 Grosse, III, a. p. 197-217. Sur les premiers imprimeurs de Subiaco et de

lîome, voy. Aufsätze vor Geschichte des Buchhandels im JtVl Jahrhundert, par E. FROMuan, 21- livraison (Italie, Iena, 1881). Faulmann, p. 174, 182.

4 Voy. Relmont, t. II. p. 18. — Failmann, p. 179. A partir de la seconde moitié du quinzième siècle, on voit aussi établis en Italie beaucoup de copistes et d'enlumineurs allemands. — Voyez-en la liste dans l'Anzeigerfur die Kunde deutscher l or zeit, 16, 75. 76.

5 Grosse, III, p. 225, 229. — Falkenstein , p. 291-295. Welzeniuch, p. 123- 129. — Verzcichniss deutscher Drucker in Spanien und Portugal, de von der I.inoe. Pour la France, voy. l'excellent ouvrage de Clwoin, Antiquités typographique» de la France, Origines de l imprimerie à Athij il 480-1484), et les Pérégrinations de J. iVeumeislcr, compagnon de Gutenberg (Paris, 1880).

l'un de Strasbourg, L'autre de Spire, et le troisième de Gerleshofen'. Deux autres imprimeurs originaires de Strasbourg et de Nordlingen allèrent même se fixer à Saint-Thomé, île malsaine de l'Afrique, dans le golfe de Guinée2.

En 1503, Valentin Ferdinand, imprimeur allemand en Portugal, fut nommé écuyer de la reine Eleonore, et le roi Jean II lui accorda, ainsi qu à ses confrères, droit de gentilhomme dans la maison royale3. En 1516, l'imprimeur allemand Hermann von Kempen publia à Lisbonne, par ordre du roi don Emmanuel, le Cancioneiro de Garcia de Resende. C'est une colleclion complète des poésies composées par les poêles de la cour à cette époque, œuvre très-importante pour l'histoire de la littérature portugaise.

A Bude I' « art allemand » fut importé en 1473, à Londres en 1477, à Oxford en 1478, en Danemark en 1482, à Stockholm en 1483, en Moravie en 1486, à Constant inople en 1490'. « Comme les apôtres du Christ s'en allaient autrefois par tout le monde annonçant la Bonne Nouvelle », dit Wimpheling, < ainsi de nos jours les disciples du saint art se répandent dans toutes les contrées, et leurs livres sont comme les hérauts de l'Évangile et les prédicateurs de la vérité et de la science5. »

• II n'y a pas aujourd'hui d'homme sensé qui ne puisse apprécier les services rendus à toutes les classes de la société par l'art de l'imprimerie », écrivait en 1487 Adolphe Occo, médecin de l'archevêque d'Augsbourg Frédéric, à l'imprimeur Batdolt. « Elle a vraiment illuminé ce siècle, grâce à la miséricorde du Tout-Puissant. Mais c'est surtout la sainte Epouse de .Jésus-Christ, l'Église catholique, qui lui est particulièrement obligée. Cette découverte, qui lui adonné une gloire nouvelle, et l'a dotée de tant de livres remplis dune science divine, lui permet d'aller plus richement parée à la rencontre de son Époux".»

Les esprits supérieurs de l'époque ne voyaient pas seulement dans l'art nouveau la source de grands avantages matériels, ils le

1 Klnstm.vxx, p. 298.

3 Ghillany, p. 35-36, note.

4 Voy. Reichard, p. 3-20. — Van der Linde, p. 109-110.— Gr.esse, 3 a p. 259,261- 264. — Fvi.k, Drvckkunst 16 Ilulskamp, Literarischer, Anweiser, 1879, n° 254. — Faulhani», p. 171, 191, 193. — sur les services rendus par les Westphaliens à la typographie, voy. Nordhoff, Humanismus , p. 129-133. — Les recherches les plus récentes semblent établir que l'imprimerie de Cologne a été la mère des imprimeries hollandaises et anglaises. Voy. Van der Linde, p. 259. — Reichling, p. 290-292.

' De orte impreswria, fol. 6.

Occo considère aussi les livres comme des joyaux et des pierres précieuses ornant le vêtement de l'Épouse du Christ. Falk, Druehkutut, p. 8.

BUT DE L'IMPRIMERIE. — COOPÉRATION DU CLERGÉ. Il

considéraient comme un instrument puissant qui devait servir à la fois les intérêts de l'Église et ceux de la science et de la civilisation. Aussi les « Frères de la vie commune » établis à Rostock, dans un de leurs premiers imprimés (1476), appellent-ils la typographie « la mère commune de toutes les sciences, l'auxilialrice de l'Église ». Eux-mêmes se qualifiaient de « prêtres de Dieu » enseignant non par la parole parlée, mais par la parole écrite '. Aussi les évèques accordaientils souvent des indulgences à ceux qui répandaient et vendaient des livres2. La même conviction faisait des membres du clergé les promoteurs les plus zélés, comme les plus compétents de l'art nouveau. De tous côtés, dans les couvents, des presses étaient établies. En 1470, nous voyons une imprimerie s'ouvrir chez les chanoines réguliers de Beromi'inster, en Argovie; en 1472, chez les Bénédictins des Saints Ulrich et Afra a Augsbourg; en 1474, chez les religieux du même Ordre à Bamberg; en 1475, chez ceux de Blaubeuren; en 1478, chez les Prémontrés de Schussenried; en 1479, chez les ermites auguslins de Nuremberg; et chez les Bénédictins de Saint-Pierre à Erfurt1. A Baie, les Frères mineurs et les Chartreux s'étaient faits les plus actifs calhboraleurs de Jean Amcrbach '. Le scolastique allemand Jean Heynlin von Stein amena à Paris les premiers imprimeurs appelés communément « Frères allemands , et les seconda active-

1 Non verbo, sed scripto predicantes. Voy. Lisch, p. 45-43. C'est aussi ce qui fait dire au Bénédictin de Liesborn Bernard Witte, dans son Hist. Westphaline, p. 559 : . Qua cerle nulla in mundo ars dignior. nulla laudabilior, aut profecto utilior sive divinior aut sanctior esse uuquain potuisset. » L'archevêque de Mayence, Berthoid de Ilenneberg, parle de la divina quaedam ars imprimendi - . — Voy. Falk, Wissenschaft und Kunst «m Mittelrhein, in den Histor. Pol., p. 77, 296.

2 Welzenrach, p. 153-158. Falk, Druckkunst,]). 22.

3 Voyez sur cette imprimerie et sur d'autres imprimeries de monastères en Allemagne et à l'étranger, la thèse approfondie de Falk sur l'imprimerie, fol. 9. — Voy. aussi Van der Linde, p. 95, 97. L'activité littéraire des religieux, dit ce dernier, a pris comme une vie nouvelle au milieu du quinzième siècle, c'est-à-dire à l'époque de la découverte de la typographie, grâce aux efforts intelligents qui suivirent le concile de Bàle. » Il n'est donc pas étonnant que sous la direction d'abbés zélés pour la science, les moines, de trèsbonne heure, aient mis à profit le moyen nouvellement inventé de reproduire des livres par la typographie. La bonne intelligence qui régnait entre les membres du clergé et les imprimeurs facilita dans les couvents l'établissement de nombreuses presses dès le quinzième sircle. Telle est l'origine, comme Schafarik l'a prouvé (voyez Serapmm, ann. 18ï3, p. 320; ann. 1851, p. 353), de tous les imprimés relatifs à l'ancien slavon , notamment les kyrilliques de prêtres et moines serbes ou bulgares. Au Monténégro, on trouve une imprimerie dans un monastère dès 1493. On possède des imprimés provenant du couvent de Sainte-Brigitte à W^dstena, en Suède, datant de 1491. L'imprimerie des .Sœurs de Saint-Dominique, à Florence, a produit, de 14/6 à 1484, plus de quatre-vingt-six ouvrages. Je dois ces renseignements aux obligeantes communications de M. Van der Linde.

* Stockmayer et Reber, p. 30-31.

ment dans leurs travaux '. Un professeur de théologie, André Frisner, exerça le premier à Leipzig l'état d'imprimeur 2, et c'est à l'instigation du théologien Paul Scriptoris, lecteur des Franciscains à Tubingue, que cette ville a dû l'établissement de sa première presse* (1498). En Italie, le monastère bénédictin de Subiaco ouvrit ses portes aux premiers imprimeurs allemands. Plus tard, c'est sous la direction de révoque Giovan Andrea d'Aleria, bibliothécaire du pape Sixte IV, que ces mêmes imprimeurs firent paraître leurs ouvrages. Le célèbre cardinal Turre-Cremata appela d' Ingolstadt à Rome le typographe Ulrich Hahn (1466), et le cardinal Caraffa, en l'année 1469, fit venir dans la même ville Georges Lauer, de Wiirzbourg. Ces deux imprimeurs trouvèrent dans les biographes pontificaux, Campano et Plafina, de zélés protecteurs. En 1475, on comptait déjà à Rome plus de vingt ateliers de typographie. Avant la fin du siècle on estime que le nombre des ouvrages qui y furent imprimés s'élève à 926. Il n'est que juste d'attribuer surtout aux efforts du clergé ce résultat considérable4. D'ailleurs, prêtres et religieux ne se contentaient pas de favoriser les progrès de l'invention nouvelle par leur coopération personnelle, ils lui assuraient encore par leurs achats considérables un indispensable soutien. La presque totalité des ouvrages imprimés en Allemagne pendant le quinzième siècle n'étaient destinés qu'à satisfaire les besoins intellectuels du clergé, et c'est après que l'élan eut été donné par lui, que le goût des livres s'étendit à l'ensemble du public5.

Le commerce de librairie ne fut qu'une continuation et une extension du commerce des manuscrits. Longtemps avant la découverte de l'imprimerie, la vente de ces derniers avait pris en Allemagne, où le besoin de lire était très-répandu, des proportions considérables et toutes les allures d'un commerce bien réglé. Dans les grands centres de commerce et dans les villes libres de l'Empire en particulier, des corporations de copistes s'étaient formées, travaillant moins pour les savants que pour le public en général. Leurs manuscrits, don! on faisait déjà des catalogues en due forme, étaient livrés à des mar-

1 Vischer, p. 161. Sur Ulrich Gering, le premier imprimeur de Paris, voy. Aebi, hie Buchdruckerei in Beromunsler, p. 32-3G.

2 WixzKNincii, p. 128.

3 Steiff, p. 5, 35.

4 Voy. Serapcum, 13, p. 242-249. — Welzexiî.VCH, p. 123-124. — Reumo.NT, Geschichte ihr Slndt Rom, 3\ p. 347. — GnEGOnOVIUS, Geschichte der Stadt Rom im Mittelalter, 7, p. 524-533.

j lUsr-, p. 57-66. — Falk, Druckkunst, p. 8-25. Cet ouvrage renferme une nombreuse liste de témoignages relatifs à l'attitude sympathique et désintéressée du clergé vis-à-vis des imprimeurs.

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